L’enfer du décor

La vie nomade que j’ai choisi de vivre, voilà bientôt quatre ans, consiste à vivre avec et à la manière des populations qui ont l’occasion d’accueillir ou de croiser, toujours avec une gentillesse et une part d’étonnement, le vagabond moderne que je suis devenu. 

Cela m’amène à ne rien décider, à ne rien programmer, jouissant de ma liberté totale et du droit de bifurquer quand il me plait. Je choisis les moments où je désire être accompagné, et je savoure ces longues heures de solitude durant lesquelles j’ai le loisir de contempler la comédie humaine qui ne cesse de me surprendre et, il faut l’avouer, de me désoler. 

Je parcours des milliers de kilomètres, parfois au cœur de paysages époustouflants, mais si souvent dévastés par la légèreté et la médiocrité de l’être humain. 

Les hommes, pour la plupart, finissent partout par épouser les mêmes comportements et les mêmes aspirations, se rejoignant sous toutes les latitudes vers un plus petit dénominateur commun. Sans doute est-ce l’un des principaux travers de la mondialisation. Vouloir faire de nous une masse homogène de consommateurs mondiaux, en nous abreuvant des mêmes marques, des mêmes divertissements et autres miroirs aux alouettes, alors que nous ne sommes riches que de nos différences, de nos cultures, de nos racines.

Partout règne l’ivresse de la surconsommation, comme si dépenser de l’argent c’était vivre. 

Partout les êtres se réfugient dans l’Avoir, cherchent frénétiquement à posséder et se   droguant aux choses futiles, aux lieu de se contenter du strictement utile, et lorsqu’ils ont besoin de quelque chose, d’échanger, de se prêter, de s’entraider ou de ne circonscrire leur coup de folie qu’au Beau irrésistible ou à l’Inutile poétique.

Partout, je vois l’immense majorité de la population, s’empiffrer de sucre et de gras, et se gaver de quantité invraisemblables de nourriture industrielle. Je vois la pieuvre insidieuse de la facilité, du contentement, du j’en-foutisme et de la superficialité étendre ses tentacules dans les sociétés que je fréquente.

Il m’est parfois si difficile de me réjouir quand je fréquente ou observe de manière trop prolongée mes semblables. J’éprouve alors un besoin impérieux d’aller me replonger au cœur de la nature, d’aller me purifier au contact des animaux, loin des hommes. 

J’ai la chance de voyager loin des sentiers battus et de choisir les dates ou des heures de mouvement qui me préservent d’une éprouvante confrontation avec l’espèce humaine, avec son lot de désagréments inéluctables (foules, embouteillages, bruits, démonstrations de vulgarité, attitudes grossières, attrapes touristes, saccage de l’environnement et pollution…)

Mais parfois, il m’arrive de me retrouver dans un lieu considéré comme incontournable, soi-disant digne d’intérêt, esthétique ou culturel, à la mauvaise heure, au milieu d’une horde d’énergumènes au comportement étranges que les sociologues appellent « des touristes ».

Je connais cette tribu par cœur pour l’avoir patiemment observée sur bien des continents. 

Elle est comme la tribu des cons, à laquelle on est persuadé de ne surtout pas appartenir. Le con est toujours l’autre, comme celui que l’on désigne du bout des lèvres avec une moue dédaigneuse de « touriste ». J’avoue revendiquer ma part de connerie, bien que je m’efforce de la limiter, autant que faire se puisse ! Sait-on jamais son propre niveau de connerie, car il n’est jamais facile à un poisson de voir son propre bocal !

J’ai passé des heures à observer les hordes de touristes, ces envahisseurs modernes. Toujours les mêmes simagrées. Ils s’imaginent seuls et prioritaires au milieu de la foule que forment les autres membres de la tribu. Ils existent et prennent leur légitimité lorsqu’ils sont en groupe. On les reconnaît à leur goût pour l’agglutination, il descendent du même car, se suivent à la queue-leu-leu, et souvent se déguisent en touristes, comme les cyclistes, les golfeurs ou les motards dont « le déguisement » légitime sans doute le sentiment d’appartenance à une communauté.

Parfois, ils suivent un guide dont ils écoutent vaguement les explications, pour bien vite les oublier, une fois rentrés au bercail, après avoir épuisé le solde de leur congés payés. Peu importe, du moment qu’ils revendiquent le privilège d’avoir « fait »  la Tunisie, le Machu Picchu ou Rio de Janeiro…

Parfois le guide agite un petit drapeau au bout d’une perche afin qu’aucune brebis ne s’égare, lorsque les troupeaux deviennent trop nombreux dans un même lieu, s’entrecroisent et, comme pour un bon pâturage, se disputent un point de vue, un même panorama sur lequel les moutons narcissiques ne manqueront pas de se livrer à une débauche de selfies.

Je pourrais écrire un livre entier sur cette pratique photographique galopante qui en dit long sur notre époque et sur l’égocentrisme de nos contemporains. La passion grandissante pour les selfies, que j’observe quotidiennement autour de moi, quels que soient les pays et les couches de la population dans lesquels j’évolue, est sans doute inversement proportionnelle aux progrès d’esprit, de conscience ou de sagesse que l’on serait en droit d’attendre des individus de l’espèce humaine, si l’on voulait pouvoir éprouver quelques sursauts d’optimisme pour l’avenir de notre planète. 

