Il y a une vingtaine d’année, deux chercheurs de la University of British Columbia au Canada (Ara Norenzayan et Azim Shariff) firent une expérience intéressante, riche d’enseignement sur la nature humaine. Le résultat fut publié dans la revue Psychological Science.
L’objectif était de tester si le simple fait d’activer inconsciemment des concepts religieux augmente la générosité envers un inconnu.
Dans une première expérience, ils réunirent un échantillon de 50 étudiants qu’ils scindèrent en deux groupes égaux. Chaque participant reçoit préalablement 10 dollars, sous la forme de 10 pièces de 1$.
Dans une première phase de l’expérience, on leur demande de remettre en ordre des phrases de cinq mots en éliminant un mot superflu. Par exemple, “felt she eradicate spirit the” devenait “she felt the spirit”, et “dessert divine was fork the” devenait “the dessert was divine.”
À noter que les phrases du premier groupe contiennent toutes des mots à connotation divine : spirit, divine, God, sacred, prophet.
Le groupe contrôle (l’autre moitié des participants) faisait le même exercice MAIS avec des mots neutres, sans connotation spirituelle.
Dans une seconde phase, on indique à chaque participant qu’il peut, en totale liberté, conserver cette somme d’argent qui lui a été offerte, ou bien laisser une partie des pièces pour un inconnu qu’il ne verra jamais, s’il le souhaite. Aucune obligation, aucun regard, anonymat total.
Ce dispositif – qu’on appelle le “Dictator Game” – est précisément conçu pour éliminer toute pression sociale. Il n’y a aucune raison rationnelle de donner quoi que ce soit.
Le résultat stupéfia les scientifiques :
Les sujets ayant été exposés aux mots religieux donnèrent significativement plus d’argent. En moyenne :
- groupe religieux : 4,56 $
- groupe de contrôle : 2,16 $
Le groupe influencé par des « valeurs religieuses » donna donc 111% de plus que le groupe neutre. L’effet était donc massif pour une expérience de psychologie sociale.
Ils eurent alors l’idée de peaufiner l’expérience et le protocole.
Dans une seconde expérience, les chercheurs voulurent vérifier si l’effet venait spécifiquement de la religion, ou plus largement de l’idée d’une surveillance morale, d’une autorité invisible qui influencerait les décisions de partage.
Ils ajoutèrent donc un troisième groupe.
Les 125 participants furent répartis en 3 groupes homogènes, tous chargés de remettre en forme une phrase qui ait du sens, en éliminant un mot inutile.
Le premier groupe, dit de prime religieuse, avaient des phrases contenant des mots liés au divin.
Le second groupe avait des phrases contenant des mots liés à la morale sociale et aux institutions civiles, dit de prime morale séculière, comme civic, jury, court, police, contract.
Le troisième groupe de contrôle neutre reçut des mots sans contenu moral ou religieux.
Après la composition des phrases, venait comme dans la première expérience, le Dictator game anonyme consistant à répartir les 10 dollars.
Résultat des courses : les participants exposés aux mots religieux et aux mots liés aux institutions morales donnèrent significativement davantage que le groupe neutre.
La conclusion réelle de l’étude n’est PAS, comme on aurait pu le déduire de la première expérience : “La religion rend les gens meilleurs.”
La conclusion est beaucoup plus subtile.
Les chercheurs conclurent que le sentiment implicite d’être observé par une autorité morale – divine ou sociale – augmente les comportements prosociaux.
Autrement dit : Dieu, la justice, la police, les institutions morales, voire l’idée abstraite d’un regard évaluateur, semblent activer chez les individus davantage de coopération et de générosité.
Dernier point important souvent oublié de cette étude : les chercheurs n’ont pas trouvé de corrélation forte entre le fait de se déclarer religieux et le niveau de générosité.
Ce n’est donc pas “être croyant” qui semblait produire l’effet. Mais plutôt le fait d’activer mentalement l’idée d’une surveillance morale.
Ce détail du prime civique change tout.
Parce que ça déplace la question du religieux vers quelque chose de beaucoup plus universel : ce qui rend l’homme généreux, ce n’est pas la foi – c’est le sentiment d’être vu. D’une puissance supérieure qui oblige. Par Dieu, par la loi, par le regard d’autrui, par l’Histoire. Peu importe le nom qu’on lui donne.
Ce que cette expérience révèle, ce n’est pas que l’homme est généreux. C’est qu’il a besoin d’être vu, et reconnu pour l’être.
