La ferme africaine

Shiwa Ng’andu

Le lieu que je m’apprête à découvrir est sans aucun doute unique en Afrique. Je l’ai débusqué presque par hasard, alors que je préparais mon périple vers les territoires situés au nord de la Zambie, étant à la recherche de lieux à découvrir qui sortaient des sentiers battus et des chemins crevassés par les hordes du tourisme de masse. 

La plupart des sites itinéraires touristiques et des guides de voyage se limitent à la partie sud du pays et notamment au sud-ouest avec la ville de Livingstone et les incontournables chutes Victoria. En général, la Zambie n’est pas un pays où l’on s’attarde et les touristes y passent quelques jours en se cantonnant à quelques parcs nationaux, pour les amoureux de safaris, et aux fameuses chutes d’eau qui valent évidemment le détour. Tout le monde ne dispose pas de deux semaines ni d’une dose de curiosité suffisante pour aller se perdre vers les terres septentrionales, à la recherche de trésors dont personne ne parle. 

Et pourtant, c’est bien de cela dont il s’agit. Shiwa Ng’andu est un écrin d’architecture, d’histoire et d’humanité. S’y rendre, ce n’est pas simplement effectué un déplacement géographique, en consacrant quelques heures de voitures pour visiter un lieu pittoresque, c’est effectué un véritable voyage dans le temps. C’est un pèlerinage vers une autre époque, vers l’ère coloniale, où s’enchevêtraient de manière complexe, les intérêts des nations européennes et les aspirations d’indépendances de peuples africains trop longuement maltraités. Ce fragment de voyage est aussi une immersion dans les racines de la Zambie pour parvenir à mieux comprendre, à mieux ressentir cette Afrique des confins, loin des capitales économiques et tours d’ivoire politiques de l’Afrique moderne. 

L’expérience m’a souvent démontré que derrière un lieu extraordinaire, se trame une histoire du même acabit. Le grandiose a besoin d’un cadre à sa mesure pour s’épanouir. L’histoire de Shiwa Ng’andu est une épopée du vingtième siècle où les rêves d’un seul homme et son incroyable opiniâtreté s’entremêlent aux grands évènements qui ont façonné le monde contemporain, du théâtre des drames européens durant la première partie du XXème siècle mais aussi et surtout dans les coulisses de ces terres vierges d’Afrique, dans ce nouveau monde où seuls les plus visionnaires et intrépides des hommes, pionniers dans la conquête du Sud, comme le fut celle de l’Ouest en Amérique, parvenaient à se faire une place au soleil. 

Parler de ce lieu singulier qu’est Shiwa Ng’andu, le resituer dans la trame de fond de l’histoire afro-européenne c’est avant tout évoquer l’homme sans qui rien de tout cela n’aurait été possible, car toute épopée repose sur un héros. Voici donc l’histoire de Sir Steward Gove-Brown.

Dès sa naissance, le jeune Steward voit le jour sous une bonne étoile. Il naît à Londres en 1883, au sein d’une famille riche de l’aristocratie anglaise. Il est l’aîné de trois enfants, précédant sa sœur, Sapphire, et son jeune frère Robert. Ses relations avec sa propre mère sont pour le moins difficiles ce qui le pousse à passer le plus clair de sa tendre jeunesse et de son adolescence chez sa tante, jeune sœur de son père, Ethel et chez son mari Hugh Locke King.

A sa sortie de Harrow, l’une des plus prestigieuses écoles londoniennes, fondée en 1572 et accueillant la crème de l’élite britannique, Steward rejoint l’armée et est envoyé dès 1902 en Afrique du Sud, alors que la seconde guerre des Boers vient de prendre fin. 

Boers, signifiant fermiers en néerlandais, est un terme qui désignait les descendants des premiers colons venus de Hollande, d’Allemagne et de l’Est de la France au XVII et XVIIIème siècle. Ce terme est aujourd’hui remplacé par Afrikaner qui désigne l’ensemble de cette communauté blanche qui fut la première à s’implanter en Afrique du Sud. 

Ce conflit qui marqua profondément l’histoire de l’Afrique du Sud opposa les républiques indépendantes du Transvaal et de l’État libre d’Orange, régions dans lesquelles s’étaient regroupées les Boers, et que les Britanniques voulaient annexer suite à la découverte d’importants gisement d’or. Ce conflit se solda par la victoire des troupes anglaises, la disparition des deux républiques et la reconnaissance de la souveraineté britannique sur toute l’Afrique du Sud.

