A Medellin, il y a deux Comuna 13.
La première commence au bas de la colline, là où les taxis jaunes puis les escalators mécaniques déversent leurs flux de visiteurs quotidiens, venus du monde entier. Là où les guides, tous issus du quartier, déroulent leur récit bien rodé, où les t-shirts à l’effigie de Pablo Escobar s’affichent à longueur d’étals, où toute la quincaillerie touristique ordinaire et les comptoirs à souvenirs – pour la plupart fabriqués en Chine – jalonnent la longue artère qui s’enfonce dans ce qui fut l’un des quartiers les plus dangereux de Colombie. Le week-end, les touristes se suivent à la queue leu-leu, en piétinant au son d’une cacophonie infernale, chaque mini-bar, chaque échoppe rivalisant de décibels pour attirer le chaland. On s’arrête devant les œuvres colorées des jeunes du quartier, multipliant les selfies devant les murs de graffitis, ou les groupes de jeunes danseurs-rappeurs qui ont troqué une vie de guetteur ou trafiquant, pour l’espoir d’un destin artistique. Cette Comuna 13 est une cicatrice mise en scène, un traumatisme converti en attraction et un conflit meurtrier transformée en décor. Le bruit et le voyeurisme moderne y sont permanents – musiques, selfies, commentaires en anglais, en français, en mandarin. On vient y consommer la douleur des autres à prix fixe et s’adonner inconsciemment à la marchandisation du monde. Le narcissisme contemporain y fait magnifiquement collusion avec le voyeurisme obscène.
Et puis il y a l’autre Comuna 13, la seconde commence dès qu’on bifurque, que l’on saisit le premier escalier venu.
Je connais le chemin. C’est la sixième fois que je monte pour m’y perdre et, comme à chaque fois, pour retrouver l’essentiel, aller vers l’imprévu pour y débusquer des fragments d’authenticité, une humanité qui ne demande qu’à s’offrir, loin du grand barnum. Très vite, le vacarme disparait, comme si la pente, si ardue, impeccablement verticale, décourageait le son de nous suivre.
Ici, dans le dédale progressant vers le ciel, les ruelles n’ont pas de nom, pas de numéro. Elles s’embranchent, se croisent, s’entrelacent et montent encore, disparaissent derrière une infinité d’angles et de murs de briques. Les constructions s’empilent les unes sur les autres, s’agrippant à la pente, comme si chaque famille avait posé sa maison sur celle du voisin du dessous, faute de place ailleurs – parce que c’était exactement ça. Des paysans chassés de leurs terres, des familles déplacées par la violence, venues s’installer là où personne ne voulait vivre. Sur les flancs abrupts des collines situées à l’ouest de Medellin, ils sont venus par milliers s’agglutiner pour former, en une complète improvisation, ce quartier pauvre qui porta jadis le nom de Las Granjas – Les fermes. Ici, la débrouille a installé son empire et les pentes sont si raides qu’on grimpe plus qu’on ne marche, au travers de cet empilement inventif de briques et de tôles.
Entre deux façades de brique rouge, où il suffit parfois d’étendre les bras pour les toucher, on lève le nez et le ciel se réduit à une fente. Des fils électriques le zèbrent en tous sens, et constiutent le réseau nerveux du quartier, improvisé, surchargé, tenu par la démerde et la nécessité. Les électriciens devaient avoir du sang italien pour concocter un tel amas de spaghettis électriques.
On avance, en grimpant encore dans le labyrinthe. Savoir où l’on est, n’est plus vraiment le problème. S’orienter, savoir où l’on se situe est une préoccupation des gens d’en bas, de la populace qui défile en ne prenant plus le temps de vivre, de comprendre, de rencontrer. Ici, dans les hauteurs, c’est un autre monde qui s’offre à nous, un milieu où il est recommandé de se perdre, pour mieux se retrouver, pour débusquer l’essentiel, pour tomber sur l’étincelle qui redonne foi en l’humanité, lorsqu’au-delà du dénuement, l’humain brille de compassion, de tolérance, de débrouillardise et de colère apaisée.
Sur les marches peintes aux couleurs du drapeau colombien, quelqu’un a inscrit les mots du quartier. Chichipato. Marica. Güevón. Cucha. L’argot, la tendresse, l’insulte affectueuse – le vocabulaire d’un peuple qui s’appartient désormais, gravé dans le béton. Plus haut, du linge sèche sur les rampes. Une chemise blanche. Une robe à fleurs. Les gestes ordinaires d’une vie qui continue, malgré la vie dure. La promiscuité fait que l’on vit un peu chez le voisin. Les fenêtres ou les portes restent souvent ouvertes, pour y faire entrer la lumière, un bonjour, ou pour y accueillir les nouvelles du voisinage. On ne ferme pas les portes car tout le monde se connait et se surveille.
