En veille

En veille…

Il n’est pas de pire insomnie que celle où l’on dort à côté d’un être aimé. On n’ose bouger de peur de le réveiller. On veille jalousement sur son sommeil, à la fois heureux de son repos profond et envieux de ses rêves sereins que l’on sent se dérouler, dans le cinéma de ce crâne que l’on aimerait caresser, à quelques centimètres de notre nervosité contenue.

On redoute la nuit blanche. Chaque bruit à l’extérieur est amplifié. La moindre lumière est comme un soleil aveuglant. Le bruit d’une automobile qui passe devient infernal. On prie pour que la ville taise sa sourde rumeur et qu’un parfait silence recouvre la chambre. On n’ose bouger d’un centimètre de peur qu’un mouvement, un craquement d’articulation, le bruissement cotonneux des draps sur la peau, réveille l’autre et interrompe ce sommeil que l’on sait si précieux, si fragile. On a envie à cette instant, du fond de notre pudeur éveillée, de prendre cet amour dans nos bras, si l‘on avait ce pouvoir surnaturel de ne pas le réveiller, et de lui dire combien on tient à lui, combien il est important, de lui prouver à quel point il nous est nécessaire, sans doute plus que l’air que l’on respire et qui disparaît en son absence, plus nécessaire aussi que quelques heures de sommeil  qui vont nous faire défaut au petit matin mais que l’on finira bien par chaparder par-ci, par-là dans la lenteur de cette nouvelle journée que l’on redoute. 

Il est tard. Dehors, la ville s’est enfin endormie, débarrassée de ses noctambules indélicats et des conversations gueulardes de passants éméchés. L’autre, celui à qui l’on a confié tout son amour, celui qui nous veut tant de bien sans que l’on sache soi-même si on le mérite vraiment, est tout aussi silencieux, plongé dans son souffle imperceptible et ses pensées enfouies derrière les remparts de ses tempes, derrière le pont levis de ce visage qu’on aimerait couvrir de baisers, à cet instant, jusqu’à atteindre son propre épuisement, jusqu’à sombrer soi-même dans le sommeil profond. Aimer jusqu’à l’épuisement, voilà ce qu’on mérite, peupler la nuit de preuves d’amour, de mots non-dit, de confidences tues, vite emportés dans le torrent des jours tumultueux. 

Alors, on veille, on monte la garde, on s’imagine faire les cents pas autour de cette chambre qui nous contient, allumant des torches autour de ce lit balloté par des flots de pensées, pour éloigner les animaux sauvages, les démons et les cauchemars.  L’autre, retranché dans les confins de son inconscient, ignore que l’on allume des feux de Bengale en son absence,  pour illuminer la nuit et créer un contre-feu, une ligne de partage salutaire, entre les eaux tranquilles du repos dans lequel il est plongé et cet incendie délétère et infernal qui dévaste notre propre sommeil. 

Le monde de la nuit est donc partagé en deux. 

D’un côté, les justes, les « chanceux ignorants » qui s’abandonnent à un repos bien mérité, se retirant du monde des vivants pour s’adonner à une petite mort quotidienne dans laquelle ils puiseront la force de revenir plus vivaces que jamais, aux premières lueurs de l’aube. De l’autre côté, les éveillés « malgré eux », les vigilants volontaires, qui surveillent, font leur ronde et cogitent sur ce monde et cet amour qu’il faut protéger comme les prunelles de leur yeux fatigués mais emplis de tendresse et de gratitude. 

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s