Le jeune Steward, âgé de dix-neuf ans, est donc chargé de surveiller la frontière entre le Traansval et le Natal, terre ancestrale des Zoulous. Surveiller un bout de no man’s land et s’assurer que les anciens belligérants, qui viennent de signer des accords de paix, ne reprennent pas les armes n’est pas une activité suffisamment débordante pour accaparer l’insatiable curiosité et la soif de savoir du jeune Steward. Il passe donc un temps considérable au contact des populations locales, à explorer des territoires éloignés de tout, et à documenter ses observations dans des journaux qu’il rédige avec une rigueur monastique. Pour tous les candidats à la postérité, pensez à écrire très tôt vos mémoires et à consolider scrupuleusement votre pensée philosophique dans des journaux intimes qui contribueront un jour à votre légende. En matière d’épopée, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

En 1904, Steward rentre en Angleterre et se voit offrir une automobile comme cadeau pour son 21ème anniversaire. Il part alors durant de long mois à la découverte de l’Europe, la sillonnant de part en part, en profitant pour documenter ses voyages, prendre des notes et parfaire ses talents photographiques.

Il faut se resituer dans le contexte pour comprendre l’extraordinaire aventure que cela pouvait représenter, qui plus est pour un jeune homme de vingt et un an voyageant en solitaire, d’explorer ainsi des pays si différents à une époque où le réseau routier était balbutiant, la signalisation et le revêtement des routes inexistants, le ravitaillement en carburant extrêmement aléatoire, souvent circonscrit aux métropoles et où l’existence de mécaniciens susceptibles de lui venir en aide était particulièrement aléatoire. C’était une époque où le sort d’un automobiliste était davantage assuré par la lecture de la Sainte bible que par celui du sacré bon vieux guide Michelin, lancé en 1900 à l’occasion de l’Exposition Universelle et distribué sous forme gratuite, en tant que guide publicitaire, à tout acheteur de pneumatique !

Pour mémoire, en 1904, alors que le jeune Steward explorait ses régions, la France ne comptait guère plus de vingt mille véhicules sur l’ensemble de son territoire. Elle était devenue le premier pays automobile réalisant pratiquement la moitié de la production mondiale. Plus de 30.000 voitures sortaient des ateliers d’une quarantaine de fabricants français, soit autant que ce que les Américains, les Britanniques, les Allemands et les Italiens réunis.  

En 1905, Steward réincorpore l’armée Britannique et suis une formation à Cambridge pour devenir professeur d’artillerie et de topographie. C’est à cette époque qu’il entretient une amitié amoureuse avec la fille de sa gouvernante, Lorna Bosworth Smith, qui s’occupait de lui lorsqu’il faisait ses études à Harrow. Malgré une profonde affection entre Lorna et Steward, celui-ci ne la demandera pas en mariage comme il était d’usage et elle dut se résoudre à épouser un chercheur sud-africain, Dr. Edwin Goldmann, qu’elle rejoignit en Allemagne où il travaillait et à qui elle donna deux enfants : une fille qu’elle prénomma Lorna Grace et un garçon, Bosworth. Dans les années qui suivirent, Steward garda le contact avec Lorna par l’entremise de sa mère et ex-gouvernante, Flora.

En 1911, il rejoint la Commission Frontalière Anglo-Belge de Rhodésie du Nord, territoire qui deviendra bien des années plus tard, la Zambie, tandis que la Rhodésie du Sud prendra le nom de Zimbabwé. Il est envoyé à Ndola, la capitale de la Copperbelt, cette région septentrionale de la Zambie où l’extraction minière du cuivre assurera des décennies de prospérité au pays, tout en remplissant allègrement les poches des industries européennes qui en avaient la charge. C’est l’époque où les vieilles nations, après s’être réparti le continent africain, continuent d’œuvrer à la protection de leurs intérêts économiques et diplomatiques, exploitant sans vergogne les fabuleuses ressources africaines, tout en réglant à la marge, dans des commissions ad ’hoc, à coup de compas et de règle sur de grandes cartes d’État-Major, le devenir des jeunes nations africaines, faisant si souvent fi de leurs racines culturelles et ancestrales, ainsi que des innombrables peuples et tribus à qui elles tentaient d’imposer des valeurs qui n’étaient pas les leurs.

