L’homme qui suspend le temps

Arrêter le temps n’est pas chose facile. D’autant qu’ils sont légions ceux qui vous diront que c’est impossible, qu’on ne peut pas s’extraire de l’inexorable cours du temps qui passe, qu’on ne peut échapper à ce fleuve impérieux et éternel qui emporte tout sur son passage, de nos histoires d’amour qui riment si mal avec toujours, à nos rêves de gloire qui peuplent, à ne plus savoir où les ranger, les oubliettes de l’Histoire, sans compter nos désirs invraisemblables de possession, nos objets, nos bâtisses, nos empires, tout ce fatras dont les hommes s’encombrent et qui les détourne de l’essentiel.

Nous passons notre vie à nous comporter tels ces insectes éphémères qui ne connaîtront pas de lendemain, mais qui s’obstinent à se croire immortels et à vouloir durer, en se colportant dans des choses elles-mêmes sans avenir ou en se diluant dans des occupations chronophages et sans consistance. Il nous faudrait apprendre à regarder le monde tel qu’il est et surtout tel qu’il va immanquablement devenir. Les étoiles s’éteignent après avoir inlassablement briller durant des millions de nuits. Les montagnes s’érodent et font le lit des rivières qui vont se coucher dans l’océan le plus proche. Les continents eux-mêmes sont à la dérive et ne savent pas où ils vont au milieu de ces eaux qui ne cessent monter. 

Quant à l’Univers lui-même qui est en expansion, dont on estime l’âge vénérable à 13,7 milliards d’années, on évalue sa taille à cent milliards d’années-lumière. Cette sphère apparente dont notre minuscule planète constituerait le centre est notre Univers visible, limité par l’horizon cosmologique qui correspond à la première lumière émise lors du Big Bang. Il nous est à ce jour impossible de voir au-delà. Et c’est bien cet « au-delà » qui préoccupe les hommes depuis leurs premières pensées. Un au-delà qui les entoure et qui les accueillera, peut-être…

Nous voilà bien embarrassés face à cet espace-temps qui nous confronte cruellement à notre finitude. Insecte au combien éphémère, doué d’intelligence, l’homme est obligé de se coltiner une réalité vertigineuse, celle de sa mystérieuse fulgurance, le temps d’un fragment d’éclair durant lequel il lui est donné de vivre et de trouver un sens à ce qui ressemble à une escroquerie sans nom. Qui plus est, si l’on prend en compte les dernières découvertes et les ultimes développements théoriques qui suggèrent que notre propre univers ne serait lui-même qu’un infime fragment, un îlot de la taille d’un micron et d’une piètre durée de vie, plongé au cœur d’un cosmos infini et éternel. Cela condamne, pour le moins, à un sursaut d’humilité de notre part et à utiliser notre intelligence, durant le laps de temps où notre espèce s’imagine peser quoi que ce soit sur la marche de l’univers, pour supporter une si folle démesure. Il n’y a guère que Buzz l’Éclair, le robot fanfaron du film d’animation Toy Story qui affronte ce vertige existentiel avec un volontarisme qui force le respect, lorsqu’il lance à la cantonade : « Vers l’infini, et au-delà! » 

Tout est finalement une question d’échelle et d’infinie patience.

Ne devrions-nous pas user le peu de temps qui nous est imparti pour nous forger, face la certitude de notre disparition prochaine, une vibrante philosophie de l’existence, pour cultiver au regard de l’inéluctable fin de toute chose en ce monde, un véritable art de vivre ?

Que dois-je répondre à cet organisme qui gère mes maigres économies et qui vient de m’adresser un mail de relance, alors que j’écris cette chronique, me mettant en demeure de régler les frais de tenue de compte de l’année 2020 ? J’ai envie de le mettre au défi, face à l’ivresse des faits et des chiffres que je viens de citer, de venir me chercher là où je me trouve, au cœur de contrées africaines où l’existence humaine ne se mesure qu’en terme de survie, où l’horizon temporel se limite à une seule journée, où des dizaines de mendiants tentent de soutirer quelque menue monnaie, si loin des notions d’éternité et de richesse qui taraudent les transhumanistes occidentaux. La vie est ce que nous en faisons, en fin de compte ! 

