Missionnaire

A l’heure où j’écris ces lignes, je suis plongé dans un cocon d’obscurité, sur la terrasse d’un lieu qui sert de foyer éphémère, d’oasis urbaine d’altitude au nomade que je suis devenu.  Je suis désormais si minimaliste, me contentant de si peu, sauf du meilleur et de l’authentique, que je pourrais vivre éternellement dans cet endroit qui n’est pas le mien. Tout le personnel m’a adopté et ils sont tous devenus en quelques jours un peu ma famille. Pour eux je suis l’écrivain, le voyageur, l’homme à l’ordinateur qui passe son temps à poser des questions et à tapoter sur cette machine, à peine éclairé par l’écran blafard de son écran. Je suis un spectre dans la nuit qui plonge dans ses souvenirs, dans ces reliquats d’émotion glanée au fil des jours.

Pour me tenir compagnie, m’isoler du bruit de la ville et convoquer ma muse, j’ai le casque vissé sur les oreilles qui me diffuse la bande originale du film Mission, réalisé par Roland Joffré. Ce film incontournable reçut en 1986 la Palme d’Or à Cannes et met en scène, avec une interprétation magistrale, Robert de Niro et Jeremy Irons. C’est l’histoire de Jésuites venus évangéliser les tribus autochtones par la musique et le chant, et qui par décision du prélat, doivent abandonner les indiens Guaranis pour rentrer en Europe. Face à leur refus de cette autorité qui croit incarnée la civilisation et la vérité, la rébellion s’organisera, ils perdront à l’issue de leur sanglant affrontement avec les portugais et les indiens repartiront dans la forêt. Les images de ce film sont encore si présentes à mon esprit, si vivaces et symboliques pour celui qui avance ses pas avec incertitude vers cette Afrique authentique.

Je glisse ici en exergue, cette réplique du cardinal Altamirano, issue de ce chef d’œuvre cinématographique, dont tout africain pourrait revendiquer la paternité : 

« Et donc, Votre sainteté… vos prêtres sont morts… et moi… vivant. Mais à la vérité, c’est moi qui suis mort… et eux qui vivent. Car il en va toujours ainsi, Votre sainteté. L’esprit des morts survit… dans la mémoire des vivants ».

Quel magnifique enseignement ! 

Autre continent, autre époque mais ce sont les mêmes ingrédients qui m’animent dans ma découverte de ces territoires si propices à nous mettre face à nous-mêmes et à nos croyances.

Qui mieux qu’Ennio Morricone, pouvait me proposer une si inspirante bande son ? 

Durant un long moment, dans la nuit de la capitale sénégalaise, seul au monde, je délaisse la construction des phrases et ferme les yeux. Je fais retraite au fond de moi et laisse monter les souvenirs, les sensations glanées durant ces quelques jours vécus dans le Sine Saloum, ce delta qui n’est autre qu’un labyrinthe de bras de mers, les fameux Bolongs, situé au sud-ouest du Sénégal. Il faut avouer qu’en cette période de pandémie qui n’autorise à voyager que par acte de rébellion, on ne croise que les plus intrépides, les fous épris de liberté dont je crois faire partie, des espèces de Jésuites contemporains ou ceux qui se sentent instinctivement Manouches, Guaranis ou Sérères… Explorer le monde est sans doute notre mission terrestre !

Alors, me reviennent les sensations de ces heures passées en bateau, à me laisser conter ce bout d’Afrique par mon piroguier, en savourant le privilège d’une solitude recherchée, dans cette partie du delta où d’ordinaire se croisent des dizaines de pirogues, chacune pouvant contenir une douzaine de touristes venus dépenser leurs congés payés et s’égarant entre Dakar et Cap Skirring pour satisfaire leur soif d’exotisme domestiquée par une ribambelle d’agences de voyages… Je n’ai pas croisé une seule pirogue durant les quatre heures que j’ai passées en tête-à-tête avec Ibrahim, piroguier de père en fils, comme son propre père, et le père de son père avant lui… 

Ici, à Toubacouta, dans cette bourgade excentrée sur les rives du Saloum, on vit loin des villes, de toute ambition de s’affranchir des traditions familiales, de toute idée de sécession. Il en va différemment de la jeune génération – plus de la moitié de la population du Sénégal ayant moins de 20 ans – qui a les yeux rivés sur des écrans et rêve d’une vie plus trépidante, plus urbaine, sans toujours avoir les moyens de s’échapper vers les grandes villes. Comment expliquer à tous ces jeunes que les habitants des cités urbaines rêvent à leur tour de s’échapper vers des coins de verdures, implantent des ruches et des cultures au centre des villes trop longtemps coupées du moindre coin de verdure ?  Chacun doit faire son chemin pour finir, parfois, par revenir là où ses racines lui donnent une raison d’être et sa part de bonheur.