Je vais être très sincère, et c’est sans doute la raison pour laquelle j’y retourne régulièrement lorsque je suis de passage à Medellin et que j’y amène des amis – y compris des Colombiens qui ne sont jamais allés en pèlerinage dans ce lieu si symbolique de leur histoire. C’est dans ce quartier, parmi les plus improbables dans lesquels j’ai aimé me perdre en Amérique Latine, que j’ai croisé le plus de sourires, de buenos dias ou buenas tarde, en d’autres mots, de gentillesse et d’humanité.
Un indice ? L’une des épiceries du coin s’appelle La Felicidad.
Le bonheur !
Mais la géographie de ce territoire constitué d’anciens paysans ne constitua pas longtemps une échappatoire aux multiples conflits dont la Colombie fut l’objet durant des décennies, elle fut aussi au fil du temps son malheur. Cette ville de briques et de brocs accrochée à flanc de colline fut toujours stratégique parce qu’elle constituait le corridor reliant les milices ou les rebelles aux zones montagneuses et à l’occident du département d’Antioquia, jusqu’à la région d’Urabá. Si bien que contrôler la Comuna 13, c’était contrôler une route invisible vers le reste du pays.
Dans les années 80-90, le cartel de Medellin, dirigé par le funeste Pablo Escobar, se nourrit de cette jeunesse sans avenir pour en faire ses Sicarios – des kidnappeurs, des extorqueurs de fond, exécuteurs de basses œuvres, revendeurs de drogues – laissant avec le temps ce territoire et ses habitants aux mains de quiconque pouvait exercer le pouvoir de la force violente et économique. Les groupes armés réussirent à obtenir l’assentiment d’une partie de la population : la gente los aceptaba porque era la ley de ellos – les gens les acceptaient parce que c’était leur loi. Ils intervenaient dans les conflits familiaux, rendaient une forme de justice, souvent expéditive, imposaient un ordre brutal mais nécessaire dans un quartier que l’État avait abandonné. Après la mort d’Escobar en 1993, toute sa structure se retrouva orpheline et la commune tomba aux mains des paramilitaires, des milices d’extrême droite, des rebelles anarchistes du FARC et de l’ELN, qui s’affrontèrent et semèrent la terreur durant des années.
L’Opération Orión d’octobre 2002 reste le traumatisme fondateur – un nom qu’on ne prononce, là-haut encore qu’à voix basse. Ce fut la plus grande action militaire jamais menée en zone urbaine en Colombie : arrestations arbitraires, détentions sélectives, disparitions, exécutions sommaires, enlèvements et justice expéditive, avec la participation avérée de groupes paramilitaires aux côtés des forces de l’État. Les forces de sécurité et les paramilitaires travaillaient en étroite collaboration, et l’objectif réel était clairement politique : reprendre aux milices d’extrême gauche un territoire pour le remettre aux mains d’autres milices idéologiquement proches du gouvernement. Le bilan : 1 500 morts et plus de 1 700 déplacés. Cela laisse imaginer ce que les habitants de la Comuna 13, cité martyre de l’histoire colombienne, ont enduré durant trois décennies.
Le tournant de réconciliation commença vers 2009–2011. Le “modèle Medellín”, porté par un maire visionnaire, Sergio Fajardo, repose sur la philosophie de l’urbanisme social : concentrer les investissements sur les communautés les plus laissées pour compte. Bibliothèques, parcs, espaces communautaires, écoles furent construits dans les quartiers pauvres de la ville. Des lignes de Métrocable et des escalators mécaniques connectèrent enfin la commune isolée au centre-ville – symbole fort d’un engagement que l’État n’avait jamais tenu auparavant. Le désenclavement fit ce que les armes n’avaient pas réussi : il rendit à ces habitants une appartenance à leur propre ville. Medellin découvrit les bienfaits de l’inclusion, qui recréer des liens et détruit les préjugés.