Alors qu’ils m’envoient leurs huissiers, dans l’infini et au-delà…

C’est alors que je repense à un homme qui a souhaité me rencontrer lorsque j’étais à Dakar, apprenant qu’il existait sur Terre un homme aussi affranchi que lui. Il s’appelle Youssoupha. J’étais invité chez son adorable cousine qui m’avait convié à partager son diner. Youssoupha est musulman et, en cette période de Ramadan, tout repas lui était interdit jusqu’à la tombée du jour. Je ne m’attendais pas à sa présence qui fut pour moi une surprise et un véritable don du ciel. Nous nous sommes instantanément reconnus et avons parlé de nos vies respectives, de nos cultures si différentes et de nos rêves si semblables. 

Lorsque sa cousine Joëlle lui a dit qu’elle avait invité un globe-trotter de cinquante-six ans qui parcourait le monde depuis trois ans, Youssoupha n’a pas hésité une seconde. Il a enfourché son scooter de 300 cc qui lui sert d’instrument de liberté pour explorer l’univers qui est à sa portée et s’extraire, dès qu’il le peut, d’un quotidien trop oppressant. Il m’attendait sur un fauteuil confortable, avec l’air inquisiteur qui s’attend à découvrir un extra-terrestre mais qui espère, au final, converser avec un membre de la même tribu que lui : un représentant du club des hommes libres.

Le courant est immédiatement passé et la conversation fut profonde et prolifique, entre ces deux vétérans de l’existence qui se racontèrent leurs souvenirs de campagnes et leur espoir de paix. Vers dix-neuf heures trente, avant d’entamer le diner, nous avons rompus le jeûne de la journée, selon la tradition musulmane, avec quelques encas, des dattes et un verre de thé rempli à trois reprises, avec délicatesse, par l’amie Joëlle, visiblement satisfaite de cette rencontre malicieusement arrangée. Lorsque j’interrogeai Youssoupha sur les raisons de cette cérémonie du thé en trois services, il m’expliqua qu’un seul verre de thé ne permettait pas de converser suffisamment longtemps pour que les choses essentielles puissent être dites. Cela est le temps nécessaire pour que l’hospitalité puissent prendre ses aises et que l’amitié s’installe. Sans cela, chacun repart bien vite à sa propre vie et les liens n’ont pas le temps de se tisser. 

Le temps, encore lui ! 

Cet ennemi, pour certains, qui pillent tout comme un envahisseur dont on se passerait bien et contre lequel il convient de lutter. Ceux-là passent leur vie à le tuer ou à courir après. Ils comblent leurs journées de mille occupations et se plaignent curieusement de ne pas avoir assez de temps pour eux-mêmes. On dirait qu’ils lestent leurs agendas pour le ralentir et vivre plusieurs journées en une. Leur maître mot est productivité. Ils cherchent sempiternellement à gagner du temps, parce que le temps c’est de l’argent, disent-ils. Comme de piètres combattants, ils sont fatalement débordés et pensent trouver leur salut dans un emploi du temps. Alors, quand celui-ci passe trop vite selon eux, tandis qu’ils voudraient le maîtriser et l’asservir, ils cherchent à le rattraper. 

Mais le temps pour Youssoupha est un ami, c’est-à-dire quelqu’un que l’on connait bien et qu’on aime quand même, avec ses défauts, son tempérament parfois contrariant mais avec lequel il faut composer pour ne retenir que le meilleur. Il en avait fait son complice et avait appris à l’apprivoiser. A défaut de l’arrêter, il savait magnifiquement le ralentir. Comme un homme qui saurait profiter de chaque jour en s’asseyant sur un rocher au beau milieu du fleuve tumultueux, dont les flots s’appellent les heures et les éclaboussures des secondes, pour ne plus bouger et contempler ses semblables. Il les observait avec étonnement surnager au milieu de leurs milles occupations. Certains étant littéralement sous l’eau, d’autres se hâtaient en crawlant vers les rapides, persuadés qu’ils arriveraient plus vite à bout de leur « to do list » !