Hélas, en ce qui me concerne, je suis à deux doigts de jeter l’éponge…

Je passe l’essentiel de mon temps à voyager, à rencontrer, à observer et à m’informer. Partout, sans exception, la superficialité semble progresser. L’apparence, les mimiques d’un visage gravé sur un smartphone, les moues avec les bouches en cul-de-poule, les poses lascives, les attitudes musclées, les effets de chevelures et de silhouettes semblent prédominer sur l’exercice qui consisterait à vivre, tout simplement, c’est-à-dire à observer le monde tel qu’il est, à converser ou à échanger. Les êtres humains disparaissent dans l’écran de leur téléphone et finissent par s’inventer une existence qui est l’incarnation imagée de leurs fantasmes.

Le portable, miroir moderne et complaisant, grâce à ses filtres enjôleurs, toujours à portée de main, est le nouvel accessoire dans lequel des milliards d’êtres humains se mirent, s’isolent et se perdent. L’image, capturée et instantanément partagée, comme pour se rassurer de sa propre existence, sans doute pour conspuer son propre vide existentiel, devient une façade de studio de cinéma. L’être finit par se réduire à une ville de carton pâtes, dont la principale vocation n’est plus que de servir à des prise de vues. Les hommes vivent désormais dans un décor de western, poussant la porte du saloon, braquant une banque ou finissant derrière les barreaux du Sherif. Derrière les façades de leur vie hollywoodienne, un immense vide, le désert à perte de vue, peuplé d’espoirs légitimes et de rêves grandiloquents.

Pour conclure cette chronique qui m’a mené par le bout du nez, sans savoir que je finirais par un réquisitoire sur le tourisme – on ne sait jamais où nous mène notre plume quand on est un drôle d’oiseau voyageur – je laisserai le dernier mot à un collège d’écrivains, dont le florilège de citations résume parfaitement ce que j’ai tenté maladroitement d’exprimer !

Pensées diverses et concordantes : 

« Nous n’avons pas pour vocation d’accueillir toute la misère du monde. Nous avons pour vocation de vivre séparés du monde par des murs. Nous avons pour vocation de vivre entourés de barbelés de militaires de douaniers. Nous avons pour vocation de bouffer du sucre, par tonnes, nous avons pour vocation de détruire des forêts entières pour produire des milliards de rouleaux de papier hygiénique, nous avons pour vocation de déambuler dans des rayonnages saturés et de chérir des objets manufacturés. Nous avons pour vocation de couler des bateaux de migrants avant qu’ils ne gênent le tourisme. Nous avons pour vocation la rigidité le refus de l’accident de nous enduire de protection solaire avant de bouffer des glaces de nous empêtrer dans la Toile en gobant toujours les mêmes idioties, nous avons vocation à compter les espèces disparues, nous avons vocation à dépouiller les vulnérables, nous avons vocation à ingérer des hectolitres de soda. Nous avons vocation au mépris, mépris de tout ce qui est gratuit, de tout ce qui est donné, de la beauté, du sacré, mépris du travail d’autrui, du consentement d’autrui, de la vie d’autrui… »

Virginie Despentes (Vernon Subutex – 2017)

« Le tourisme est la réalisation achevée d’un univers de la désespérance. Cet enfer bien tempéré englobe dans sa mise en spectacle, ou dans sa machine à produire de l’authentique, n’importe quelle partie du monde, n’importe quelle activité, n’importe quel geste. »

Chantal Thomas (Comment supporter sa liberté – 1998)

« Le tourisme, c’est l’énergie dépensée en parcourant dix mille kilomètres pour se plaindre que les choses ne fonctionnent pas comme chez soi. »

Sylvain Tesson  (Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages) 

« Le tourisme est l’industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux, dans des endroits qui seraient mieux sans eux. »

Jean Mistler (Bon poids – 1976)

“Un touriste se reconnaît au premier coup d’oeil. C’est un individu habillé d’une manière telle que, s’il se trouvait dans son propre pays, il se retournerait dans la rue en se voyant passer.”

 Philippe Meyer (Portraits acides et autres pensées édifiantes) 

“Les touristes, en général, se renseignent auprès des autres touristes, qui ne connaissent guère mieux leur chemin. Cela complique toujours tout. Surtout quand on ne parle pas la même langue.”

Sam Ewing 

“Les touristes veulent toujours aller là où il n’y en a pas.”

