Putain de vie

En m’installant une dizaine de jours sur ce toit-terrasse qui domine un immeuble du quartier du Plateau à Dakar, en plein milieu du vacarme et de l’animation trépidante du centre-ville, j’ignorais que j’allais vivre une expérience hors norme au milieu d’un des zoos les plus étonnants qu’il m’ait été donné de visiter. 

Nul besoin d’attendre de fréquenter la plaine du Serengeti ou la réserve du Ngorongoro en Tanzanie, de se perdre dans la réserve de Masaï Mara au Kenya ou d’explorer le parc Kruger en Afrique du Sud pour approcher de près le monde sauvage et pouvoir bivouaquer au milieu d’étonnants animaux. 

J’occupais l’une des quatre chambres de l’établissement qui s’ouvraient sur une terrasse commune, agrémentée par quelques transats, une grande table centrale et un immense parasol très utile pour pouvoir s’abriter, dès dix heures du matin, de ce soleil de plomb qui régnait sans partage. Chaque jour, une petite brise de mer tentait bien de rafraîchir le lieu jusqu’à ce que le soleil, impitoyable en son zénith, finisse par remporter la victoire et rende inhospitalier ce bout de ciment où grillaient quelques plantes et suait l’auteur de ces lignes.

Les petites chambres constituant ce minuscule hôtel, non dénué d’un certain charme, avaient été créées par un couple de français ayant tout largué en France, qui était venu tenter sa chance huit ans auparavant, pour y abriter un amour naissant et quelques projets d’avenir. Ils avaient fait l’acquisition d’un bar-restaurant et d’une discothèque, « l’une des rares à Dakar à être dotée d’une licence jusqu’à cinq heures du matin », me précisa le patron, ce qui constituait un détail dont je ne relevai pas l’importance sur le moment. 

Erreur ! J’aurais dû prendre cette fanfaronnade du jovial propriétaire comme un avertissement, voire une incitation à prendre mes jambes à mon cou. 

En effet, le plafond de la discothèque, qui s’avéra peu insonorisé, se confondait parfaitement avec le plancher de ma chambre et je compris dès la première nuit que je couchais, ni plus ni moins, sur l’enceinte principale de la boîte de nuit. 

Ma capacité d’adaptation si nécessaire en voyage pour supporter les éventuelles déconvenues et mon inclinaison naturelle à faire contre mauvaise fortune bon cœur, me firent relativiser ce désagrément. Il n’en fallut pas plus à l’insomniaque chronique que je suis pour renoncer définitivement à toute idée de repos et, dans l’espoir de tromper un sommeil contrarié et en tirer de nouvelles expériences, je décidai du coup de m’adonner chaque nuit à quelques activités noctambules et peu vertueuses, dans le lieu de perdition du rez-de-chaussée.

C’est donc précisément l’objet de cette chronique de voyage : rendre compte de mon exploration nocturne, de cette vie d’oiseau migrateur métamorphosé pour un temps en oiseau de nuit, relater mes observations d’anthropologue contraint à d’interminables veilles où tout ce qui constitue le peuple de la nuit vient s’entremêler, se courtiser, s’enivrer et oublier les frustrations du jour. 

Je m’aperçus bien vite, par mes immersions ethnologiques dans ce zoo humain, que le lieu n’avait rien à envier aux grandes réserves sauvages qui accueillent des milliers d’amateurs de safari. La diversité des espèces, la rudesse de leur existence et le fait que les animaux les plus intéressants, les plus inquiétants aussi, sortent à la tombée de la nuit sont les principaux indices de cette parfaite similitude. Troquant mes heures de sommeil contre quelques nuits à parfaire mes techniques pour me fondre dans le décor, tel un photographe animalier qui sait que la patience et l’affût finissent par payer, je glanais ainsi quelques pages de notes sur la vie de ces drôles d’animaux-humains. 

Chaque jour, le même ballet se jouait inexorablement et occupait la petite quarantaine d’employés qui se répartissait sur les différentes activités, entre le bar, le restaurant, la discothèque et les chambrées. 

La matinée était relativement calme et une poignée de femmes se consacrait dès l’ouverture à tout nettoyer, à coup d’éponge, de balais et de serpillère, s’efforçant de faire disparaître au mieux, dans l’ensemble des locaux, toutes les preuves du désœuvrement humain, les bouteilles vides, les dizaines de verres sales, les papiers et emballages qui jonchaient le sol, tous ces détritus qui sont le résultats de comportements peu reluisants ; le je-m’en-foutisme et le manque d’éducation qui les sous-tendent se trouvant exacerbés par une consommation débridée d’alcool jusqu’aux heures où tous les chats sont gris et rentrent en titubant! 

Inutile en revanche pour tante Juliette et sa brigade de nettoyeuses de mettre à la poubelle les fausses promesses de la nuit, les « mon amour, mon chéri » dégainés à chaque verre offert ou les confidences échangées sur un bout de comptoir, car tout cela avait disparu avant l’aube et s’était évaporé dans les oubliettes d’une nuit trop alcoolisée…

Sur le coup de treize heures, la salle du restaurant se remplissait en un rien de temps et on voyait débarquer une population d’employés et d’hommes d’affaires, sénégalais pour la plupart, attirés par le menu du jour et une carte affichant les prix les plus raisonnables du quartier, pour un repas au calme. 