Youssoupha, en vieux quinquagénaire empreint de sagesse, savait que la malédiction des hommes d’affaires ou de ceux qui ne vivent qu’avec le verbe faire, c’est d’être démesurément affairés, au risque de finir enferrés. 

Alors, Youssoupha laissait passer le temps dès qu’il en avait la possibilité. Et croyez-moi, dans ce domaine, il pouvait beaucoup et souvent ! Pour lui, la maîtrise du temps c’était la condition d’épanouissement de sa liberté. Alors que je lui demandai comment il s’y prenait pour s’extraire ainsi des griffes du temps qui passe, il me fit cette magnifique réponse : « Pour s’extraire du temps, il faut penser que réside en chaque être une part d’éternité. »

Cela me fit penser à cette phrase de Georges Pompidou qui m’accompagna longtemps durant mes années d’entrepreneuriat : « Il n’y a pas beaucoup de situations d’urgence, il y a surtout des gens pressés. »

Je me suis souvent répété cette pensée aussi juste que laconique lorsque je dirigeais des entreprises ou négociais avec des clients, lorsque qu’après avoir réglé les problèmes budgétaires, on abordait le planning ou les échéances d’un projet et qu’ils me répondaient immanquablement : « C’est pour hier, évidemment ! »

Désormais loin du monde de l’entreprise et de ces empressements artificiels, je savoure comme Youssoupha le bonheur d’un temps ralenti, où j’offre à mon existence le privilège de prendre le temps, de contempler durant d’interminables minutes un paysage, de palabrer sans qu’aucune autre obligation que ma seule volonté vienne mettre un terme à un échange enrichissant. Le voyage au long cours et l’écriture sont, dans cet exercice de réappropriation du temps, de merveilleuses écoles ou terrains de jeu. Ces deux disciplines obligent à prendre du recul, à faire retraite au fond de soi, puis à observer attentivement le spectacle du monde ou nos paysages intérieurs. Le voyage et l’écriture ouvrent à la rêverie, à l’émerveillement. Ils donnent le temps d’accueillir un monde décapé de ses aspects les plus furieux, utilitaristes ou mercantiles. On ensemence alors un lieu avec les quelques graines de nos heures nomades. On plante dans le terrain vague d’une ville inconnue, sur la berge d’une rivière à franchir, en plein champ ou sur le bord d’une route parcourue, ce qui deviendra des sensations florissantes et de luxuriants souvenirs.

Alors, que nous étions à table autour d’un délicieux repas typiquement sénégalais dont la richesse compensait l’abstinence de la journée, nous parlâmes longtemps de cette notion de temps et du sens de cette vie qui semble à la fois absurde et si magique. Nous tombâmes d’accord pour convenir qu’il n’existait, selon nous, que trois manières de se forger une manière d’être et de conduire son existence. 

La première réside dans le fait de se réfugier dans une des religions disponibles, depuis des millénaires, sur l’étal bien achalandé des marchands du temple, afin d’y trouver des principes de vie, des réponses au mystère infini qui nous entoure, et si possible qui promette une vie éternelle. 

La seconde consiste à aller puiser dans l’impressionnant attirail que les écoles philosophiques ont mis à notre disposition depuis trois millénaires afin de se bricoler, à titre personnel, une doctrine de vie qui puisse nous mener à cette tranquillité d’âme, à cette impassibilité qui nous permette de résister aux aléas de l’existence, que les anciens appelaient l’ataraxie. Elle s’atteignait soit en modérant la recherche des plaisirs comme le préconisait l’épicurien, soit par la suspension de tout jugement comme le proposait le sceptique ou encore par l’appréciation exacte de la valeur des choses qui était propre au stoïque. Évidemment, le catalogue philosophique disponible regorge d’autres courants de pensée susceptibles d’apporter un cap, un analgésique ou un tuteur à toute âme en peine ou désœuvrée.