Stewart est démis de ses fonctions en 1914, après d’irréconciliables divergences de vues avec ses supérieurs qui lui reprochent ses opinions pro-africaines. Il a alors trente et un an.

Dans le même temps, tandis qu’il était encore en mission dans le nord de la Rhodésie, Stewart continue d’entretenir un contact épistolaire avec Flora, son ancienne gouvernante, désormais en retraite dans le Dorset, et avec Lorna, sa fille qui vit en Allemagne. Cette dernière l’informe dans l’une de ses lettres de 1913 qu’elle était désormais veuve et lui propose de venir le retrouver en Afrique d’ici quelques mois. Toutefois, le renvoi de Stewart

de Rhodésie ne manque pas de contrecarrer ces plans et ils conviennent de finalement se retrouver en Angleterre. 

Comme de nombreux porteurs sont natifs des régions du Nord, la Commission Frontalière accepte, en guise de dédommagement, de prendre en charge le coût de l’expédition de retour qui doit ramener, après un long et fastidieux périple, Stewart Gove-Brown vers sa tendre Angleterre. Il s’ensuit un incroyable voyage à pied qui doit conduire la petite troupe de Ndola à Dar Es Salam sur la côte orientale de la Tanzanie, soit deux mille kilomètres à travers des territoires sauvages composés de forêts vierges, de savanes décharnées, de monts et de vaux inhospitaliers et de rivières en crue à franchir coûte que coûte avec tout le bardas qu’ils transportent. Après six semaines de marche ininterrompue où le chemin s’ouvre sous leur pas, au fur et à mesure de leur opiniâtre progression vers l’Est, ils arrivent dans la région lacustre de Ishiba Ng’andu, qui signifie en dialecte autochtone « Les eaux du crocodile » et de laquelle sont originaires quelques porteurs. Stewart tombe littéralement amoureux du lac et de ces collines environnantes. Encouragé par les habitants locaux, il va demander audience au chef Nkula qui règne alors sur ce bout de territoire et auprès de l’Office Colonial pour se porter acquéreur de quelques milliers d’hectares.

Une fois que l’affaire est conclue, l’expédition peut reprendre sa longue marche jusqu’à la bourgade de Mpulungu, située sur la rive sud du lac Tanganyika. De là, il embarque à bord d’un bateau militaire allemand, le Hedvig von Wissmann, qui le mène en remontant ce lac de six-cent-quatre-vingts kilomètre, jusqu’à Kigali au Rwanda. Il prend le train jusqu’à Dar Es Salam, capitale de la Tanzanie et embarque quelques jours plus tard à bord d’un vaisseau britannique qui le ramènera en Angleterre via le Canal de Suez. 

Ironie du sort, le jour même où il met le pied dans le port de Calais, l’Angleterre vient de déclarer la guerre à l’Allemagne.

Si d’aucun se demande les raisons de cette chronique d’un autre temps, en cherchant une justification à son intégration dans un blog consacré au voyage et à l’esprit d’aventure, j’espère que ce paragraphe suffit à lui seul à effacer tout questionnement inutile. Y a-t-il plus bel exemple d’aventurier que Sir Stewart Gove-Brown pour illustrer ce qu’est un esprit libre, lui qui fut chargé par les autorités de son époque de surveiller des frontières et qui passa son temps à s’en affranchir. Et cette histoire n’en est qu’à ses balbutiements…

Durant les six années qui suivent, Stewart Gore-Brown sert son pays et s’illustre dans la plupart des grandes batailles de la première guerre mondiale. Les photos qu’il prend à l’époque sur les champs de bataille ou au cœur des paysages dévastés par la guerre constituent un témoignage poignant de la tragédie et de la destruction que les pays, dits civilisés, se sont infligés les uns aux autres. Il se jure que s’il réchappe à la Grande guerre, il contribuera par son action à bâtir un monde meilleur, plus humain que l’exemple qu’il avait eu sous les yeux durant ces quelques années en Europe. 

Durant toute la période du conflit, il continue d’écrire de longues et émouvantes lettres à sa tante Ethel et à son oncle en évoquant de plus en plus fréquemment ses rêves d’un avenir en Afrique.

