Il s’en est fallu de peu…

Après trois jours de pause dans la ville de Cochabamba, située au centre de la Bolivie, où nous fêtâmes le réveillon de Noël, la Chevauchée sauvage repris la route en ce mardi matin, sous les hospices d’un impeccable ciel bleu. 

Sur la selle arrière, confortablement installée et emmitouflée pour affronter les Andes, mon amie Catherine qui m’accompagne jusqu’à mi-janvier et qui rompt joyeusement la solitude du nomade impénitent que je crois être devenu, au fil de ces quatre années d’errance lumineuse. Au guidon de la Kawasaki 650 d’une fiabilité sans faille, votre serviteur emplumé et défricheur des contrées lointaines, heureux de retrouver l’Altiplano, les routes en lacets et les gigantesques espaces.

L’objectif de la journée était de se rapprocher de La Paz, l’une des deux capitales de la Bolivie (l’autre répondant au doucereux nom de Sucre), sans forcément l’atteindre d’une seule traite, car le GPS nous pronostiquait 7 heures de route pour parcourir les 377 km qui nous en séparaient. Dans ce pays, comme en Corse, et tant d’autres contrées dans le monde, les distances se mesurent en heures plutôt qu’en kilomètres, car l’état des routes, les pistes caillouteuses, la fatigue accumulée, ainsi que les conditions météorologiques capricieuses ne manquent jamais de nous réserver quelques mauvaises surprises, et de contrarier les programmes trop bien huilés. Nous n’allions pas tarder à confirmer, à nos dépens, ce regrettable état de fait.

Après deux heures de route, progressant à plus de 4000 mètres d’altitude, nous autorisant quelques arrêts photographiques pour immortaliser l’indicible beauté de ces hauts plateaux, sertis de centaines de monts qui ressemblaient à un océan brun et minéral, figés depuis des millions d’années, lors d’une tempête jadis déchaînée, nous roulions paisiblement. La route bitumée était désormais belle et large, nous autorisant à augmenter notre moyenne et à perdre nos regards dans l’horizon époustouflant de beauté. 

Flirtant avec les 100 km/h, en bas d’une longue descente, une ligne droite parfaitement dégagée nous tendait les bras. Un camion était stationné sur le bas-côté. A l’instant même où nous allions le dépasser, je vis soudain une large pierre, d’une cinquantaine de centimètres, jaillir du devant du camion et rouler en plein milieu de la chaussée. Tout se passa en moins d’une seconde. Ce fut tellement rapide que mon cerveau n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait et de mettre des mots sur ce qui survenait par surprise. Je pense que ce sont mes réflexes et sans doute 35 ans d’expérience de moto qui me firent réagir et nous sauvèrent la vie. Ce que je n’avais pas encore identifié comme une énorme pierre qui venait de se détacher d’un rocher en surplomb de la route, surgit à un mètre à peine de la roue avant, me coupant littéralement la route.  Par instinct, inconsciemment, j’accélérai et donnait un coup de hanche vers la gauche dans le muet espoir d’éviter le choc. Dans le fragment de seconde durant lequel je crus avoir évité l’obstacle, un son sourd retentit et la moto encaissa une forte secousse qui me fit dévier vers le côté gauche de la route, sans que pour autant nous perdions l’équilibre ou chutions. Visiblement, alors que la moto continuait sa route à vive allure, il venait de survenir quelque chose d’anormal et nous venions d’être percuté par ce bout de rocher qui rebondissait sur l’asphalte. Je ralentis et me retournai pour constater que la valise à l’arrière était totalement éventrée. Je stoppais immédiatement. Derrière nous, toutes nos affaires jonchaient la chaussée, à une cinquantaine de mètres. 

Catherine sauta de la moto et je lui demandai si tout allait bien pour elle. Me répondant par l’affirmative, je la vis réagir et partir en courant en direction du camion. Une fois sur la béquille latérale, je fis le tour de la moto pour constater les dégâts et vis la malle arrière totalement éventrée. Seules quelques affaires demeuraient accrochées par un élastique de maintien, tout le reste était éparpillé sur la route, alors que des véhicules descendaient à forte allure la pente et venaient en sens inverse, klaxonnant en voyant Catherine essayer de ramasser notre bardas. En me dirigeant vers le camion pour lui prêter main forte, je vis des ouvriers – que le bon sens et l’énervement m’obligèrent à qualifier d’abrutis – visiblement estomaqués par ce qui venait de se passer, figés à une vingtaine de mètres sur la falaise, au-dessus du camion, je compris ce qui venait d’arriver. 

Sans aucune signalisation en amont, comme c’est d’ordinaire l’usage, la quinzaine d’hommes extrayaient de l’abrupte falaise d’imposants blocs de pierre, qu’ils laissaient dégringoler librement jusqu’à la benne de l’imposant camion garé en contre-bas. Quelle folie ! Je l’appris plus tard, en discutant vivement avec le pseudo-responsable de cette équipe de bras cassés, que la pierre qui nous avait percutés, avait rebondi sur un autre rocher et avait dévié pour rouler de tout son poids – d’une quarantaine de kilos à vue d’œil – sur la route. Nous venions d’être touché par un missile de granit incontrôlable, provoqué par une sotte irresponsabilité.