Le hip-hop fut l’autre levier. Un mouvement appelé Revolución sin muertos émergea, porté par la musique, le graffiti, le break dance. Mais le béton ne sèche pas en un jour, et les bandes criminelles qui avaient occupé l’espace laissé par les narcos, la guérilla et les paramilitaires n’allaient pas céder le territoire au son d’un beat ou grâce à des murs de couleurs. Ces jeunes qui choisissaient les aérosols plutôt que les armes dérangeaient – peut-être plus encore que ceux qui portaient des fusils, parce qu’ils proposaient aux autres de ne pas en porter. Ils tombèrent un à un. Mc Chelo, 23 ans, abattu dans la rue. El Gordo, tué chez lui quand des hommes armés frappèrent à sa porte et lui demandèrent de décliner son nom. Andrés Medina, assassiné le matin même où la ministre de la Culture venait leur rendre visite.
Et Kolacho. Héctor Pacheco avait vingt ans. La semaine avant sa mort, il avait pris la parole dans un événement public pour inviter les jeunes de la Comuna à dire par le rap ce qu’ils ne pouvaient dire nulle part ailleurs. Le 24 août 2009, des hommes en moto l’ont rattrapé sur le chemin du retour. Il décéda sous la mitraille. Ses voisins ont dit simplement : parler de paix avait été sa sentence de mort. Au total, dix militants hip-hop assassinés dans la commune depuis cette année-là. Quatre ans après, ses amis fondèrent la Casa Kolacho, parce qu’ils refusaient d’enterrer un nom qui portait rêve de paix. C’est aussi cela, la Comuna 13, une réalité à mille lieues du merchandising insouciant, des jolies photos et du spectacle touristico-mercantile.
Au bout d’une demi-heure d’ascension dans ce dédale vertical, sur les parois de cette Comuna pacifiée, accrochée comme tant d’autres communautés sur les flancs de Medellin, je parvins chez Louisa. J’étais en compagnie d’Hélène, une amie française qui m’avais rejoint pour trois semaines de road trip et d’aventure en Colombie. Je voulais absolument qu’Hélène rencontre celle qui est pour moi une égérie du quartier et un petit bout de femme qui redonnerait la foi en l’humanité aux plus réfractaires des hommes.
C’était un pari car rien ne m’assurait que Louisa fût chez elle en cette fin d’après-midi. Impossible de la prévenir de notre venue car à 80 ans, elle n’avait pas de téléphone et était injoignable. Nous passâmes donc par le bar panoramique qui jouxtait sa petite maison entourée d’un jardinet. Le patron me reconnut et l’usage du téléphone arabe, mis à la mode colombienne, nous sauva la mise. Il dépêcha l’un de ses serveurs, qui escalada le portail de la maisonnette et alla prévenir Louisa. Par chance et par bonheur, la doyenne du quartier était chez elle. Les retrouvailles furent chaleureuses. Louisa nous accueilli sur son canapé fleuri, comme toujours. Quatre-vingts ans, pantalon turquoise, blouse bleue, les clés accrochées autour du cou. Elle rit en me reconnaissant, avant même que je sois arrivé au seuil de sa modeste demeure – un rire qui prenait tout son visage, qui n’a pas besoin de raison particulière. Ça fait quarante ans qu’elle vit dans cette maison. Les cartels sont passés, les paramilitaires sont passés, les FARC sont passés, les urbanistes sont passés, les touristes sont passés. Elle, indélogeable, est restée.
Sur le mur vert de l’entrée, un miroir encadré. Une guitare accrochée au-dessus. Des boîtes, des bibelots, une statuette. Un intérieur encombré de mille objets et breloques que son fils lui ramène chaque jour, après son petit boulot consistant à récupérer tout ce que les jettent ou abandonnent, et à les recycler. Il revient parfois avec quelques butins que Louisa transforme en souvenirs.
Sur la porte intérieure peinte en vert, des images pieuses épinglées côtoient des peluches et trois paires de petites chaussures d’enfant suspendues par les lacets, dont les pieds sont peut-être devenus trop grands, ou qui rappellent à Louisa ses fils absents, parmi les dix enfants qu’elle eut avec son mari, lui aussi disparu depuis belle lurette. Car Louisa a aussi payé le prix que ce quartier exigea de presque chaque famille. Deux de ses fils furent un jour embarqués, comme tant d’autres jeunes hommes de la Comuna, sortis de chez eux sans explication, sans jugement, sans retour. On appelle ça ici la desaparición forzada – la disparition forcée. Les paramilitaires venaient, prenaient, et l’on n’en parlait plus. Les corps finissaient à La Escombrera, l’immense décharge qui balafre le flanc de la colline, visible depuis la fenêtre de Louisa. Elle la voit tous les jours. Cette plaie à ciel ouvert, ce charnier à portée de regard, qui interdit l’oubli à ceux qui n’ont même pas eu le droit d’avoir une tombe sur laquelle se recueillir.