Ibrahim, piroguier & Ecoguarde / Toubacouta

Je vis passer une lueur de surprise et d’incompréhension dans le regard d’Ibrahim lorsque je lui expliquai que j’allais m’allonger sur la banquette latérale de la pirogue et fermer les yeux. Pensant que je voulais faire la sieste, il me proposa de nous arrêter dans une partie où les bolongs rétrécissaient, permettant à de hauts palétuviers de couvrir l’étroit bras de mer de leurs ombres accueillantes. Il n’en était rien, au contraire. Je lui dis que je voulais profiter du fait d’être seul dans sa pirogue pour éprouver des choses nouvelles, qu’il ne renonce ni à l’allure ni à la destination. Ainsi, m’allongeais-je sur la longue planche qui faisait office d’assise, à quelques centimètres seulement de l’eau et je fermai les yeux. Le soleil, tout à son zénith en cette fin de matinée, était lourd et cuisant. La brise venue de la mer toute proche, le vent créé par le déplacement de la barque rapide, la proximité de l’eau et les gouttes qui bondissaient à l’intérieur et sur mon visage parvenaient à peine à me rafraichir. 

Les paupières closes, je venais d’intimer l’ordre à mes yeux qui, face à tout ce qu’il y avait à observer dans ce spectacle sauvage, prévalaient sur tous mes autres sens, de la mettre en veilleuse ou de se retirer pour l’instant dans les coulisses. Je me mis alors à percevoir d’autres dimensions, tout aussi intéressantes que les images colorées qui commençaient à se dissiper. Je ressentis sur ma peau le combat homérique que se livraient les rayons du soleil et les caresses du vent, en sachant très bien qui gagnerait au final, quand la pirogue arrêtera de déplacer l’air. Les projections d’eau qui jaillissaient dans le bateau venaient saler mes lèvres et à la longue, en séchant instantanément au soleil, finissaient par constituer un masque de cristaux piquant et enserrant la peau de mon visage qu’une simple grimace suffisait à craqueler. Mon nez, profitant du rôle majeur dont je venais de l’investir, traquait toutes les odeurs qui se proposaient à lui dans un mélange parfois étrange. Les exhalaisons de la mangrove qui borde les rives laisse échapper à marée basse une odeur étrange de fleurs et de vase, les parfums d’iode qui émanent de l’eau saumâtre de ce marigot n’étaient pas en reste. Enfin, les vapeurs d’essence qui me parvenaient de temps à autres venaient achever ce tableau olfactif.

Le ronronnement du moteur régnait en despote sur tous les autres sons et je me laissais bercer par son bruit régulier, presque rassurant et les lentes ondulations de la pirogue. J’aurais pu demeurer ainsi durant un siècle. Je vivais avec délice et attention ce que j’étais venu chercher, épargné de tout souci et de toute pensée. Je n’étais plus qu’un amas de frissons et de sensations agréables. Une parcelle d’humanité vibrante, un instant suspendu d’alliance parfaite entre cellules et neurones. Je savourais la vie que je m’étais choisie et nul autre lieu dans le monde n’aurais pu constituer une meilleure harmonie entre ma paix intérieure et la réalité du monde extérieur. Ce que j’ignorai encore à cet instant magique, c’est que j’étais un peu le cardinal Altamirano remontant un bras de l’Amazone en direction d’une lointaine tribu Guarani. J’étais hors du temps, arpentant les yeux clos la frontière ténue qui existe entre ces terres où je me trouve et le pays gigantesque et si peu exploré de mon imagination.

Nous passâmes plus de trois heures avec Ibrahim à explorer la mangrove dans ce delta du Sine Saloum. J’avais déjà connu cet écosystème végétal extrêmement dense lors de mon périple dans la forêt amazonienne, mais les explications furent à l’époque sommaires et je n’avais pas eu l’occasion de me pencher sur ce trésor naturel dont on sous-estime l’importance pour la planète et ceux qui en dépendent. Comme je l’ai dit, Ibrahim était piroguier de tradition mais il laissait échapper une lueur de fierté en précisant qu’il était avant tout Ecoguarde, assurant la surveillance et la protection de la mangrove. En guise de rappel pour les élèves dissipés qui étaient au fond de la classe, près du radiateur, lors des cours de Sciences Naturelles, la Mangrove est un écosystème de marais constitués d’eaux saumâtres, peu oxygénées, vaseuses et acides, que l’on ne trouve que dans les régions tropicales et subtropicales, bordant les côtes maritimes ou les estuaires de grands fleuves. 

Constituée quasi exclusivement de palétuviers de différentes espèces, seuls arbres à s’épanouir sur une terre si hostile, la mangrove abrite cependant une faune incroyablement variée qui fait d’elle l’une des plus grandes concentrations planétaires de biomasse. Si elles ne représentent que 1% de la surface occupée par les forêts tropicales, les mangroves sont les championnes du monde pour l’absorption de gaz carbonique puisqu’elle captent et retiennent 3 à 5 fois plus de CO2 que la forêt tropicale. Ces chiffres, à eux-seuls, suffiraient à justifier l’intérêt de préserver ce moteur écologique, voire de replanter massivement ce type d’environnement naturel, si essentiel à notre avenir, alors qu’une étude de 2018 révélait que la mangrove avait perdu 35% de son territoire, au niveau mondial, depuis l’an 2000. 