Enfin, la troisième voie qui nous apparue possible durant ce diner sans alcool, mais où l’ivresse fut éminemment fraternelle, résidait dans le fait d’honorer l’existence en cultivant un véritable art de vivre, en la vivant avec une infinie conscience, avec si possible fougue et panache, sans imaginer une réincarnation très hypothétique, qui deviendrait alors une cerise sur le gâteau. Cela revenait à faire de la vie un champ d’expérimentation permanent, une recherche constante et attentive pour mettre en cohérence notre conception du monde et nos actes. C’est évidemment dans cette dernière méthode, si tant est qu’elle en soit une, que la recherche du bonheur prenait tout son sens et que notre si chère liberté devenait un carburant vital.

Mais il fallut bien avouer que le fait d’opter, dans le doute et au gré des circonstances, pour un subtil mélange de ces trois éthiques, permettait de mettre toutes les chances de notre côté afin de se garantir un sort plus clément et une certaine légèreté de vivre, en allégeant autant que faire se peut les affres et les angoisses existentielles que tout être humain est amené à éprouver.

Durant le dîner, après avoir joué plus que de raison aux apprentis philosophe, Youssoupha me conseilla de rencontrer son frère Babacar, un homme sage et érudit qui vivait retiré en pleine campagne, avec sa montagne de livres, sa connaissance du monde, quelques êtres chers et une connexion harmonieuse avec la Terre-mère. Il me conseilla aussi de lire le Cavalier de Kessel, d’écouter une chanson-poème de Wazis Diop intitulé Samba le berger et de lire les œuvres de l’écrivain et ethnologue malien Amadou Hampâté Bâ, grand défenseur de la tradition orale peule, à qui l’on doit cette magnifique pensée : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». 

Celui qui était devenu un véritable ami, en quelques phrases bien senties et en un fagot de minutes fécondes, était nostalgique du Dakar des années soixante-dix, d’une époque où les vivants partageaient la vie des quartiers avec les « entités ». C’est-à-dire avec les esprits de ceux qui y vécurent mais qui n’avaient pas encore disparus et pas encore été chassés par la frénésie nerveuse des temps modernes. 

C’était l’époque où l’oralité n’avait pas encore disparue de la capitale et où l’on racontait des histoires aux enfants durant des soirées entières au pied des arbres à palabre, sur les places des quartiers, notamment de ceux qu’avait connus Youssoupha, les quartiers de Point E et de Zone B où il n’y avait ni mur ni clôture entre les habitations. C’était, selon ses dires, une époque merveilleuse où le temps lui-même avait une teinte différente, où les gens étaient « nature », c’est-à-dire pas encore dénaturés.

Pour retrouver un ersatz de ce Dakar d’autrefois, Youssoupha s’était forgé quelques rites. Travaillant comme auditeur en chef dans un centre d’appel, il partait chaque jour de bon matin pour se rendre au marché, avant d’entamer sa journée dans ce temple de l’out-sourcing quelque peu déshumanisé. Il discutait avec les commerçants, s’asseyait avec eux et prenait le temps de boire un bol de bouillon de maïs. « J’avais l’impression, dans ce Dakar authentique et simple, de me retrouver tel que devait être le monde au Moyen-Âge… » me dit-il.

Une autre manière pour lui de maîtriser le temps et de le ralentir consistait à ne pas être esclave de son téléphone portable, ne le consultant que de rares fois durant la journée, ce qui rendait fous sa compagne et ses amis. Il refusait cette laisse électronique dont nous sommes tous devenus dépendants et qui me fait penser à ce que les gens disaient à l’époque où le téléphone est apparu et où l’on considérait ce nouveau moyen technique comme envahissant, sans savoir à quel point il allait le devenir. Certains lui prédisaient un avenir très sombre voire un échec retentissant car « jamais les bourgeois n’accepteraient de se laisser sonner comme des domestiques. ». Belle leçon de réussite et de domestication des peuples ! A part pour Youssoupha, qui s’affirmait, plus que jamais, comme un Prince définitivement libre et le maître de son temps.