Durant l’après-midi, le calme revenait et l’ennui se répandait comme la lèpre sur le visage et les attitudes des quelques filles avachies derrière le comptoir qui étaient censées tenir le bar et concocter quelques plats pour les clients retardataires.

Heureusement que les écrans de téléphone tiennent désormais lieu d’occupation autant que de miroir aux alouettes, permettant d’engouffrer inutilement des heures perdues en visionnage de vidéos ou de clips sans consistance et en prise de dizaines de selfies dont ces jeunes serveuses était friande, s’imaginant en Beyoncé ou en une star montante de l’Afro beat. 

Pas facile pour la conscience professionnelle et le sens du service client de se frayer un chemin entre l’industrie du divertissement et l‘obsession du paraître. 

Sur ce bout d’Afrique noire, comme dans la plupart des lieux mercantiles en Occident, depuis belle lurette a disparu un vieil adage, cette règle sacrée pour nos anciens qu’ils répétaient à l’envi à leurs employés : 

« Souris ! T’es dans le commerce ! ».

Tout client doit désormais apprendre à patienter devant YouTube et à se contenter d’une moue d’instagrameuse blasée. Pas sûr finalement que la robotisation ne soit pas un progrès…

Vers la toute fin de l’après-midi, commençaient à défiler les consommateurs venus se rafraîchir avec une bière locale, la gouleyante Gazelle ou la Flag, un peu moins chère. Puis s’ajoutait en début de soirée les irréductibles de l’apéro, toujours fidèles au poste, qui étaient à leur tour remplacés, jusqu’à tard le soir, par les joueurs de billard, tous des habitués, se répartissant à tour de rôle sur les trois billards américains qui occupaient le centre de la salle. Le jeu consistait à se défier sans un mot, après avoir mis sa pièce de monnaie sur le bord de la table à six trous, d’un air entendu pour signaler que l’on prenait le gagnant. 

Dans cette salle de restaurant où l’on avait tôt fait de passer sur le billard, le monde était curieusement codifié. Sur le plan horizontal, le tapis de feutrine vert des billards accueillait à part égale des boules jaunes et des boules rouges. La blanche servait à jouer, la noire ne devait être mise dans un trou qu’à la fin de la partie sous peine de tout perdre. Sur le plan vertical, en revanche c’est le noir et le blanc qui se répartissaient équitablement le décor, à ceci près que les blancs étaient constitués en majorité de libanais établis au Sénégal depuis des générations et régnant sans partage sur le commerce de l’Afrique de l’Ouest, d’une poignée de locaux de longues dates, reliquat de l’époque coloniale ou descendants directs de purs produits de l’administration française, ayant vécu leur jeunesse au Sénégal et bien incapables de se réintégrer chez les gaulois dont ils ne connaissent que les livres d’histoire. Enfin, on retrouvait chaque soir ces quelques français, vieux expatriés ou retraités en goguette venus claquer leur pension jusqu’au dernier souffle pour s’offrir une vie plus agréable qu’une perspective de fin de vie en Epadh. Ceux-là étaient plutôt favorables au fait de finir sa vie au soleil du Sénégal, plutôt que d’entamer sa mort trop tôt, avec comme ultimes réjouissances terrestres, quelques offres d’assistance médicalisée payables par carte vitale et une piquouze quotidienne des chiffres et des lettres. 

La couleur noire, quant à elle, étaient de plus en plus féminine et se rajeunissait au fur et à mesure que s’avançait la soirée. Peu à peu s’organisait un conciliabule tacite entre les vieux blancs tout accaparés à leur jeu de queue et de boules, rite hautement symbolique si on y réfléchit, et les jeunes noires qui se laissaient offrir quelques verres, tout en discutant entre elles, tandis que les hommes étaient affairés sur la tapis vert à faire la seule chose à laquelle ils consacrent finalement toute leur existence, tenter de faire leur trou ! 

J’éprouvais une tendresse particulière et amusée pour ces deux joueurs de billard, piliers indéfectibles du lieu, d’un niveau très honnête mais dont les performances décroissaient à vue d’œil au fur et à mesure que les bière s’enchaînaient.  D’un côté ce vieux bonhomme ventripotent et décati, à l’air con et la vue basse, qui semblait déjà prêt à échouer sa carcasse au cimetière des épaves et de l’autre côté, son camarade libanais doté d’un accent à couper au couteau, facétieux comme un singe, qui passait son temps à râler et à le défier. Ils avaient un numéro bien à eux qui consistait à se contredire en permanence et à tout contester, réinventant les règles du billard qu’ils connaissaient par cœur et apostrophant bruyamment l’assemblée pour obtenir gain de cause, sachant très bien que cela n’était qu’un spectacle pour amuser la galerie de spectateurs indifférents ou bon public. 

