Une salutaire et jolie rencontre, masquant un clin d’œil du destin, m’attendait ce matin-là.
Je devais descendre faire quelques courses au supermarché du coin, afin de me ravitailler – n’étant quasiment pas sorti depuis trois jours de l’appartement, que j’occupais dans le quartier de Los Alpes, sur les contreforts de Medellin. Étant accaparé par la relecture et les corrections du manuscrit de mon troisième livre qui venait d’être accepté (enfin !) par une maison d’édition parisienne, je n’avais pas eu le loisir de mettre le nez dehors.
Il faisait beau ce matin-là, et le ciel impeccablement bleu me parut une invitation à sortir m’aérer. Il faut dire que mon frigo désespérément vide finit par me convaincre. Je dégringolai donc la calle 30A qui menait au centre commercial Los Molinos, situé à quelques centaines de mètres, temple du commerce moderne où les Colombiens aiment passer leur temps, et dépenser leurs espoirs payables en quatre fois sans frais.
Sur le trottoir, jalonnant les nombreux points de vente de restauration rapide, si caractéristiques de la malbouffe aux relents de friture et les magasins à bas prix vendant tout ce que les chinois savent produire de plus inutiles et de moins cher, je fus ralenti par l’incongruité d’une sorte de librairie à ciel ouvert.
Des livres étaient posés les uns à côté des autres, couverture tournée vers le ciel, sur la margelle d’un parterre de verdure qui semblait lutter, à armes inégales, avec les couleurs braillardes des promotions vantées par les marchands du temple et les menus du jour que les odeurs de graillon avaient joyeusement précédé. Une trentaine d’ouvrages d’occasion s’étalaient ainsi sur ce bout de trottoir, comme des cailloux blancs qui devaient me mener jusqu’au Graal, attendant patiemment que je vienne le sauver. En effet, le dernier livre capta toute mon attention, car son titre me sauta aux yeux et me propulsa instantanément quelques neuf années en arrière.
Confieso que he vivido
J’avoue que j’ai vécu.
Ainsi s’intitulait en espagnol l’autobiographie de Pablo Neruda, que j’avais lue avec une gourmandise absolue, presque une décennie auparavant et qui avait littéralement changé ma vie.
Je me saisis du livre, à la couverture bariolée et usée, le feuilletait, constatant qu’il était annoté et que certaines phrases avaient été soulignées par son ancien propriétaire.
Je crus entendre une voix féminine qui se rapprochait.
- Señor, señor, vengo…
Levant la tête, je vis une femme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux courts, qui se rapprochait, en faisant de grands gestes, avec le regard souriant d’une vendeuse qui sait qu’elle vient de ferrer une prise prometteuse.
Je lui demandai le prix de l’ouvrage.
15.000 pesos, soit environ 3,50 €
Voyant qu’elle était vêtue de guenilles, que son cabas en bandoulières n’était plus que le souvenir effiloché d’un sac, et que son visage était empreint d’une tristesse que son sourire figé avait bien du mal à masquer, je n’eus pas l’indécence de négocier le trésor de nostalgie que je tenais entre les mains. Arrondissant la somme, je lui glissai un billet de 20.000 pesos dans le creux de la main, la remerciai vivement et repartis en direction du supermarché.
Lorsque je remontai une demi-heure plus tard par le même trottoir, je m’arrêtai au niveau de ma petite marchande de mots.
Je lui serrai la main en un sourire, et lui demandai comment elle s’appelait.
Luz ! me dit-elle avec une belle énergie, comme quelqu’un qui habite son nom avec fierté, malgré les contrariétés de l’existence qu’elle avait à affronter. Elle m’expliqua sans que j’aie à lui demander, que les temps étaient durs, qu’elle s’était faite expropriée, et qu’elle devait absolument retrouver una casita, une petite maison sur les pourtours de Medellin, dans les quartiers excentrés, là où la forêt commence à reprendre ses droits sur l’urbanisation galopante et où les populations pauvres se réfugient, attirées par les loyers très modestes et des subventions de l’état pour pouvoir se payer l’accès à l’eau et à l’électricité.