Pour mon nouvel ami, la liberté consistait à consacrer son temps à des choses ou des êtres qui méritaient son attention ou son amour. C’est ainsi que certains matins, il se levait de très bonne heure pour emmener sa jeune compagne à son travail. C’était un autre de ses rites qui consistait donc à s’arrêter sur la corniche qui domine l’océan Atlantique pour regarder le soleil se lever. Ils prenaient alors un café qu’ils achetaient toujours au même vendeur de rue, un homme handicapé qui avait installé son échoppe mobile sur le trottoir. Ils échangeaient toujours quelques mots emballés dans des sourires sincères que Youssoupha, avec sa finesse et sa générosité, savaient transformer en grands éclats de rire. L’un vendait des cafés, l’autre distribuait de la joie. Le marché était honnête et équitable. 

Youssoupha commandait toujours trois cafés. Le troisième était destiné à un sans-domicile-fixe qui créchait en contre-bas de la corniche et qui avait fait de ce carrefour son territoire de mendicité. Il m’expliqua qu’il prenait toujours le temps nécessaire pour serrer la main et discuter avec ceux qui avaient du temps à revendre, que l’on appelle curieusement les désœuvrés. 

« Je m’arrête toujours devant la détresse humaine. », m’expliqua-t-il, en avalant son énième verre de thé.

J’avais mille questions qui me brûlaient les lèvres et nous aurions pu rester des heures à parler ainsi, mais il avait promis de rentrer tôt chez lui pour retrouver sa famille.

« J’ai encore deux questions à te poser, si tu le permets… », lui dis-je sachant qu’il devait bientôt disparaître. 

Il me sourit et me répondit qu’il en avait bien plus à mon égard mais que nous allions sans doute nous revoir. 

J’opinai, tout en lui indiquant qu’avec mon mode de vie, les lendemains et les promesses de se revoir ne sont jamais gravés dans le marbre.

« Alors vas-y ! Pose-moi tes questions », m’enjoignit-il en souriant.

« Ce serait quoi, pour toi, réussir sa vie ? » enchainai-je alors.

Voilà quelle fut sa réponse : « C’est simple à dire mais si difficile à faire par les temps qui courent. Pour moi, réussir ma vie c’est arriver à être le plus souvent possible bien avec moi-même, en parvenant à me libérer de mon égo et du regard des autres. »

Je notais consciencieusement sa réponse en me disant que nous partagions véritablement cette même philosophie, ces quelques principes que nous tentions, à notre manière, d’incarner dans notre manière de vivre. 

Je l’interrogeai alors sur les valeurs qu’il essayait de transmettre à ses filles.

Il répondit de sa voix chaude et grave, envoûtante comme celle d’un jazzman, la chose suivante :

« Quand j’étais jeune, il y avait au Sénégal un journal qui s’inspirait du Canard Enchaîné que vous aviez en France, en moins corrosif ou moins frontal, car dans ce pays et à l’époque, la presse n’était pas libre et on risquait gros lorsque l’on se moquait du pouvoir. Ce journal satirique s’appelait « le Cafard Libéré ». Tu vois le pied-de-nez ? Et bien, depuis mon adolescence, je me rappelle le sous-titre de ce journal qui faisait office de profession de foi. C’était une citation qui m’a accompagné toute ma vie.

« Il ne fait pas laisser nos moyens de vivre compromettre notre raison de vivre »

« Magnifique, n’est-ce pas ? » s’exclama Youssoupha.

Effectivement, c’était une belle citation et une habile pirouette, mais je voulais en savoir plus sur les valeurs qui sous-tendaient l’éthique de ce personnage hors norme. Alors, j’insistai pour en savoir davantage sur l’objet de sa transmission à ses propres enfants.