Jusqu’à 22 heures l’essentiel de la vie et de l’activité se déroulait dans cet espace, entre les billards, les quelques banquettes sur lesquelles conversaient des couples ou des groupes d’amis et le comptoir autour duquel les jeunes femmes nouvellement arrivées, mises sur leur trente-et-un ou vêtues avec un sens aigu de la provocation venaient discuter et rire en attendant de jeter leur dévolu sur un toubab en perdition ou un généreux gentilhomme en mal de conversation. On eut dit un troupeau d’antilopes qui se regroupaient autour d’un étang ou d’un bout de savane pour se conter les nouvelles du jour et retarder encore un peu le moment où il faudra aller se jeter dans la gueule du lion. 

A partir de vingt-deux heures, tels des vases communicants parfaitement réglés, le Bar-Restaurant commençait à se vider lentement au profit de la discothèque qui accueillait ses premiers clients. Un corridor sombre reliait les deux espaces, permettant durant toute la soirée des allers-retours entre le temple du billard et la piste aux étoiles. 

Certains clients-félins rentraient directement depuis la porte d’entrée de la discothèque qui donnait sur la rue. « Entrée gratuite – consommation obligatoire. » précisait un panneau apposé à l’extérieur. 

Les filles-gazelles, regroupées autour du comptoir dans la grande salle du restaurant, muées par un instinct invisible ou un signe cabalistique, se mettaient soudainement à transhumer vers la discothèque, un verre à la main, se dandinant comme des aigrettes un peu trop fardées sur leur talons-échasses. 

C’est le moment où j’abandonnais mon poste d’observateur, perché depuis une heure sur un tabouret du comptoir qui me servait de poste de vigie, après avoir occupé tout mon temps à observer les parties de billard où les boules elles-mêmes commençaient à zigzaguer tandis que les joueurs semblaient victimes d’une houle invisible, ou bien à entretenir une conversation sans grand intérêt avec quelques piliers de bar. Chaque soir, j’agrémentais ces discussions de bistrot, volages et éphémères, de quelques mots sympathiques échangés avec François, le gérant français du restaurant, un garçon sympathique et spontané qui n’avait jamais dû aller chercher midi à quatorze heures, mais ne se considérant pas horloger ou maître du temps, sa gentillesse suffisait pour administrer cet établissement où les problèmes finissaient toujours par se résoudre sans qu’on sache comment. Je me suis même parfois demandé si ce n’était pas les choses elles-mêmes qui, dépitées par l’inefficacité des quelques serveuses souvent plus occupées par l’état de leurs ongles que par la sollicitude à l’égard de quelques clients abandonnés à leur sort, prenaient l’initiative et arrangeaient ce qui devait l’être, sans la moindre initiative d’une des employées. Cela donnait l’impression qu’une main invisible trouvait une solution ou qu’une intervention divine multipliait les miracles dans ce lieu abandonné par toute conscience professionnelle. 

L’ami François avait jeté son dévolu sur le Sénégal il y a quelques années après avoir tout quitté en métropole et avait consenti récemment à perdre son premier spermatozoïde, magnifiquement investi dans la peau joliment caramel d’un petit bébé métis d’à peine trois mois, qu’il me présenta un jour avec la maman, en déclamant fièrement « mon fils ! », comme s’il se fut agi du prince héritier et de la Reine d’Angleterre. 

Je pris alors mon verre et me dirigeai vers le couloir qui menait à la discothèque. Je m’étais trouvé un lieu retranché, un peu en hauteur, qui constituait un parfait poste d’observateur pour les quelques heures que j’avais à tuer, ne pouvant espérer dormir avec un tel raffut, heures interminables que je décidais de passer à contempler la partie la plus animale, la plus fascinante et la plus tristement cynique de la comédie humaine. 

Le manège était toujours le même. Le long de l’immense comptoir qui entourait tout le bar, se répartissaient quelques grappes de clients déjà bien excités, qui venaient souvent de l’extérieur, ayant passé un début de soirée à arroser des retrouvailles ou à fêter quelque événement. Ils restaient entre eux, du moins en ce début de nuit, trinquant abondamment, parlant fort et riant beaucoup. Sourds au monde extérieur, leurs voix étaient assourdies par la musique, ce qui les faisait ressembler, depuis mon poste d’observation, à des mimes imitant des muets qui s’échinaient à hurler dans le vide. Le détail de leurs conversations aussi était dilué dans le fleuve de décibels sur lequel régnait sans partage un DJ perché dans sa cabine qui ouvrait grand la molette du volume dans l’espoir que la soirée démarre plus tôt que la veille. 

Dans le même temps, une dizaine de filles se relayaient en fonction de la musique pour se dandiner avec plus ou moins de grâce et de rythme, sur la piste de danse, face à un grand miroir qui couvrait tout un pan de mur. J’étais fasciné par le spectacle et par ce que j’en retirai. Elles ne dansaient pas entre elles, mais en rang d’oignon, côte à côte, passant leur temps à s’admirer dans la glace, à prendre des poses lascives, à tester des déhanchés suggestifs tout en lançant des regards appuyés aux quelques client esseulés qui s’étaient détournés de la contemplation de leur verre de whisky pour accrocher leurs yeux sur le postérieur dodelinant de ces femmes callipyges. 