Dans la pénombre du couloir, le plafond est fait de vieilles affiches publicitaires en tôles retournées, clouées sur des lattes de bois. On peut y lire, à l’envers : TODO. FINA. Medellín. Une maison construite avec les mots des autres, retournés. N’est-ce pas la vie, des mots qui nous tombent sur la tête et qu’il nous appartient de retenir, comme des messages délivrés par le hasard ?
Sur un mur, une pancarte en bois gravé : Dulce Luisa. Celle-ci a résolument décidé d’exister. De se nommer. Et finalement de s’appartenir. Comme ces vers magnifiques que Saint John Perse écrivit depuis son exil américain : « « J’habiterai mon nom » fut ta réponse aux questionnaires du port. »
Louisa n’a jamais eu à répondre à aucun questionnaire. Elle a juste gravé son nom dans le bois, et elle est restée. Après quelques bières partagées avec son fils Oswaldo, qui a débarqué dans un état d’ébriété qui force le respect – au grand dam de sa mère – avec laquelle il partage cette bicoque, Louisa nous invita à rester pour partager un modeste repas. Elle concocta un sancocho, ce bouillon long et généreux, qui sentait la coriandre et le maïs. C’est le plat typique de cette région Paisa qu’on prépare le dimanche après la fête, ou quand des invités imprévus débarquent et qu’il faut nourrir tout le monde avec ce qu’on a sous la main. Yuca, maïs, poulet. La générosité des pauvres mise en bouillon, en quelque sorte. « Le genre de plat qu’on prépare quand on n’a pas grand-chose, mais qu’on veut que l’autre soit rassasié » nous précisa Louisa. On l’accompagne de riz blanc, de patacones, ces rondelles de bananes plantain écrasées et frites. On rajoute des tranches d’avocat, quand on en a. Ce n’était pas un diner, mais un geste d’hospitalité instinctive, pour nous remercier d’être passés, une manière aussi de continuer la conversation, et pour Louisa, un prétexte pour ne pas se retrouver seule avec son fils qui chancelait et marmonnait de plus en plus d’inepties.
Dehors l’orage grondait et la pluie tambourinait sur le toit de tôle. Je ne me souviens plus sur quoi porta la conversation, mais cela n’a guère d’importance. Ce qui compte c’est la table, ses robes qui pendent accrochées à un fil de fer, dans le coin cuisine, à défaut d’armoire ou de penderie, la lumière du soir, la bière fraîche, son fils en polo vert qui avait du mal à articuler le moindre mot, tandis que sa mère levait les yeux au ciel, comme pour s’excuser et le rabrouait en lui demandant d’aller regarder la télé et de nous laisser tranquilles. Oswaldo s’invita dans le miroir, à mes côtés pour prendre une photo, derrière nous braillait l’écran cathodique qui diffuse Pearl Harbor dans la micro-chambre, guère plus grande qu’un matelas. Ce qui compte c’est ce moment où l’on est simplement là, assis, sans programme ni intention, dans la maison de quelqu’un qui nous a ouvert sa porte pour la quatrième fois.
En bas, le carnaval. Ici, la soupe.
En partant, je me suis retourné une dernière fois.
Medellín la nuit, depuis là-haut est une chose qu’on ne voit pas depuis le bas. Des centaines de milliers de fenêtres allumées, des lumières qui grimpent jusqu’au ciel bas et lourd. L’orage avait pris fin. On aurait dit que le ciel s’était échoué sur les flancs de la montagne. Et suspendue à l’auvent de la terrasse, une cage en fer forgé vide tournait doucement dans le noir, pleine de petites lumières colorées. Vide et lumineuse. Au-dessus du Barnum enfin assoupi de la civilisation moderne.
La Comuna 13 continue de vivre à deux vitesses. Mais il suffit de se souvenir qu’au-dessus du spectacle, il y a encore des gens qui cuisinent pour un étranger de passage. Et que, parfois, c’est là que le monde tient encore debout.
Je n’ai pas pris de photo de Louisa ce soir-là, en partant. Je ne prends jamais de photos quand je quitte. Ce qu’on emporte ne se photographie pas. Je me contente de le trimballer dans mon cœur, si souvent ensanglanté, mais ce soir si rieur.














































