L’esprit critique

Il n’est jamais simple de faire la part des choses dans une vie trépidante. Surtout quand le sujet qui nous occupe est un voyage au cœur de soi-même, sans frontière ni visa. Nulle autorisation n’est requise pour descendre dans les grandes profondeurs de l’être, dans les bas-fonds de notre introspection. Les douanes ne se préoccupent que des déplacements horizontaux, pas des exercices de spéléologie.

Vu de l’extérieur, la plupart des gens nous croient accaparé par un voyage autour du monde, en plongée profonde dans la beauté de cette planète Terre, encore si aimable et accueillante si on se donne la peine de la regarder et de l’éprouver avec bienveillance et curiosité.

Mais il n’en est rien, et cette apparence est trompeuse. Tout voyageur au long cours, qui se coltine de près ce que les hommes ont réalisé de meilleur dans leur existence et de ce qu’ils sont capables de faire de pire, ou d’infliger à leur semblables, sait qu’il ne faut pas se fier à l’aspect des choses. Tout n’est souvent que faux-semblant, simplification d’une réalité plus complexe qu’elle n’apparaît, voire pure illusion dans un monde où la forme prédomine sur le fond.
Le véritable nomade, qui fait profession de parcourir le monde et d’y trouver un sens, découvre vite qu’il ne peut s’exonérer de toute responsabilité et qu’il lui faut batailler dur pour ne pas sombrer dans une pure subjectivité, quitter la surface, dénigrer l’écume pour entrer dans les profondeurs, se perdre dans le labyrinthe d’une vérité toujours plus subtile et complexe.

Si le voyage constitue une formidable leçon de vie, un exercice constant d’apprivoisement du monde, il est aussi et surtout une difficile école du Soi où les épreuves sont nombreuses et amènent celui qu’il les vit à manier plus souvent le burin et le rabot que le pinceau ou la truelle!
L’existence vagabonde décape et simplifie pour aller à l’essentiel, passant du paraître à l’être, obligeant à retirer les peaux mortes et à muer pour trouver sa propre vérité et sa véritable raison d’être. Sur le chemin, le voyageur se dénude, et sur ces traces on ne trouve souvent que des copeaux de tous les simulacres auxquels il se livrait dans sa vie citadine et abstraite. Les kilomètres parcourus et les jours écoulés laissent choir derrière lui toute la sciure de l’image qu’il s’était construite par commodité, les masques dont il se parait pour prendre sa part dans la comédie sociale, les croyances qui étaient davantage des béquilles que des convictions.

Il survient toujours un moment où, à force de rencontres fulgurantes, d’heures d’interminable solitude, d’introspection forcée, le voyageur doit faire le point sur son existence et faire la part entre la réalité et le récit, entre son humble vérité d’homme, tel qu’il est réellement et l’histoire qu’il se raconte sur lui-même ou que les autres, en le voyant, s’imaginent et lui renvoient.

Joë Bousquet, poète trop méconnu mais qui fut un homme incandescent dont les elcrits méritent d’être lus jusqu’à la fin des temps, écrivit cette belle vérité: « on se trompe sur un homme tant qu’on ne retranche pas de sa personne ce qui fut son espoir. »

Cette pensée devrait constituer à elle seule la conclusion de cette chronique de voyage tant elle est fulgurante et porte en elle toute la vérité humaine.
Tout homme se trompe, à l’heure du grand bilan, s’il ne fait pas la part des choses entre ce qu’il a voulu être, ce qu’il a cru devenir et ce qu’il fut véritablement. Cette réflexion qui exige du courage et de la lucidité, mais qui oblige aussi à décaper au karcher ce que les autres pensent de lui, c’est à dire une image floue et kaléidoscopique, subjective et forcément fausse, doit le conduire à un constat sans appel et à une grande exigence.