Le plus étonnant de cette histoire, c’est qu’à peine trois minutes, après avoir regroupé nos affaires, en nous demandant comment nous allions pouvoir effectuer une réparation de fortune, recompactant les deux parties de la valise totalement explosée, et essayant de la refixer sur la moto pour reprendre notre périple, nous vîmes un motard s’arrêter derrière nous. Il s’enquit de ce qui venait de se passer et si nous avions besoin d’aide. Touché par cette preuve de solidarité qui unit souvent les motards, qui ne se contentent pas de se saluer lorsqu’ils se croisent sur la route, j’étais encore sous le choc et prenais conscience de la gravité de l’incident, même si de toute évidence, nous venions d’échapper au pire. Alors que je tentais de dédramatiser la situation, le remerciant chaudement de son aide, mais lui disant, non sans une certaine insistance, que nous allions nous débrouiller, ce camarade de la route insista et se transforma en notre véritable ange-gardien, refusant de repartir sans nous avoir prêté main forte. Il voyageait avec deux compères qui ne tardèrent pas à surgir et à nous rejoindre. Il leur expliqua notre mésaventure et nous proposèrent de prendre notre valise éventrée sur leur propre moto, vivant à La Paz, où nous pourrions récupérer nos affaires. En un quart d’heure, nous venions de passer d’un acte de pure bêtise humaine à une démonstration de pure gentillesse et de franche fraternité, comme l’adversité la plus vive sait parfois en être la source.

Ils m’aidèrent finalement à scotcher les deux parties de la valise qui avaient été arrachées et me prêtèrent une sangle de fixation pour que nous puissions réamarrer le tout à la moto. Dans la chance inouïe dont nous avions été l’objet, car le rocher aurait pu nous toucher et provoquer des dégâts corporels d’une extrême gravité, nous venions de recevoir sans délais l’aide de trois anges de la route qui prirent le temps nécessaire et nous proposèrent de nous revoir à la Paz. Manuel, notre nouvel ami, était commandant de gendarmerie, en voyage avec ses deux acolytes. Il alla prendre des photos du camion et sermonna sans retenue le responsable de l’équipe d’abrutis qui était redescendu de la montagne, en lui signalant que s’il avait tué l’un de nous deux, par cet acte de totale irresponsabilité, sa vie en serait à jamais terminée, que des années de prison l’attendraient, car bien sûr, tous ces gaillards travaillaient à leur compte, illégalement, sans aucune assurance. Le responsable des ouvriers vint finalement s’excuser, faire amende honorable et me proposa de me dédommager pour les dégâts matériels, en me tendant la somme de 160 bolivianos, soit l’équivalent d’une vingtaine d’euros, piètre compensation pour une réparation qui me coûterait sans doute plus de dix fois cette somme. 

Nous saluâmes et remerciâmes chaudement Manuel et ses deux comparses, en nous promettant de nous revoir dès que nous serions à La Paz. Je lui avais expliqué que nous étions extrêmement chargés, deux sur la moto, avec une quantité imposante de bagages, ce qui rendait la conduite délicate et aventureuse, sur les pistes que nous envisagions de prendre pour rejoindre ensuite Rurrenabaque, la porte d’entrée sur l’Amazonie bolivienne. Manuel me proposa alors gentiment de laisser chez lui toutes les affaires dont nous n’avions pas besoin pour ce périple vers les terres chaudes et humides de la Selva, et de les récupérer lorsque nous serions de retour à la Capitale, avant que Catherine ne s’envole pour la France.

Secoués émotionnellement, encore à peine conscients de la chance que nous avions eue d’échapper à ce qui aurait pu être un très grave accident, voire une pitoyable fin de parcours, nous reprîmes la route et décidâmes d’atteindre La Paz, coûte que coûte, malgré la distance et les cinq heures qu’il nous restait encore pour rejoindre un havre de paix, loin de toute falaise et de la stupidité des hommes.

Tout au long des interminables kilomètres qui nous rapprochaient lentement de La Paz, je ne pus m’empêcher de refaire mentalement le déroulé des événements et de repenser à cette voyante qui m’avait signalé un jour, sept mois avant que je ne reconquière ma folle liberté et décide de partir en tour du monde, que j’avais un protecteur qui veillait sur moi. Je venais d’être confronté à une preuve irréfutable de cette affirmation, tout en concluant cette péripétie par cette pensée d’Einstein qui m’accompagne si souvent :

« Le hasard, c’est le déguisement que prend Dieu pour voyager incognito. »Nul doute que nous étions désormais trois sur cette moto éborgnée qui cheminait désormais vers La Paz : Ma douce Catherine, le Bon Dieu et moi !

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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