L’esprit d’aventure 

“La pensée des grands esprits flotte autour de nous dégagée de toutes les contingences abjectes qui peut-être, qui sûrement, ont été contemporaines de leur éclosion. Et quand je me plonge au milieu de la foule des amis spirituels, quand je sens combien à leur contact il y a deux choses en moi, je sens alors toute la stérilité du code des grimaces qu’il faut mettre en œuvre pour être admis à paître avec le troupeau…

J’aime la vie, parce que j’y trouve des joies. Cela ne veut pas dire des jouissances, des plaisirs, dangereuses chimères qui tuent l’âme. Les joies, elles sont dans un joli matin si on sait le voir, dans une fleur, dans un souffle de brise. Elles sont dans les plus rudes coups de l’adversité, dans les grandes douleurs qui forge notre âme, pour peu que nous ayons le courage de soutenir la lutte. As-tu quelque respect pour le Monsieur qui a toujours été parfaitement heureux ? Moi, j’en ai pitié comme d’un être incomplet, informe.

J’aime la vie parce que je sais trouver des joies dans une infinité de choses que jusqu’ici je n’avais pas su voir ; mais pour les voir il faut être un peu loin de cette agitation qui assourdit, de ce clinquant qui aveugle, de cette gadoue qui suffoque.”

Henry de Monfreid (Vivre libre)

Henry de Monfreid fut tout sauf un homme ordinaire. Aventurier insaisissable, contrebandier, écrivain, photographe, pirate des temps modernes, il fit de sa vie un roman dont il fut le seul maître. Né sur une presqu’île battue par les vents, il sut très tôt qu’il ne marcherait jamais dans le rang. Alors il partit, vers l’Afrique et la mer Rouge, pour se perdre et se trouver tout à la fois, dans les trafics, les périls, les fuites et les amitiés improbables. Ami de Kessel qui le surnommait « vieux pirate », source d’inspiration pour Hergé dans Les Cigares du Pharaon, Monfreid a enchaîné les vies dangereuses et les coups de poker, jusqu’à s’évader d’un camp de prisonniers en 1942, à 62 ans. Trompe-la-mort, conteur flamboyant, il devint légende de son vivant grâce à Les Secrets de la mer Rouge. Et s’il rêvait d’un suicide théâtral à la Borgia, c’est paisiblement qu’il s’éteignit, à 95 ans, en 1974.

Henry de Monfreid incarna cette race d’hommes que notre époque a presque effacée : ceux qui ont osé risquer leur peau pour donner un goût d’absolu à leur existence. Pirate, marchand d’armes, écrivain génial, il reste l’un de ces rares êtres dont la vie fut plus romanesque encore que les histoires qu’il raconta.

Dans la préface des œuvres complètes aux Éditions Grasset, rédigé par Guillaume de Monfreid, le petit-fils d’Henry et gestionnaire de son œuvre artistique et littéraire, on peut lire le texte suivant, qui illustre l’importance qu’occupa Monfreid dans le monde de la littérature de voyage et combien il inspira des générations de voyageurs, explorateurs et aventuriers – dont je suis – par la suite. 

« Où donc est-elle cette différence qui fait de Monfreid un aventurier pas comme les autres ?

Aussi étonnant que cela puisse paraître, Monfreid est un artiste, dimension inattendue faisant de lui un être unique parmi ses confrères. Au début, il refusait l’artiste, tout à son action et à ses rêves. Mais a-t-on déjà vu un aventurier planter son chevalet entre deux livraisons d’armes (ou de hachich) et sortir sa boîte d’aquarelles ? En a-t-on déjà vu remuer ciel et terre pour faire venir son piano au fin fond de l’Afrique, à dos de mulet ?

En bon fils de famille, il donnait régulièrement des nouvelles, écrivant énormément de lettres. Peu à peu les attraits de sa vie en brousse ou de ses courses en mer les transformèrent en journal de route, puis en journal de bord détaillé. Cela dura des années à raison de deux lettres par semaine, quelquefois plus !

En France, on lisait avidement tous ses écrits, on les commentait, on les admirait et on les rangeait soigneusement.

Mais que d’angoisses pour les siens ! Armgart, sa femme, écrit dans son journal : 

« … comprendras-tu la tristesse d’une femme qui t’aime et qui t’attend, qui prend une laine blanche, une mouette, un rien du tout, pour la mâture de ton bateau, qui voudrait voler sur la pointe du Ras Bir, pour voir si tu n’es pas derrière, en vue ! (…) Comment ai-je fait pour garder là mon courage ? Comme une petite fille, j’ai tant de fois marmotté cette prière, ce vœu insensé : « Bon Dieu, laisse-le revenir mon mari, cette fois encore, cette fois seulement ! » Comme si je lui abandonnais son âme ensuite !… et il est revenu, du large, là, en face de ma maison, et c’était moi qui le voyais la première, vent arrière, les voiles pleines de vent d’est ».

Joseph Kessel, qui ne se trompait guère en matière d’hommes, avouera en 1933, vingt ans plus tard : « j’avais très peur en me rendant chez Monfreid. Peur de l’objet de ma rêverie, pour l’image de lui qu’il allait peut-être ruiner. » 

Il ne fut pas déçu. Ni par l’homme, ni par le voyage qu’ils firent ensemble à ce moment-là, encore moins par l’amitié qui allait les lier pour longtemps.

Lorsque Kessel découvrit la vie fabuleuse de Monfreid et prit conscience de la richesse de ses premiers écrits, il réussit à le convaincre d’en faire lui-même un livre. C’est à ce moment-là, sans y croire un seul instant au début, qu’Henry de Monfreid devint, à 52 ans, un écrivain.

Il ne s’engagea pas seul dans cette nouvelle aventure : quelqu’un qui l’aimait sans relâche depuis des années veillait dans l’ombre et corrigeait patiemment son style, ses fautes et ses trop grandes facilités d’écriture, malgré les orages que cela pouvait provoquer. Et il y en eut ! C’était sa bonne étoile, celle à laquelle il croyait : son épouse Armgart. C’était elle qui, depuis toujours, canalisait son diable d’homme en sachant exactement comment le prendre pour lui éviter d’aller trop loin.

Exubérance dans l’action, parfums d’Orient, embruns, tempêtes et coups d’audace incroyable ont été rassemblés en un gros volume pour former le plus fort de ses textes. Ceux où l’action, le rêve, l’amour et l’écriture ne font plus qu’un. De quoi découvrir et partager ce vent de liberté si cher au cœur des vrais aventuriers.

Avatar de Inconnu

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

Laisser un commentaire