Ne manquait jamais d’entrer en scène une beauté sculpturale, grande, parfaitement sculptée, se sachant visiblement au-dessus du lot. Elle se contentait d’esquisser quelques pas de danse, semblant s’astreindre, dans une sorte d’épuisement à paraître, à en faire le moins possible alors que la nature lui avait conféré toute la beauté possible. Elle jetait quelques sourires en guise de dédommagement, comme s’il se fut agi de distribuer des lots de consolation à ses consœurs, feignant à leur tour l’indifférence face à cette tour de Pise de chair et d’os qui attirait l’attention de tous les hommes-félins venus chercher pitance dans ce lieu obscur. J’observais ces clients carnassiers accoudés au bar, contemplant les jeunes danseuses avec l’air de prédateurs invétérés sous-pesant d’un regard expert l’objet de leur convoitise. A leurs côtés, moins menaçants et paraissant avoir renoncé à tout espoir, de vieux clients un peu perdus qui ressemblaient à des gnous aux joues flasques et à l’œil morne. Enfin, au fond du bar, quelques lionceaux rigolards, plus inoffensifs jetaient de temps à autres un œil médusé par un tel déferlement de grâce. 

J’avoue être resté longtemps à contempler, depuis mon estrade plongée dans la demi-pénombre, le défilé des naïades qui se succédaient devant le miroir. Elles semblaient s’admirer jusqu’à se saouler de leur propre image. Elles étaient toutes de cette génération de digital natives qui préfèrent souvent, sans s’en rendre compte, voir la réalité à travers un écran plutôt que de s’immerger dans la pure contemplation d’une scène ou d’un paysage. Parfois, elles échangeaient un coup d’œil complice, toujours par l’entremise de la glace qui leur servait d’intermédiaire, comme pour maintenir à distance la triste réalité de leur vie, car la plupart étaient là par nécessité davantage que pour le plaisir de la fête. 

Comme dans la savane africaine, plusieurs espèces se côtoyaient et se toléraient autour de la marre dès lors qu’il s’agissait de partager les quelques ressources destinées à assurer la survie de l’espèce et l’équilibre de ce fragile écosystème. Ici, les insectes, les reptiles, les oiseaux ou encore les mammifères étaient remplacés par des espèces aux différences plus subtiles bien que leurs fonctions dans la chaîne alimentaire du monde de la nuit soient toutes codifiées, distinctes et, oh ! combien essentielles. 

En haut de la pyramide, ne sortant pas de leur bastion et trônant devant leurs murs de bouteilles multicolores, les barmaids dont certaines arboraient de vagues connaissances en mixologie, cette discipline qui prétend élever le mélange de quelques mesures d’alcool au rang d’Art. En trois soirées dans ce lieu de perdition, je ne serais pas parvenu à détecter le Michel Ange du cocktail ou la Camille Claudel du shaker tant ce qu’on me proposait était simpliste ou éloigné de la recette originelle. J’ai vite renoncé à me faire servir ce breuvage malencontreusement appelé Ti-punchs qui arrivaient noyés de jus de citron, alors que je n’espérais qu’un simple quartier de citron vert, pilé sur un peu de cassonade, sur lesquels on aurait jeté quelques lampées de rhum blanc.  J’ai vite compris à la manière dont ces belles incompétentes traitaient les cocktails que j’étais dans un lieu où les hommes, souvent désabusés, venaient dans l’espoir de refaire le monde, mais que ce n’était pas là que je satisferais mes désirs de profondément le changer !

Autre espèce dument rémunérée par l’établissement : les serveuses

Elles ont leur importance et sont souvent un engrenage essentiel dans la vie d’une boîte de nuit, créant du lien de sympathie ou de confiance avec les clients, suscitant la consommation d’alcool ou la surenchère entre les convives, petites chevilles ouvrières de ce monde festif dont le principal émolument repose sur les généreux pourboires. C’est sans doute l’espèce qui vit le mieux, pécuniairement parlant, dans cette jungle nocturne où il faut être constamment en chasse du client pécunieux.

On croise enfin deux autres espèces, les entraîneuses et les danseuses, qui souvent ne font qu’une seule, alternant les rôles selon les circonstances et l’intérêt des proies, mais ce n’est pas toujours le cas. Certaines filles ont vraiment l’âme d’entraîneuses, cultivant l’art de la conversation et n’ignorant pas qu’elles dansent comme des enclumes, tandis que les secondes, plus talentueuses avec leur corps, ne parlant parfois que le Wolof , donc incapables d’entretenir un brin de dialogue en français avec un toubab de passage, se contentent de déployer leur talent en ondulant sur la piste en des pauses équivoques, laissant à tout client passablement éméché le soin d’imaginer qu’il est un Travolta en puissance ou que l’issue de la soirée lui est déjà offerte en chair et en os si tant est qu’il se livre à quelques titubations hasardeuses, qu’il est bien le seul à prendre pour des pas de danse, afin de remporter les suffrages de la belle antilope. 