Sam Ewing 

Et pour faire écho à mes propos sur les cons, car un con doit toujours avoir l’élégance intellectuelle de reconnaître sa propre connerie, voici un portrait de moi-même écrit par l’excellent Pierre Daninos :

“Touriste – Terme employé avec une nuance de dédain, parfois d’agacement, par le touriste pour désigner d’autres touristes.”Pierre Daninos (Vacances à tout prix)

Et une série d’images supplémentaires, tirée de mes 4 années de voyage, où je me suis trouvé partie prenante de la grande simagrée touristique, plongé au milieu des hordes de dévoreurs de pays…

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

12 commentaires sur « L’enfer du décor »

  1. Voilà un billet bien amer. A croire qu’à force de voyager, tu ne fais que de t’éloigner de l’humanité.
    Attention à ne pas t’ériger en donneur de leçons.
    Je te préférais quand tes chroniques se nourrissaient de tes rencontres, et que l’on y sentait plus d’amitié, voire d’amour que d’aigreur, voire de mépris…

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    1. Certes, moi aussi je préférais les premières impressions, encore bien naïves, mais le voyage et le constat sur l’humanité sont amers. Je ne suis pas le dalaï lama ni un coach en développement personnel qui prétend que chacun a un trésor au fond de lui-même et que l’humain est formidable. Et nous sommes nombreux à partager ce constat, quand je discute avec des voyageurs au long cours..

      Je ne donne aucune leçon, je décris le monde tel que je le vois, je le ressens, je le constate… je ne voyage pas dans une carte postale ou une série Netflix.

      L’humain ne mérite pas cette planète et n’est pas à la hauteur de la vie qui l’habite.

      Désolé de ne pas travailler pour Disney;-)

      Comme le résumait parfaitement Cioran: « nous vivons tous au fond d’un enfer, dont chaque instant est un miracle. »

      5% de rencontres formidables, 25% de paysages incroyables (vierges de toute présence humaine) et 70% de médiocrité, de chaos urbain, d’extrême pauvreté, de survie au milieu d’un océan d’injustice et de saccage environnemental, ne rend guère guilleret et optimiste. Désolé. Et je t’écris cela du fond d’un havre de paix , duquel je tirerai textes, chroniques et portraits pleins d’espoir… mais ils font parie des 5%.

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      1. Je partage ton constat, mais pas l’amertume, car je ne me fais pas (ni ne me faisais) d’illusions sur une autre réalité.
        Je prends le monde et ceux qui l’habitent tel qu’ils sont, et non pas tels que je pourrais (ou aurais pu) les rêver.

        Et je crois que l’humain, puisqu’il en fait partie, est par essence à la hauteur de la vie qui l’habite.
        Tu idéalises trop, et vis dans un monde imaginaire qui n’est pas le réel.

        De mon côté, j’ai fait le choix de voyager maintenant immobile, en m’ancrant (et en encrant aussi quelques pages) dans mes terres provençales.
        Au plaisir peut-être de t’y accueillir et poursuivre de vive voix cet échange !

        Amitiés,
        Robert

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      2. Et oui, mon optimisme congénital et l’idéalisme qui m’habite me font osciller entre l’espoir et la désillusion… J’aimerais pouvoir croire que nous sommes à la hauteur des challenges qui nous font face. Malheureusement, les humains que j’observe se contentent, se rabougrissent dans le matériel, se suicide y collectivement dans la malbouffe. Il avait sacrément tord ou était une rêveur comme moi, celui qui a dit « le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas. », et qui n’est pas Malraux;-)

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      3. merci la Pie, (de) d’ecrire cette réalité !!!
        En effet, après 3 ans et demi de vie nomade sur les routes du monde, j’approuve totalement ton constat désolant sur l’humanité…)
        L’humain n’aime pas que son reflet lui renvoi ses travers. Malheureusement au lieu d’y voir une opportunité de s’améliorer il préfère se mettre en scène pour séduire ses semblables sur les réseaux sociaux, probablement avec l’espoir que ces jolies images trompeuses lui rendent une meilleur version de lui même… En vain!) La surproduction et la surconsommation de mirages superficiels ne font que creuser la frustration et susciter le manque!
        Alors tant mieux si tes mots dérangent, c’est qu’ils résonnent et j’espère raisonnent!
        Il me semble que seule la simplicité minimaliste de l’ici et maintenant a le pouvoir de combler notre quête de bonheur et de vérité !
        Alors nous aussi on se régénère au sein du monde animal et végétal lorsqu’on arrive à saturation de la connerie de nos congénères !)
        Cultivons l’authenticité et l’humilité, admirons la magie du vivant !!!

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      4. Merci pour tes mots qui font du bien et me rassurent sur mon constat et mon état mental;-)) 🙃😂. Comme on est sur le même continent, on pourrait se faire une visio, sans trop de décalage horaire?! Bacio mile

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  2. Comme on dit dans mon Languedoc : « Il s’est payé une belle « roumégade ». Ça fait du bien de temps en temps, jusqu’à la prochaine révélation de la beauté du monde, qui vient toujours à qui sait la cueillir. Sinon, on est tous le con de quelqu’un et comme disait Audiard (encore lui) : « Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on (con) les reconnaît… » Et il faut reconnaître que sans la connerie on se ferait un peu “caguer” comme on dit encore en Languedoc. Bom viagem amigo. Até logo.

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  3. Ceci étant dit, le constat est en effet très juste et quand il m’arrive de « rouméguer » moi aussi sur le sujet, je peux faire bien pire dans l’anticon… Tiens ça me fait penser à Bobby Lapointe : on pourrait paraphraser sa chanson sur l’air de « Je veux jouer du l’anticon… »

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