Luz m’expliqua, avec un débit de mitraillette, comme si le temps lui était compté, que pour l’instant elle errait dans Medellin, recherchant un logement de fortune mais comptant bien débusquer la bicoque de ses rêves, modeste et somme toute accessible, pour y accueillir son chien, un fils dont elle n’avait guère de nouvelles et ses six poules.
Touché par cette femme qui avait vraisemblablement besoin de parler et de sortir de son âpre solitude, je lui expliquai pourquoi je lui avais acheté cet ouvrage, qu’elle n’avait jamais pris le temps de lire.
Je lui dis qu’en 2017, je lisais ce même livre du grand poète chilien et prix Nobel de littérature. Un beau matin, sirotant mon café, je n’ouvris pas le livre comme d’habitude et me contentai de lire le titre et de le répéter dans ma tête.
J’avoue que j’ai vécu… j’avoue que j’ai vécu.
Titre parfait pour une autobiographie, mais implacable et magnifique constat que l’on prononce à l’issue d’une existence bien remplie, lorsque la fin approchante, on prend le temps de rebrousser chemin et de savourer d’innombrables et lumineux souvenirs.
Je ne pus à l’époque, m’empêcher de réfléchir longuement sur ce que pouvait signifier pour moi : avoir vécu.
Et cette question existentielle fut accompagnée d’une évidence : si Madame la mort toquait soudainement à ma porte, m’enjoignant de ramasser mes petites affaires pour le grand départ vers un au-delà supposé, j’aurais déployé toutes mes forces et mes talents de négociateur, afin de la convaincre de m’accorder quelques mois supplémentaires, allez ! disons une année de plus pour me consacrer exclusivement à la liste des choses que je rêvais encore d’accomplir, cette longue liste que l’on remet toujours à plus tard, avec l’assurance de quelqu’un qui se pense forcément immortel.
Alors, sur ce bout de trottoir colombien, j’expliquai à Luz que je pris la meilleure décision de toute ma vie, consistant à me séparer de tout ce qui m’encombrait sans le savoir, ma septième entreprise et les obligations professionnelles qu’elle induisait, tous mes biens matériels non essentiels, c’est à dire 95% des choses qui entourent ordinairement un être humain et qui lui vole, sans qu’il le sache : sa liberté, son insouciance et finalement son âme.
Je lui expliquai que j’avais tout quitté de ma vie confortable, pour partir voyager sur les chemins du monde, avec un seul sac de 17 kg, ma liberté en bandoulière et l’envie inextinguible d’aller vivre pleinement et de découvrir toutes les merveilles de cette planète.
Je vis que ses yeux s’étaient embués. Elle me prit la main et me remercia de ce que je lui racontais.
Je lui expliquais enfin que j’avais vécu dans 23 pays ces dernières années et que je venais de rentrer de nouveau en Colombie pour m’y établir, une grande partie de l’année, car c’est mon pays numéro 1 dans le hit-parade de mon cœur.
Luz me demanda si elle pouvait me prendre dans ses bras. Nous nous serrâmes quelques longues secondes, en ce geste fraternel qui se passe de mots. Je lui dis que j’étais persuadé qu’elle trouverait rapidement la petite maison dont elle avait besoin pour y accueillir sa petite tribu. Elle prit visiblement cela pour un augure, venant de la voix de quelqu’un qui s’était délesté de tout pour ne plus posséder finalement que ce qu’il est.
- Je n’ai finalement que ce que je suis, dans un monde où la plupart des hommes qui ne sont que ce qu’ils ont, lui dis-je en conclusion.
Je laissai sur ce bout de trottoir cette petite femme pleine de lumière et d’espérance, et reparti corriger mon nouveau livre, qui porte le titre de ce que justement nous venions de vivre en ces instants de partage entre deux inconnus qui se reconnaissent :
EXISTENCES
L’Autre pour horizon




