Balade nocturne

Promenade de noctambule, dans la fraîcheur d’une nuit latine, arpentant les ruelles brumeuses du quartier historique de Colonia del Sacramento. 

Pas une âme qui vive, en cette saison, dans ce joyaux colonial accroché à la rive sud de l’Uruguay. Alors qu’en haute saison, le lieu doit être infréquentable et gorgé de touristes.

Je marche au hasard des rues, avec un cigare aux lèvres pour me réchauffer. Se perdre est un art. Il faut de l’instinct et une longue expérience du voyage pour s’égarer à la rencontre de l’improviste, pour faire moisson de merveilleux dans cette chasse au trésor solitaire, pour prendre le meilleure d’une ville qui s’offre et s’abandonne enfin, aux heures où tous les chats sont gris. 

La brume est tenace. L’humidité et le froid pactisent dans mon dos, dans l’espoir de m’expédier vers des lieux plus hospitaliers. Mais la balade est trop belle, le lieu si singulier et ils ne savent pas, ces deux compagnons revêches, que la solitude est ma demeure préférée.

Au coin d’une rue, une vieille traction-avant, échouée sur ses pneus dégonflés en une rue au pavé de guingois, me fait de l’œil. J’entame une discussion avec l’arbuste qui jaillit fièrement de son toit-ouvrant. Je le félicite d’avoir choisi un tel pot de fleur et de jouer ainsi les franc-tireurs. Il est en avance sur son temps, comme je le fus parfois dans mes aventures d’entrepreneur ou dans mon style de vie. Je lui parle de la fin du pétrole, des voitures autonomes, de l’ère automobile battu en brèche. La nature reprend ses droits et cet arbrisseau me redonne de l’espoir.

Un peu plus loin, un vieux combi Volkswagen m’arrête pour me parler des centaines de milliers de kilomètres effectués dans sa vie baroudeuse. À demi-mots, nous nous comprenons et il voit en mes volutes cubaines, le souvenir de ses tressautements fumeux quand il était encore capable de démarrer. Je lui demande, très sottement, où est son propriétaire et comment se passent ses jours d’épave. Il ne me répond pas. Mais j’aurais le fin mot de l’histoire en regardant par la fenêtre orange qui se cache derrière l’arbre, contre lequel est amarré mon ami-épave. Un homme lit, en sa demeure, un livre d’aventure tout en sirotant son maté. Il est absorbé par le récit et tourne lentement les pages. Chacun s’évade comme il le peut, l’important est de trouver sa façon de voyager. 

Et que me dit cette porte jaune, enchâssée dans un mur d’un vert plein d’optimisme, jaillissant de la nuit avec le concours d’une ampoule trop vive pour être honnête? Quels secrets cache-t-elle dans le silence parfait d’une nuit décapée d’humains ?

Et cette vieille Ford bleue que je croise au détours d’une rue. Regrette-t-elle ses jeunes années de gloriole ? Conserve-t-elle le souvenirs des discussions et des âmes qu’elle a abritées et des paysages qu’elle a traversés, Argentine certainement, Paraguay sans doute, Brésil peut-être… J’aimerais qu’elle me raconte, m’assoir sur l’un de ses sièges élimés, et entendre les voix résonner ou les cœurs raisonner. Mais pas un mot ne sort. Je la salue et m’éloigne, fumant comme un paquebot dans une nuit sans fin.

Je resterai longtemps sur le vieux banc, aux côtés de ces arbres solides, qui se détachent comme des ombres chinoises, occupés à monter la garde sur la rive du Rio de la Plata. Ils me remarquent à peine. Ils n’ont que faire de mes confidences et de mes fantaisies de vieux baroudeur. Il faut dire qu’en cette saison, ils sont un peu durs de la feuille et que je marmonne en mon fors intérieur. Ils sont là où ils devaient être et semblent heureux de leur sort. J’envie un instant ceux qui ont des racines et savent héberger de drôles d’oiseaux migrateurs, avec autant de générosité et d’indifférence…

Il est tant d’aller me coucher et de laisser ce décor de cinéma au seul personnage qui en soit digne: Jack l’Eventreur.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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