Le rôle des barmaids et des serveuses est clair et se limite à fournir ou transporter le maximum de boissons, si possible alcoolisées, afin que l’ivresse et l’allégresse s’emparent de la clientèle et que celle-ci en redemande jusqu’à l’aube – sachant que le modèle économique d’une discothèque dont l’entrée est gratuite et la clientèle majoritairement masculine, repose évidemment sur le nombre de clients qui passent la porte d’entrée , le temps qu’ils restent dans l’établissement, le nombre de boissons qu’ils consomment au final et la présence en nombre suffisant d’hôtesses dont le charme et la conversation favorisent l’ambiance festive et finissent par effacer chez les clients tout discernement et toute retenue. 

Le philosophe roumain Emil Cioran expliquait « qu’un moine et un boucher se bagarrent à l’intérieur de chaque désir. ». Partant de ce principe fort pertinent, il est clair qu’à partir d’une certaine heure, le succès d’un établissement comme celui-ci, dans lequel je divertissais mes heures insomniaques, repose sur le nombre de moines qu’on convainc de rentrer se coucher, et sur le nombre de bouchers qu’on persuade de rester pour profiter de la nuit en toute liberté, loin de toute considération morale ou de principe rabat-joie. Le modèle économique de nombreux lieux de nuits consiste à museler ou anesthésier toute spiritualité et à laisser gambader joyeusement l’animalité qui se cache en chaque être. 

C’est ainsi qu’à l’image de la savane africaine, la boite de nuit devient vite le théâtre où se joue un bal d’intérêts mutuels, un jeu d’intentions plus ou moins masquées entre les différentes espèces animales. Les moines de chacun sont allés se coucher ou ont été refoulés à la porte de l’établissement, les nonnes qui sommeillent en chaque fille ont été priées de rester à demeure, promptement heurtées par les tenues provoquantes et les dessous affriolants des charcutières avec qui elle partagent chaque soir ce tramway nommé désir, dans lequel ces dernières finissent toujours par obtenir les places assises.  

C’est là que le rôle de l’entraîneuse devient flou et que la frontière avec une autre espèce passée jusque-là sous silence devient évanescente et dépendant des circonstances. Nul besoin de sortir de St Cyr pour comprendre que l’origine de cette cinquième espèce remonte à la nuit des temps et se confond avec le plus vieux métier du monde. 

Le mot péripatéticienne, provient du verbe grec peripateîn qui signifie « se promener ». Le mot fait allusion aux disciples d’Aristote, que l’on appelait les péripatéticiens, car le maître faisait école en se promenant dans la nature, avec l’ensemble de ses élèves à sa traîne et à l’écoute de ses enseignements. La péripatéticienne étant par nature celle qui marche, il serait mal venu de qualifier ainsi notre cinquième espèce. J’ignore comment on dit en grec ancien « être vissée sur un tabouret » mais c’est bien de cela dont il s’agit pour décrire cette espèce dont l’immobilité sur un coin de bar ou parfois sur une banquette au velours éculé, caractérisait le territoire de chasse et la position d’affût dans cette boîte de nuit sénégalaise. 

Ainsi, quand une charcutière assise vient à prendre langue avec un boucher émoustillé, dans l’espoir de lui prendre autre chose que la langue, on ne sait plus vraiment lequel des deux est le prédateur et l’autre la proie, et qui finit par dévorer l’autre, au bout du compte.

J’avoue avoir éprouvé un certain plaisir à observer ce drôle de monde, en étant retranché dans l’obscurité déserte de ce carré de banquettes dont la vocation était d’accueillir des VIP ou du moins leur postérieur, présence de célébrités autant incongrue qu’illusoire en raison de la crise sanitaire qui sévissait et du manque de prestige de l’établissement qui condamnait le lieu à être moins une discothèque à la mode qu’une sombre boîte à pute, où les hommes, bouchers et prédateurs, venaient échouer leur solitude, leur illusion ou leur paye. 

Partant de ce constat, je fis bien d’annexer l’espace, qui me fit penser au donjon d’un château abandonné dont j’étais le seul occupant, contemplant depuis les remparts, la bataille de charme et les assauts feutrés que se livraient les deux factions en contrebas qui se disputaient le bar et la piste de danse.

Bien sûr, par moments certaines filles venaient tenter leur chance, montaient jusqu’à mon donjon pour entamer la conversation, me demander pour quelle raison je restais seul, savoir si je ne voulais pas de la compagnie – je répudiai alors d’un sourire et de quelques mots aimables l’audace de l’entraîneuse, en lui expliquant que j’écrivais et que j’étais là pour m’inspirer et observer  – elle repartait sans trop comprendre, préférant s’acharner sur une proie plus sensible à son décolleté généreux ou à sa démarche chaloupée. 

