Rita

Rita.

Ce soir, sur les bords du lac Titicaca, à trois mille huit cent mètres d’altitude, dans un déluge de pluie qui amène le royaume de l’eau jusqu’à la porte de ma chambre, je suis immobile et je pense à elle.

Rita.

Je viens d’apprendre sa disparition et tout le ciel péruvien pleure ce soir, et il gronde, et il jette des éclairs qu’il réservait dans son arrière-boutique pour les grandes occasions.

La lumière du ciel dans avec le vacarme des ténèbres.

Fait-il la fête pour célébrer cette si belle vie et cette manière unique de l’avoir traversée avec humour, devoir et dignité? Ou est-il finalement triste de l’avoir rappelée à lui ? 

On fait tous des erreurs, ai-je envie de lui dire …

Rita.

Quatre minuscules lettres, étalées et déclamées durant quatre-vingt dix ans de vie aux yeux du monde.

Deux consonnes et deux voyelles, la parité parfaite, pour s’inventer un destin et dire qui elle était, en le prouvant chaque jour. Avant elle, il n’y avait que dans l’imprimerie que l’être devenait caractère. Mais d’autres femmes nous ont montré le chemin.  N’est-ce pas une vie joliment policée ?

Rita.

Ce petit bout de femme, qui n’était pas que des nombres contenus dans un petit mètre cinquante-cinq, à peine! Elle était vingt-six lettres d’alphabet, tous les mots du dictionnaire espagnol, des phrases éloquentes qui régissaient son monde, avec la subtilité dont elle était pourvue, pour rendre la vie plus douce, et l’inflexibilité si coutumière, car il faut que les choses se fassent.

Rita.

J’avais passé dix jours à vos côtés, dans votre maison de Chachapoyas, dans le nord du Pérou. Je devais rester deux nuits, mais face à votre gentillesse désarmante, je m’étais rendu, à l ‘évidence quand on est comme moi un gitan. Il faut demeurer le plus longtemps possible près des gens de liberté et d’infime bonté.

Rita. 

Mère Térésa disait: « Ne laissez personne venir à vous et repartir sans être plus heureux. »

C’est précisément ce que j’ai éprouvé en repartant de chez vous après ce séjour prolongé. J’étais plus heureux. Plus vivant. Plus serein. J’avais rencontré au travers de votre hospitalité si exceptionnelle et simple, une part supplémentaire de moi-même, en recevant une leçon sur ce que nous devrions tous être !

Rita. 

Je me permets de te tutoyer, maintenant que tu n’es plus, non par familiarité mais parce que tu étais déjà redevenue une petite fille, certes de quatre-vingt-dix ans, mais il faut reconnaître que nous nous sommes bien amusés. Tu avais perdu, pour de vrai, ta mémoire immédiate. Si bien que tu me redemandais les mêmes choses ou me posais les mêmes questions incompréhensibles à dix minutes d’intervalles. Je te répondais la même chose, et nous rions ensemble. Et je te jurais des choses pour l’éternité. Croix de bois croix de fer!

Rita. 

Tu étais partie depuis longtemps vers d’autres mondes plus intelligibles, plus amusants, plus inspirants. Ton corps nous a quitté le 30 novembre. Je viens de l’apprendre, à l’instant. Nous nous retrouverons un jour. Je le sais. Car j’oublie toutes les merveilles de la vie et de la terre que je suis en train de collecter. Parce  que je ne veux plus fréquenter que des gens comme toi. Lourds de leur vécu mais légers de leur oubli!

Rita.

Tu étais du haut de tes quatre-vingt-dix petits balais, une lumière, un sourire vagabond, une gentillesse prononcée et si vite envolée. Tu étais un ange aux ailes repliées attendant le bulletin de la météo pour pouvoir t’envoler. Tu t’es allongée un après-midi sur ce canapé brun. Tu m’as souris et tu t’es endormie. Comme une séance de répétition avant l’envol. 

Rita. 

Tu m’as offert ta dernière image. Je fus, paraît-il, le dernier à te prendre en photo. Je suis si fier de cette image. Tu y es belle. Comme durant les dix jours qui furent mon privilège de te croiser. Je pense bien fort à Teresa, ta fille, devenue mon amie, pour qui tu laisses un vide immense, une absence, des souvenirs de tes gestes sur chaque objet. 

Rita.

On devrait nous demander le droit de vivre, n’est-ce pas? Le droit de nous mettre sur ce bout de caillou comme la permission de nous en retirer. Ne serait-ce pas la moindre des choses, ma chère Rita?  Toi qui t’es préparé chaque jour, comme si ce fut le dernier. Tu es partie par fatigue, par fatigue de ne plus te souvenir et de devoir te rappeler tous ces nouveaux visages chaque matin. Dire que tu tenais un Airbnb! Quel épuisement, tous ces visages, n’est-ce pas ?…

Rita.

Je sais très bien que tu ne te rappelles absolument pas qui j’étais malgré mes efforts d’amener chaque jour du rire, de l’aventure, de l’amour. Peu importe. Je n’étais pas là pour cela. J’ai compris, en ta présence, que je n’étais là que pour donner de la vie avant de disparaitre, pour passer le relais, pour mettre le feu dans ton regard et le camion de pompier dans ton sourire. 

Rita.

Je suis si heureux de t’avoir connu. D’avoir croisé ce subtil mélange de beauté, d’intelligence et de vivacité. Cette image de toi sera le résumé de toute une vie et d’une seule seconde, la dernière: celle où Rita…t’as ri !

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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