La bonté spontanée, inconditionnelle, sans témoin – celle dont se réclament les moralistes et les saints – semble être l’exception, pas la règle. Ce que la science appelle comportement prosocial, les philosophes l’ont longtemps appelé la vertu. Et la vertu, apparemment, a besoin d’un public.
Mais l’expérience de Norenzayan et Shariff n’est qu’une porte d’entrée. Derrière elle, des décennies de recherche en psychologie, en économie comportementale et en sociologie ont tenté de cartographier les vraies raisons pour lesquelles l’homme donne. En 2011, deux chercheurs néerlandais, Bekkers et Wiepking, ont passé en revue plus de cinq cents études sur le sujet. Ils ont identifié huit leviers distincts qui expliquent l’acte de don. Un seul – un sur huit – correspond à l’altruisme pur : donner sans rien attendre, par empathie, pour le bien de l’autre. Les sept autres ramènent tous, d’une façon ou d’une autre, au donateur lui-même.
On donne pour réduire sa culpabilité devant la souffrance d’autrui – non pas pour l’autre, mais pour ne plus se sentir mal.
On donne pour éprouver ce que les chercheurs appellent le “warm glow” – cette chaleur intérieure, presque hédoniste, que procure l’acte généreux, et que la neuropsychologie a localisé dans les mêmes zones du cerveau que le plaisir et la récompense.
On donne pour se conformer aux normes sociales, parce que les pairs donnent et qu’il serait mal vu de ne pas le faire.
On donne pour son image – celle qu’on projette vers l’extérieur, ou celle qu’on veut conserver de soi-même.
On donne parce qu’on a été sollicité en face à face et qu’il est difficile de dire non.
On donne parce qu’on voit l’impact précis et tangible de son geste – jamais pour une statistique abstraite, toujours pour un visage, un nom, une histoire qui nous touche.
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. Les études montrent qu’on donne davantage pour une victime identifiable que pour un million de victimes anonymes. La souffrance des masses nous laisse froids. La souffrance d’un seul nous émeut. Ce n’est pas de la générosité universelle : c’est de la générosité émotionnelle, sélective, conditionnée par la proximité affective. Elle est généreuse avec ce qui l’émeut, aveugle à ce qui l’indiffère.
Il y a dans tout cela une distinction que notre époque brouille volontiers : celle entre le don discret et la philanthropie. Ce ne sont pas deux formes du même geste – ce sont deux actes de nature différente. Le don discret efface le donateur. Il ne demande rien en retour, pas même la satisfaction d’être su. La philanthropie, elle, se nomme, pose sa plaque, s’inscrit dans le marbre d’un bâtiment ou d’une fondation. Elle n’est pas hypocrite pour autant – mais elle n’est pas désintéressée. La recherche est sans ambiguïté : dans la philanthropie, il peut y avoir une part significative d’égoïsme, motivé par le prestige, l’estime des pairs, la distinction sociale, voire l’ascension. Ce que les riches achètent en donnant, c’est parfois simplement une place dans l’histoire, une reconnaissance publique.
Ce qui reste, au fond, c’est cette architecture invisible dans laquelle l’homme est placé. Changez le décor, activez l’idée d’un regard, d’une loi, d’un dieu, d’une histoire qui vous observe – et l’homme donne le double.
Retirez ce décor, installez l’anonymat total, et la générosité s’effondre.
La générosité ne serait donc pas un trait de caractère. Ce serait une réponse à un environnement.
Ce qui soulève une question que notre époque ferait bien de ne pas esquiver : nous vivons dans un monde où les institutions perdent leur crédit, où la confiance recule, où le religieux reflue, où les autorités morales se fragmentent ou se ridiculisent.
En France, le nombre de nouveaux donateurs baisse structurellement depuis dix ans. Au Canada, les dons des particuliers ont reculé de près de 45% en quelques années. Ce mouvement a commencé avant la pandémie. Il continue.
Dans quel décor sommes-nous en train de placer l’homme du XXIe siècle ?
Et si cette expérience toute simple – cinquante étudiants, dix pièces d’un dollar, et des mots glissés dans des phrases – disait quelque chose que nous ne voulons pas entendre : que sans architecture morale visible, l’homme livré à lui-même dans l’anonymat total, avec sa seule conscience, donne deux fois moins – et que nous sommes peut-être, sans le savoir, en train de construire exactement ce monde-là.
Nous conclurons donc cette chronique par une citation pleine de sens, généralement attribuée à Winston Churchill :
“We make a living by what we get, but we make a life by what we give.”
(On gagne sa vie par ce que l’on reçoit, mais on bâtit son existence par ce que l’on donne.)