A un moment où je commençais à m’ennuyer et à me demander ce que je faisais là, une jeune femme plus opiniâtre que ces consœurs vint s’assoir et discuter avec moi. Elle se demandait bien qui était ce quinqua qui jouait la vigie si haut perchée, dont le visage blafard, à peine éclairé par l’écran de son téléphone, faisait d’interminables allers-retours entre le clavier et la piste de danse. Elle se prénommait Mariame, était âgée de vingt-cinq, et pouvait revendiquer l’adjectif « jolie » pour se décrire physiquement. Après avoir répondu à ses questions et lui avoir expliqué que je voyageais de par le monde, que je logeais dans une chambre juste au-dessus de la discothèque, que j’avais bien du mal à dormir avec tout ce tintamarre et que j’en profitais pour écrire et prendre des notes sur ce lieu singulier, elle sembla décontenancée devant ce personnage si incongru, dont les exigences différaient de la normale.

Sans prononcer le mot d’entraîneuse et feignant d’ignorer qu’elle travaillait ici tous les soirs, je lui demandai ce qu’elle faisait dans la vie. Elle me fit cette curieuse réponse : « j’ai des affaires à moi… Je suis dans le business du faux ! ».

Devant mes yeux écarquillés qui demandaient des précisions, elle se pencha à mon oreille et me cria qu’elle s’occupait des faux cheveux, des faux ongles, des faux cils… Je lui demandais si elle faisait aussi dans les faux seins, ayant écrit une chronique de voyage en Colombie sur ce phénomène de la chirurgie esthétique qui consistait à se gonfler les seins, les lèvres et les fesses par injection de graisse ou implantation de prothèses. Elle me répondit sur un ton sérieux « qu’elle n’en était pas encore là ». Nous discutâmes un petit moment, malgré le vacarme que produisaient les enceintes qui rendaient toute conversation impossible. Je m’étais documenté quelques jours auparavant sur le business des perruques qui représente un véritable marché en Afrique de l’Ouest, après avoir constaté qu’une grande majorité de sénégalaises en porte ou dépense des fortunes dans des postiches ou pose de mèches, ou bien à se faire tresser les cheveux quand ceux-ci ne sont pas trop courts ou complètement abîmés. 

Ne pouvant soutenir une conversation avec un niveau de décibels aussi insupportable, je profitai du fait qu’elle me demande de lui offrir un verre pour décliner et lui expliquer que j’étais le plus mauvais client dont elle puisse rêver, qu’elle ferait mieux d’aller dépenser son temps et son talent à hameçonner une proie plus rentable. Je laissai là cette reine du faux semblant et lui souhaitais de trouver rapidement sa part de vérité, le chemin lumineux qui la mènerait à elle-même, loin du royaume des apparences dont elle faisait pour l’instant profession.

Curieusement, en étant plongé au cœur de cette débauche de sons et de lumières, je parvenais à écrire et à faire parfaitement abstraction de mon environnement. Les basses des enceintes mal réglées qui scandaient le rythme en imitant des tam-tams africains sur-vitaminés, le son criard des baffles poussées à leur limite qui rendaient les paroles des chansons complètement incompréhensibles, les jeux tournoyants des spots multicolores qui balayaient la piste au rythme de la musique, la programmation incompréhensible des rampes lumineuses créant une sorte d’animation intermittente dont la logique m’échappait et qui donnait l’impression d’un ballet d’ampoules devenues folles, d’un show de la fée électrique qui serait soudain livrée à elle-même, tout cela me donnait l’impression, lorsque je sortais de mon cocon ou que mon inspiration s’arrêtait, de vivre une mauvaise séance d’Ayahuasca, cette plante magique que l’on prend en Amérique du Sud pour se reconnecter à la terre-mère, à la Pachamama et à notre moi profond, mais dans une version délirante, totalement psychédélique où toutes les perceptions sensorielles, notamment visuelles et auditives seraient poussées à leur paroxysme. Alors, sans mal, je me replongeais dans l’écriture en oubliant ce délire de sons et de lumières qui me servait de rempart, réfugié et prolifique en mon donjon.

Cette chronique serait finalement bien peu de choses si je n’évoquais une rencontre qui me bouleversa l’avant dernier soir de mon séjour à Dakar. J’étais confortablement installé dans mon camp retranché, occupé à prendre des notes pour ce qui devait devenir ce croquis de la vie d’une boîte de nuit sénégalaise, quand je vis arriver une femme d’un certain âge qui me salua de loin. Je l’avais rencontrée lors du premier soir où j’étais arrivé dans cet Airbnb. Après avoir pris un apéritif avec les propriétaires très accueillants, ceux-ci m’avaient invité à descendre au rez-de-chaussée pour visiter leur bar-restaurant et la discothèque attenante. Alors que nous discutions au comptoir, cette femme plus très jeune est entrée, a salué quelques connaissances et s’est dirigée vers nous. Son sourire, plus crispé que sincère, ne parvint pas à masquer un visage d’une tristesse insondable et un regard vide et empreint de désespoir. Elle alla s’assoir en bout de bar et me jeta quelques regards de temps à autres, que je pris sans trop d’imagination pour une invitation. Laissant mes hôtes jouer leur rôle de relation publique et discuter avec les habitués de leur établissement, ne connaissant personne, mais surtout intrigué par cette femme au physique pour le moins ingrat, je me rapprochai d’elle et me présentai en un sourire. Elle me tendit la main en se présentant à son tour « Je m’appelle Mimi ». 