Mais il faut bien reconnaître que l’exercice n’est pas aisé. On est souvent trop intransigeant ou conciliant avec soi-même. Question de tempérament sans doute ou de dimension de l’ego. Tout comptable sait qu’un bilan ne vaut rien sans le compte de résultat qui l’accompagne. Toute image instantanée néglige forcément la dynamique de l’être en pleine évolution. La vie est un parcours qui mène forcément à une certaine maturation, à une maturité plus ou moins consciente de nos plus et de nos moins, de nos coups de génie et nos pitoyables échecs, de nos heures de gloire comme de nos instants de renoncement ou de trahison. Tout n’est finalement qu’un subtil jeu d’écriture, d’additions et de soustractions.

Mais dans cette exercice d’évaluation qui consiste à savoir qui nous sommes, les autres ont finalement leur importance, même s’ils constituent au gré des circonstances et des époques, un miroir forcément déformant. Tout marin sait qu’il a besoin des étoiles ou d’un point fixe à l’horizon pour savoir où il en est. Tout alpiniste sait qu’il lui faut escalader un relief pour prendre de la hauteur et juger du paysage dans son ampleur et appréhender le chemin parcouru. Tout homme devrait savoir qu’il lui faut faire d’incessants allers-retours entre la solitude et la multitude, entre soi et les autres pour se faire une juste opinion et circonscrire sa propre réalité.

Je crois, en ce qui me concerne, ne pas être très conciliant avec moi-même et n’être jamais tout à fait satisfait de ce que j’entreprends, repoussant toujours les limites et exigeant plus et mieux, insatisfait permanent de mes modestes accomplissements. Mais j’ai parfois la chance, souvent devrais-je dire, de recevoir des messages amicaux de gens qui me connaissent mieux que moi, ou de purs inconnus qui me suivent dans mes périples et ont la gentillesse de m’écrire ce qu’ils éprouvent et ce que je représente pour eux, par l’exemple ou l’inspiration que je génère et dont je n’ai guère conscience, happé par les réalités du voyage ou la nécessité d’écrire.

C’est ainsi que j’ai reçu hier la critique d’un ami que je n’ai pas vu depuis longtemps et qui a lu les 484 pages de fouillis existentiel de mon premier ouvrage intitulé « Libre ». Ces mots d’un homme qui me connaît depuis belle lurette et qu’il a souhaité rendre publics sur les plateformes littéraires est pour moi une belle preuve d’amitié et un miroir qui m’aide à savoir ce que je fais finalement de ces jours dépensés sans compter à l’autre bout du monde.

Je les livre ici, librement, sans flagornerie aucune mais plutôt avec le souci de me rappeler un jour l’homme que je fus, qui tenta d’exister dignement sur terre, afin de ne rien oublier de mes efforts désespérés pour devenir un chic type qui trimballera jusqu’au dernier jour son fardeau d’erreurs et sa passion du partage. Rien de plus. Rien de moins. Mais délibérément Libre!


« Il y a ceux qui rêvent d’une autre vie pour compenser la leur, échapper à leur insatisfaction chronique, à leur mal-être et à leurs frustrations, et ceux — en nombre plus restreint — qui vivent leurs rêves avec intensité et plénitude. Frédéric Pie compte assurément parmi ces derniers, adoptant la philosophie exprimée par Voltaire lorsqu’il déclare « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé ».


La cinquantaine venue — ce qui aujourd’hui constitue la mi-temps d’une vie — l’auteur prend la route pour parcourir les chemins du monde, la Nouvelle-Calédonie, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Mexique, le Guatemala, le Honduras, l’Équateur, le Pérou, le Chili et l’Argentine. Nulle quête métaphysique dans sa démarche, mais le simple bonheur de se sentir exister et de partir — cœur et bagage légers — sur les chemins de l’aventure. « Libre », « Livre », « Vivre » : Trois termes consubstantiels — à quelques lettres près — confondus en un seul pour exprimer la plénitude d’une expérience totale. Le ton est donné !