Si l’exploitation de la mangrove par les populations autochtones est régulée depuis une cinquantaine d’année au Sénégal (suite à des siècles de déforestation massive pour utiliser le bois de palétuvier comme combustible ou matériaux de construction – imputrescible et résistant aux insectes – ou à cause des excès de l’exploitation ostréicole, les huîtres poussant sur les racines de palétuviers constituant un met de choix pour les populations locales.), l’avenir de cet écosystème est inquiétant car il continue de régresser, en dépit des discours officiels et des vagues programmes de reforestation. Désormais, c’est l’urbanisation des côtes maritimes et l’aquaculture de la crevette, dont la demande explose au niveau mondial, qui sont les deux principales causes de la destruction de cet écosystème pourtant si crucial…

Comme dans tant d’autres domaines, les chiffres sont effrayants, concordants et nous obligent à nous interroger sur la volonté réelle des hommes, dans leur dimension collective, à vouloir préserver cette planète dont ils dépendent cruellement ! La terre se retournera-t-elle contre ces enfants gâtés qui l’occupent en l’éreintant, comme une mère adoptive qui répudierait les garnements dont elle avait accepté la garde mais qui se révèlent d’indécrottables vandales ? Et si la planète, jusque-là accueillante et généreuse commençait à perdre patience face à la prédation des hommes, leur voracité et leur inconséquence ? Prenons garde à ne pas nous croire trop importants, trop essentiels. Les signes se multiplient. On s’est aperçu récemment que la mangrove, véritable puit de captation de CO2 peut réduire ses capacités d’absorption si elle descend en dessous d’un point d’équilibre, voire de se transformer en sources d’émission de carbone. Une étude parue en 2018 a indiqué que la déforestation des mangroves entre 2000 et 2012 aurait été responsables de l’émission de 317 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère, soit l’équivalents des émissions de la Pologne.

Lorsque j’interrogeai Ibrahim sur l’évolution de la mangrove depuis qu’il était enfant et sur l’attitude des nouvelles générations quant à la préservation de l’environnement dans ce coin du Sine Saloum, il réfléchit un long moment avant de me répondre.

« Les choses ne sont pas simples. La mangrove est désormais protégée ici sur une grande partie du territoire. Notre génération a compris que notre avenir et celui de nos enfants dépendait d’elle. Ce n’était pas le cas de nos parents. Pour les jeunes, c’est compliqué. Ils sont sensibilisés à la préservation du milieu naturel et à la pollution à l’école mais continuent de jeter tout ce qui les encombre dans la nature. »

Je ne pouvais qu’acquiescer, ayant constaté dans les villes comme dans les villages les plus reculés une omniprésence d’ordures, d’immondices, de résidus plastiques, qui jalonnent les routes, côtoient les habitations en une gigantesque poubelle à ciel ouvert. La route est longue de ce côté-ci du globe pour imaginer un « monde d’après » plus respectueux du milieu naturel. Le manque de moyens financiers, l’absence de politique forte en la matière au niveau national et local, et les freins culturels de la population qui ne semble pas si dérangée que cela de vivre parmi les détritus complexifient toute chance d’amélioration…

Je quittai Ibrahim en le remerciant chaudement pour ces quelques heures de reconnexion avec la nature sauvage, dont j’avais grand besoin après trop de jours passés dans la pollution de Dakar. Je lui appris cette citation attribuée à Chateaubriand qui résume bien ce que l’on constate malheureusement dans tant de domaines, un peu partout sur la planète : 

« Les forêts précèdent les hommes et les déserts les suivent… »

En achevant cette chronique, je me demande ce qu’en penseraient les Guaranis aujourd’hui… et je repense à une des répliques du Cardinal Altamirano : « Je ne cesse de me demander si ces indiens n’auraient pas préféré que la mer et le vent évitent de leur amener un seul d’entre nous. »

Cul de sac dans la mangrove

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

3 commentaires sur « Missionnaire »

  1. Merci cher Fred pour ce récit passionnant qui a eu la bonne idée de me distraire et aussi me faire souvenir d’un périple que j’ai fait, dans une autre vie, également en pirogue pour rejoindre la base des Angels Falls au Vénézuela.
    La remontée du Rio Kerep nous ayant permis d’apercevoir des indigènes indiens chassant à la sarbacane sur les bords du fleuve !
    Instants magiques et inoubliable…
    Finalement tes pages ont le mérite de nous faire un peu voyager à tes côtés…et c’est déjà un cadeau dont je ne me lasse pas et dont je te remercie…
    JPE

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    1. Merci JP. Vais finir par me faire chopper par les services d’immigration de chaque pays, avec tous ces voyageurs clandestins que je trimballe secrètement avec moi;-) Ils vont bien finir par inventer une taxe pour les gens comme moi, sous prétexte que comme un agent de voyage ou une compagnie aérienne: je fais voyager les gens!

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