Je lui offris un verre et lui demandai ce qu’elle faisait. Elle m’expliqua sans trop de conviction qu’elle proposait des massages. Ayant peu d’illusions sur la nature de ses prestations et sur l’absence de vertus thérapeutiques qui les sous-tendaient, je lui demandai de quels types de massages il s’agissait, pouvant encore espérer à ce stade que Dame Mimi me réponde « suédois », « thaïlandais », « californien » ou pourquoi pas « sénégalais », mais elle fut plus prosaïque et moins experte dans la réponse qu’elle me murmura à l’oreille. 

« Des massages relaxants » me dit-elle, en rajoutant d’un air entendu « et le massage jacuzzi ». Peu dupe des spécialités aquatiques de la dame, je lui demandai évidemment des précisions sur ce dernier massage et les tarifs de ses prestations. 

La réponse fut sans équivoque. « C’est un massage qui se pratique tout nu et dans un jacuzzi. Je prends 15.000 CFA ».

Cela représentait 23€.

N’ayant absolument aucune intention de donner suite ou de me retrouver dans une baignoire avec cette femme, je lui indiquai que j’allais réfléchir mais que je voyais une première difficulté dans le fait que je ne disposais pas d’un jacuzzi. Elle me fit cette réponse qui m’arracha un éclat de rire : « ça tombe bien, je n’y connais rien en massage ».

Je trinquais en guise d’adieux et allai retrouver les joueurs de billard pour les voir faire leur numéro, persuadé que je n’étais pas au bout de mes surprises dans ce drôle d’établissement où j’eus la curieuse sensation que tous ces gens étaient des acteurs et qu’ils jouaient un jeu parfaitement réglé, dans lequel j’allais être le dindon de la farce.

Je recroisai donc Mimi l’avant dernier soir, au fond de cette boîte de nuit dont j’avais écumé les banquettes et observé avec une réelle curiosité toutes les espèces vivantes. Ayant une idée derrière la tête, je l’invitai à me suivre vers le bar-restaurant afin d’échapper à la musique criarde qui empêchait toute conversation. Elle se hissa sur un des tabourets du bar en croisant les jambes avec ostentation, faisant jaillir de sa robe fendue jusqu’à mi-cuisse, une parcelle de peau ébène qui contrastait magnifiquement avec le jaune canari de sa robe légère. Mimi, en vieille professionnelle de la chose, savait parfaitement, comme tous ceux qui font commerce des métiers de bouche, qu’il est crucial d’étaler bien en vue les morceaux les plus appétissants et la marchandise la plus alléchante susceptible d’appâter le chaland. Je ne pus m’empêcher de repenser à cet instant au sketch de Coluche dans lequel il jouait le rôle d’une prostituée et lançait cette réplique impayable : « J’ai vite compris que mes jambes étaient mes meilleures amies. Et j’ai aussi vite compris, que dans la vie, il faut souvent écarter ses meilleures amies ! ». 

C’est alors que je fis à Mimi l’une des propositions les plus étranges qu’elle ait jamais entendue de son existence. Je lui expliquai que je voyageais depuis quelques années dans le monde entier, dans le but de rencontrer des gens singuliers ou exceptionnels et d’écrire des livres. A voir ses yeux s’écarquiller puis son front se plisser, je compris qu’elle était perdue et qu’il fallait que j’en vienne au fait. Je lui dis que je n’étais pas intéressé par un massage jacuzzi, que j’aimerais simplement lui offrir un verre et l’interviewer pour qu’elle me raconte sa vie, en lui précisant que cela m’inspirerait certainement une chronique ou un portrait dans mon prochain livre de voyage.

Il fallut que j’insiste et que j’argumente pour finalement la convaincre d’accepter car elle ne voyait pas en quoi sa triste existence – et j’étais loin de me douter de l’insondable tristesse de son témoignage – pouvait intéresser quelqu’un. Elle me confia n’avoir jamais parlé de son histoire à qui que ce soit.

Nous prîmes donc un verre et allâmes nous installer sur la terrasse de l’hôtel pour être au calme et disposer d’un écrin plus accueillant, propice aux confidences que j’imaginais quelque peu gratinées, sans me douter à quel point.