Dès 1915, Lorna décide de quitter Londres et d’arracher ses enfants à cette Angleterre déchirée par la guerre. Elle part avec sa progéniture, ses armes et ses bagages pour l’Afrique où elle a trouvé un poste de professeure d’anglais à Plumtree, en Rhodésie du Sud, informant Stewart qu’elle l’y attendrait pour qu’ils puissent enfin vivre, en toute légitimité, leur relation amoureuse. Malheureusement, le destin contrarie une fois de plus ce rendez-vous d’une vie et Lorna décède en 1919 sans avoir jamais revu Stewart. 

Les enfants sont expédiés en Angleterre. La jeune Lorna Grace entre au couvent de Sherborne dans la région du Dorset et Bosworth est placé en famille d’accueil puis envoyé à l’École navale de Falmouth.

Ce n’est qu’à la fin de l’année 1920 que Stewart Gove-Brown met enfin ses rêves africains à exécution. Il repart en Afrique, sur ses terres acquises quelques années auparavant, en ayant motivé et associé à ses projets, deux camarades officiers britanniques qui le rejoignent pour lui prêter main forte, pour ce qui allait devenir l’œuvre de sa vie : la création du domaine de Shiwa Ng’andu, en plein cœur des territoires nordiques de l’ex-Rodhésie, sans véritable raison ou motif économique – point de gisement de minerai ou de ressources naturelles cachées dans cette région isolée de toute voie commerçante – juste l’invraisemblable beauté d’un lac, le coup de cœur d’un homme pour ce lieu sauvage et lointain, et son désir de s’enraciner dans ce bout d’Afrique qu’il aime tant.

La construction du manoir débute dès l’année 1920. Il faut fournir un effort d’imagination et se resituer une fois de plus dans le contexte de l’époque pour se rendre compte de la tâche pharaonique à laquelle s’attela Sir Stewart Gove-Brown. Le domaine se situait à 640 kilomètres du plus proche réseau ferré. Il fallait entreprendre avec des dizaines d’hommes un voyage de plusieurs jours de marche à travers des marécages et des rivières pour acheminer tout ce qui ne pouvait pas être fabriqué directement sur place.

A l’époque il n’y avait aucune route, aucun pont pour parvenir au domaine. Stewart a donc dû assumer seul et parfois pour le compte de l’autorité coloniale locale, la construction des voies d’accès et des routes permettant de désenclaver la région, condition préalable à la réalisation de ses rêves de grandeur.

La motivation des deux associés de Stewart ne devait pas être suffisante pour accepter un changement de vie aussi radical et supporter, plus qu’il n’en fallut, le caractère difficile de celui pour qui Shiwa n’était pas qu’un simple projet de vie, c’était sa raison d’être. Ils repartent tous deux quelques mois après être arrivés, non sans avoir formé suffisamment d’autochtones à l’art de la forge, de la fabrication de briques et de la charpente. Visiblement, Sir Stewart devait être le genre d’homme pour qui une décision ne peut être prise qu’à partir d’un nombre impair de participants, et qui considère que trois, c’est déjà trop !

Des centaines d’ouvriers furent par la suite employés sur le chantier. Vues les difficultés d’acheminement, tout ou presque devait être fabriqué sur place. En quelques années, une demeure bourgeoise fut érigée mais le chantier de Shiwa Ng’andu a duré jusqu’à la fin des années 50, soit quasiment quarante de construction sans discontinuer pour y ajouter une imposante guérite, une tour, des portiques à colonnades, des cours, de somptueux jardins, une chapelle, de nombreuses pièces supplémentaires transformant cette honnête demeure bourgeoise des premières années, en un véritable manoir aristocratique au milieu d’un territoire de 12.500 hectares. Pour que le domaine s’inscrive au cœur de la communauté et contribue activement à la prospérité du tissu local auquel il fournissait des projets et du travail mais dont il dépendait également, il fallut concevoir un projet encore plus ambitieux, selon les modèles utopistes qui ont fleuri au XIXème siècle. Si bien qu’au fil des décennies, le domaine a développé tout ce qui renforce la solidarité et la vivacité d’une vie communautaire. Il a fallu construire des écoles, un hôpital, des terrains de jeu, un bureau de poste et des commerces. Très vite, animé par sa vision paternaliste, Stewart décida de construire des logements pour les ouvriers qui logèrent dans des petits cottages en brique dont certains sont encore debout de nos jours. 