L’acte fondateur du départ de l’auteur se fonde sur la lecture, à l’automne 2017, de l’autobiographie de Pablo Neruda Confieso que he vivido (J’avoue que j’ai vécu), œuvre posthume évoquant le chemin de vie coloré du poète chilien, et sur celle des dernières strophes de son ultime recueil, intitulé Bestiaire. Dès les premières pages de son livre, Frédéric s’explique sans narcissisme — mais dans une volonté de franchise totale par une volonté de ne rien cacher — sur le contexte professionnel qui l’a conduit à donner à sa vie un virage significatif et à prendre la route. Il se convainc, tel le dramaturge Henry Becque — employé des chemins de fer qui s’épanouit plus tard dans le vaudeville — « La vie est une œuvre d’art très difficile, et c’est déjà beaucoup que d’en réussir quelques parties. »


A l’instant de prendre des décisions dont il sait le caractère irrévocable, il ne cache rien des questions qui l’assaillent, les souvenirs qui remontent à la surface, l’enchaînement des situations qui ont donné à sa vie le cours qu’elle a emprunté. Il sent, confusément, qu’il est parvenu à ce point de non-retour où les choses, jamais plus, ne seront comme avant. C’est alors que s’exprime la conviction de ce qu’il ressent confusément. Le poids des responsabilités professionnelles et des engagements a occulté, des années durant, son aspiration à la mobilité, au changement, l’a contraint à renoncer en quelque sorte à sa nature profonde de «gitan». Par cette formule métaphorique, il entend exprimer l’oblitération de son aspiration profonde du fait de la sédentarisation à laquelle il s’est tenu pour des raisons professionnelles.


Décidant de partir, Frédéric s’inscrit dans la philosophie de Mark Twain lorsque ce dernier déclare « Quoique vous puissiez faire ou rêvez de faire, commencez-le ». Sa nature le conduit à s’engager à fond, comme dans tout ce qu’il fait. Il sait que partir c’est lâcher prise, d’une part, mais que cela consiste d’autre part à s’imprégner, au jour le jour, de ce trop-plein d’impressions, de sensations, d’émotions, que propose le voyage dans le déracinement qu’il suscite. Ce qu’il vit, ressent, éprouve, il le livre dans ce journal de bord jubilatoire, émaillé d’anecdotes, de réflexions, d’observations. Instant de grâce, le récit exprime le plaisir intense que lui procure son périple. Le texte, semé de citations, rappelle qu’il apprécie tant le compagnonnage intellectuel des ouvrages et des auteurs qui l’accompagnent, que celui —physique cette fois — des rencontres inopinées ou provoquées. Le livre exprime, par ses circonvolutions, le fil d’une pensée, une réflexion dans laquelle se télescopent le passé et le présent. Remémoration d’instants oubliés, ravivés par le présent. Émotions ressenties qui convoquent le passé. La conjonction du parcours mental et de l’itinéraire physique donnent à son évocation un caractère vivant et enlevé. Ce faisant, il fait sienne la formule de Ralph Waldo Emerson, « N’allez pas là où le chemin peut mener. Allez là où il n’y a pas de chemin et laissez une trace ».


Au terme du récit plusieurs constats s’imposent. Le premier est la réussite d’un exercice autobiographique jamais lassant par le style enlevé de l’auteur. Sincérité et spontanéité participent à la fraîcheur de l’écriture, sans naïveté. En filigrane du livre ressort le constat que la réussite n’est pas tant matérielle que morale, dans la plénitude de l’acceptation de soi comme des autres. Elle tient à la capacité de passer à l’acte et de réaliser ce que l’on souhaite. Frédéric nous convainc, pour reprendre la formule de Thoreau, que « L’échec provient plus souvent d’un manque d’énergie que d’un manque d’argent. »


Clin d’œil de conclusion — parvenu au même âge (52 ans) que Frédéric — François de La Rochefoucauld, prince de Marcillac, qui fut de toutes intrigues de son époque, publia ses Réflexions ou sentences et maximes morales. Il y mentionna qu’« Il y a un temps pour réussir dans la vie. Il y a un temps pour réussir sa vie ». Peut-être l’auteur embrasse-t ’il ce second temps de sa propre existence !

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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