Sa réponse fut aussi prompte et limpide que précise : « Ce que j’essaie de transmettre à mes enfants comme valeurs c’est l’honnêteté, le sens de la famille, de refuser les compromis, de rester soi-même et de se respecter. Mais aussi de résister aux tendances et la mode. De conserver sa liberté de ton, et de se sentir responsable des gens qui souffrent, d’éprouver de la compassion… »

Franchement, si tous mes diners ressemblaient à celui-ci, j’aurais pu me contenter d’un voyage de quelques semaines, à vivre des moments d’une telle densité, au lieu d’aller me perdre, dans l’espoir de me trouver, à l’autre bout du monde durant plus de trente-six mois. 

Je repartis de cette soirée avec un monceau de trésors qui allaient indubitablement me changer et m’influencer pour le reste de mon voyage parmi les hommes : quelques phrases fortes, le regard perçant d’un ami qui pense avec franchise ce qu’il dit, des références d’artistes ou d’écrivains qui m’accompagneraient dans mon périple et un magnifique exemple d’homme libre qui vit sa vie en la pensant, avec un haut degré d’exigence et en refusant tout compromis. 

Alors que nous nous saluons sur le pas de la porte et nous promettions de nous revoir bientôt, j’interpellai une dernière fois Youssoupha.

« Dis-moi ! Quelque chose m’a intrigué tout à l’heure quand nous rompions le jeûne avant le repas. A chaque fois que tu as mangé une datte, au lieu de mettre le noyau dans le cendrier, tu l’as délicatement déposé sur le rebord de la table. Puis, avant de passer à table, j’ai remarqué que tu les avais ramassés et soigneusement rangés dans ton mouchoir – je devrais dire presque religieusement – et tu as glissé le tout dans ta poche. » 

Il souriait malicieusement, un peu surpris que j’ai pu remarquer cela et que je lui en fasse la remarque.

« Tu peux me dire pourquoi ? ».

J’eus la sensation de quelques secondes d’absence dans le regard de Youssoupha, pensant l’avoir gêné avec ma question idiote, comme si son esprit s’était soudain mis à chercher une échappatoire ou s’était réfugié dans des limbes qui devaient me rester étrangères.

« Cela fait de longues années maintenant que je récupère les noyaux de tous les fruits que je mange et je vais plusieurs fois par an dans le Sine Saloum pour les planter dans la terre du Delta. Je rends à la Terre ce qu’elle m’offre en partie. Tu sais, je ne possède pas grand-chose, mais ce que j’ai de plus précieux, ce sont quelques arbres, dont certains sont fruitiers, que mon grand-père a planté quand j’étais enfant. Quand j’ai besoin de me nettoyer du superflu, de retrouver l’essentiel et de m’extraire de la fausse urgence de cette vie tapageuse, je vais au milieu de mes arbres. Je les touche et je leur parle. Ils me rappellent le temps long, celui sans qui rien d’important ne peut exister. Tu comprends ? »

Je lui souris. Nous étions arrivés au bout des mots. Je le laissai partir sur son scooter en sachant qu’il me faudrait des jours, sans doute des semaines ainsi que le lent filtre de l’écriture pour digérer tout cela et tamiser ces heures précieuses de conversation, afin d’extraire tout l’or contenu dans les paroles de Youssoupha.

Je pris congé de Joëlle et la remerciai pour sa gentillesse, pour ce délicieux repas et d’avoir organisé cette rencontre avec son surprenant cousin. Nous venions de passer plus de quatre heures ensemble, qui semblèrent n’avoir été en réalité que quelques minutes fugitives. Plus de doute possible, Youssoupha était un magicien-philosophe, un de ceux qui savent arrêter le temps et donner un sens à la vie.

Lorsque je revis mon ami quelques semaines plus tard et qu’il m’invita à partager sa table en famille avant que je disparaisse de Dakar, j’amenai un paquet de dattes en me disant qu’il serait entre de bonnes mains et lui offris cette pensée d’Amadou Hampâté Bâ qui devrait parler à tous les voyageurs du monde et à tous ceux qui furent un jour accueillis comme je le fus en Afrique de l’Ouest :

« Quand il arrive dans un endroit, le caméléon prend la couleur du lieu. Ce n’est pas de l’hypocrisie ; c’est d’abord la tolérance, et puis le savoir-vivre. »

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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