Mais repartons en 1920. Peu de temps après son arrivée, Stewart cherche ce qu’il peut bien fabriquer en des terres si éloignées de tout, avec une main d’œuvre peu qualifiée à qui il faut tout apprendre. L’éloignement géographique rend naturellement difficile l’accès aux marchés sur lesquels il faut écouler les produits fabriqués au domaine. C’est ainsi qu’il décide de se lancer dans la culture de plantes destinées à produire des huiles essentielles, produits qui sont en vogue à l’époque, en Europe et en Amérique… Les longues distances à parcourir pour atteindre les réseaux de distribution condamnent de fait toute denrée périssable ou fragile. Les flacons d’huiles essentiels bénéficient au contraire d’une longue durée de vie et de conservation. Elles sont facilement transportables. Enfin, ce type de produits permet de dégager une valeur ajoutée conséquente et de garantir des marges confortables pour financer les ambitions inextinguibles de ce pionnier aristocrate devenu nouvellement exploitant agricole.

A force de conviction, il convainc son jeune frère Robert ainsi que sa femme Margaret de le rejoindre en Afrique pour l’aider dans ses projets de plantation à grande échelle d’eucalyptus, de géranium, de citronniers et d’orangers. Mais courant 1924, eux aussi jettent l’éponge et confrontés au caractère difficile de l’aîné de la famille, ils repartent en Angleterre où ils deviendront tous deux biographes et écrivains, jetant aux oubliettes leurs aventures africaines.

En 1926, son cher oncle Hugh Locke King meurt, laissant sa femme Ethel à la tête d’un grand domaine dispendieux à entretenir et d’une montagne de dettes. Stewart rentre en Europe pour aider Ethel qui n’a jamais eu d’enfant et pour qui Stewart est comme son fils. Ils vendent le domaine et il aide Ethel à s’installer dans une propriété plus raisonnable. Alors, qu’il est sur le point de repartir pour Shiwa, il apprend la mort de Flora, son ex-gouvernante et la mère de son ancien amour de jeunesse, Lorna, décédée sept ans auparavant. Assistant aux funérailles, il rencontre pour la première fois, Lorna Grace, âgée de 19 ans à peine et toujours hébergée au couvent de Sherborn. 

A 44 ans, Sir Steward Gove-Brown tombe amoureux pour la seconde fois de sa vie, de la fille de sa première amoureuse, qu’il demanda en mariage, sans tergiverser cette fois, et qu’il épouse trois mois plus tard. A l’épopée entrepreneuriale s’ajoute désormais en trame de fond tous les ingrédients d’une parfaite comédie romantique.

En juin de l’année 1927, ils repartent ensemble à Shiwa Ng’andu et pour la première fois de sa vie, elle connait enfin le bonheur. 

Lorna Grace s’intègre rapidement à la vie du domaine, travaillant avec les populations locales sur un grand nombre de projets agricoles. Elle s’implique avec tellement d’enthousiasme dans sa nouvelle vie de propriétaire terrienne, aux côtés de son mari, qu’elle apprend rapidement la langue Bemba, gagnant la considération des habitants de la communauté. En 1929, ils ont leur première fille qu’ils baptisent Lorna Katherine, suivie d’une seconde fille, Angela en 1931.

Il s’avère que Lorna Grace souffre de dépression ce qui distend rapidement leur union. En quelques années seulement, les deux époux deviennent davantage des amis cohabitant sous un même toit, que comme mari et femme, chacun sa consacrant à ses propres activités. Stewart passe beaucoup de temps à voyager et à s’occuper de politique, Lorna Grace se consacre aux activités du domaine et à l’animation de la communauté quand sa santé lui en laisse le loisir.

Stewart joua un rôle constant et actif au niveau politique pour accompagner et inspirer les futurs leaders du pays sur le chemin vers l’indépendance, s’attirant la sympathie du peuple zambien. Au milieu des années 50, Kenneth Kauda en fit son conseiller pour l’aider à constituer le premier Parti d’Union pour l’Indépendance qui allait remporter les élections en 1964, conduisant Kenneth Kauda à devenir le premier Président d’une Zambie indépendante.

Sir Stewart Gove-Brown est alors âgé 81 ans. Il reçut symboliquement le second passeport qui fut édité au lendemain de l’indépendance en tant que citoyen de la Zambie, nouvellement créée. 

Sa santé se détériora dans le courant de l’année 1967 et il mourut le 4 août à l’âge vénérable de 84 ans, après une vie remarquablement remplie. Il passa son existence à défendre avec une élégance certaine, que lui conféraient sans doute ses origines aristocratiques, les causes qui lui paraissaient justes. Mais cette élégance de cœur parvenait mal à masquer la volonté d’airain et cette indépendance forcenée que seuls les esprits libres parviennent à déployer durant toute une vie, pour parvenir à leur fin. 

Il avait fait le vœu d’œuvrer pour un monde meilleur et il tint parole. Après s’être dépensé sans compter pour contribuer activement à l’indépendance d’une nation africaine, après avoir mis en chantier d’innombrables projets et initiatives afin d’assurer le salut des plus démunis, après avoir prouvé une vie durant que chaque homme a le droit de rêver et de réaliser ce qui parait impossible, dès lors qu’il fait preuve de courage et d’opiniâtreté, il reste dans l’histoire de ce pays, comme le seul homme blanc ayant reçu des funérailles nationales et dont l’éloge funèbre fut prononcé par le Président Kaunda.

Lorna Katherine, la fille ainée de Sir Stewart et son mari John Harvey, un militaire britannique, vinrent s’installer à partir de 1954 à Shiwa pour seconder le patriarche qui ne parvenait plus à administrer seul son immense domaine. Ils continuèrent de s’en occuper après sa mort et n’eurent de cesse de diversifier les activités dans les environs du domaine. 

Trois garçons naquirent de leur union, Charles en 1955, Mark en 1957 et David en 1965.

Malheureusement, le 17 mai 1992, Lorna Katherine et John furent assassinés dans leur ferme de Chisamba par trois fanatiques politiques.

S’en suivit une dizaine d’années de décrépitude où le domaine se dégrada considérablement et nombre d’activités périclitèrent ou disparurent. 

Ce n’est qu’en 2001 que Charles, le fils ainé et sa femme Jo sont venus s’installer à Shiwa avec l’ambitieux projet de restaurer le domaine pour qu’il retrouve son faste d’antan et le niveau d’activité de son époque la plus florissante. Le challenge était conséquent et extrêmement coûteux, mais patiemment et à force de détermination, animé par l’exemple éthique et entrepreneurial que leur avait légué Sir Stewart, ils restaurèrent le manoir, reconstruisirent les écoles et l’hôpital qui avaient sombré et relancèrent de multiples initiatives agricoles pour assurer de l’activité et des débouchés à plusieurs centaines de fermiers de la région, permettant à une autre centaine de personnes de travailler directement sur le domaine. Aujourd’hui, plus de 17.000 personnes dépendent directement des programmes d’aides et d’actions mise en place par Shiwa. L’éducation, la prévention, les soins médicaux, la libération des femmes, le développement de l’entrepreneuriat sont des axes d’action prioritaires pour Charles et Jo qui n’ont cessé de poursuivre les rêves altruistes et inspirés de Sir Steward Gove-Brown. 

Quant à moi, je quittai en fin de matinée le domaine de Shiwa Ng’andu, après avoir eu le privilège de rencontrer et d’interviewer Jo et Charlie et avoir eu droit à une visite privée du Manoir par ses propriétaires. Lorsque je refermai la portière de mon Land Rover et roulai lentement pour sortir du domaine, une émotion intense me submergea et j’eu envie de faire demi-tour, de ne jamais quitter cet écrin magique qu’est Shiwa Ng’andu où l’on sent encore planer, comme dans un vieux château d’Ecosse, le fantôme de Sir Stewart et où l’on entend battre le cœur du pays le plus stable et paisible d’Afrique.

En franchissant le portail de Shiwa Ng’andu pour bifurquer vers le nord et reprendre ma route, les mots judicieux de Sacha Guitry résonnaient en moi, plus incarnés que jamais :

« Ne cherchez pas des gens qui vous donnent des conseils… Regardez plutôt ceux qui vous donnent des exemples ! »

Merci Sir Stewart d’éclairer si efficacement mon chemin incertain vers l’avenir.

Shiwa Ng’andu

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

3 commentaires sur « La ferme africaine »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s