Mimi est née en 1977 de la rencontre éphémère d’un père sérère et d’une mère toucouleur, deux ethnies bien distinctes au Sénégal qui composent ce pays bigarré. Encore aujourd’hui et qui plus est à l’époque, l’union de personnes issues de deux peuples différents posait inéluctablement problème en raison de différents anciens, d’une histoire souvent douloureuse, de cultures, de traditions voire de dialectes différents. Il en va de même pour les wolofs et les peuls, deux des principales ethnies au Sénégal. On s’unit entre soi et tout mélange est souvent réprouvé. La religion et les traditions ethniques sont encore bien vivaces et constituent un ciment déterminant de certaines communautés à l’heure de la mondialisation. 

Mimi aura donc été le produit d’une anomalie, promptement condamnée puis corrigée par les deux familles respectives, qui interdirent cette union fugace qui n’avait d’ailleurs rien de solide. Après que le père eut disparu quelques mois après la naissance, Mimi fut récupérée par sa mère qui s’avéra rapidement incapable de s’occuper d’elle, du haut de ses dix-sept-ans.

Tous les germes de la tragédie à venir étaient contenus dans ce début d’histoire, et dieu sait si j’aurais préféré que l’on me lise une tragédie de Sophocle, de Racine ou de Shakespeare, qui m’aurait paru un roman à l’eau de rose à côté de la version sordide dont j’allais être le scribe et dont Mimi était l’actrice principale. Comme toujours, j’allais constater que la réalité dépasse la fiction.

Mimi est son nom d’artiste du plumard. Son prénom de naissance est Ezima qui signifie en langue peul « lumière ». Une lumière bien éteinte à quarante-quatre ans, paraissant dix ans de plus, comme une étoile à qui l’on aurait refusé de briller depuis son big-bang, pâle lumière qui aurait été ternie par la cruauté des hommes et l’incapacité d’une société à préserver les plus fragiles, ces flammes dansantes et innocentes que sont les enfants.

Née un 1er mars, Mimi est poisson. Elle ne sait pas qu’on peut aussi avoir un ascendant, car elle ne connait de l’existence que la descente, jusqu’aux enfers et en ligne droite. Du poisson, elle en a les yeux un peu globuleux et sans vie de ces dorades braisées au regard nacré qui nous regardent souvent du fond d’une assiette, d’un air impuissant et de dépit, quand on les dépiaute en soulevant leur robe argentée. Elle aurait pu être jolie, méritant alors pleinement son surnom de Mimi, mais la vie et la maladie, dont elle me parlera plus tard, en décideront autrement.

A l’âge de six ans, ne pouvant plus s’occuper d’elle, sa mère la confia à sa grand-mère qui en assurera la garde jusqu’à l’adolescence. Cette femme tenait une sorte de pension de famille, d’auberge dans laquelle elle louait des chambres à des gens de passage ou au mois, pour les habitués. Nous parlerons longtemps, de choses insignifiantes, pour déjouer les tentatives d’évitement de Mimi qui ne voyait pas ce qu’elle avait d’intéressant à raconter et pourquoi je voulais savoir qu’elle avait été sa vie, une existence qui ne méritait pas d’être racontée et encore moins vécue. 

Ce n’est qu’au second verre qu’elle m’avoua qu’elle avait été violée dès ses six ans par des locataires de sa grand-mère. Cela dura de longues années, quasiment toute sa jeunesse. En Afrique, toute la famille vivait souvent sous le même toit. C’est ainsi que le mari de sa tante, qui vivait chez la grand-mère, la battait et l’abusait quand bon lui semblait. Alcoolique, autoritaire et colérique, il était l’homme de la maison et personne ne moufetait. Durant ses années de jeunesse, où la personnalité d’un être s’édifie et acquiert la confiance suffisante pour s’avancer dans le vaste monde et y prendre sa place, Mimi ne connut de la vie que brimades, abus sexuels, corrections et privations. On la retira de l’école en CM2 car une écolière est trop absente d’un foyer où les tâches sont innombrables, qui plus est dans un lieu de passage comme une auberge et où il faut prêter main forte, peu importe l’âge. Avant de connaître l’école de la vie, dans sa version la plus rude, Mimi était d’ores et déjà condamnée à faire le collège de l’esclavage.

Deux jours après ses quinze ans, sa grand-mère mourut. On l’expédia à Dakar, chez son père qu’elle n’avait croisé que quelques fois. Elle débarqua dans une famille pour le moins surréaliste. Son père, ayant deux autres femmes était souvent absent et subvenait comme il le pouvait au besoin du foyer. Force est de constater qu’il ne pouvait pas souvent. La belle-mère de Mimi, véritable marâtre, vit d’un mauvais œil l’arrivée de cette adolescente au caractère éteint. Elle en fit immédiatement sa boniche, la frappant et la réprimandant sans cesse. 

Je passe rapidement sur les détails de cette vie de soumission et de punition, pour ne pas faire fuir le lecteur, si ce n’est déjà fait, et parce que cela mériterait de réécrire une version complète, plus africaine, des Misérables. Mais ce n’est pas l’objet de cette chronique.

Mimi demeurera quinze ans chez son père et cette mégère de femme, servant de bonne à tout faire pour sa propre famille. Elle cumulera un nombre incalculable de fugues, vivra parfois dans la rue avec tout ce que cela implique pour une jeune femme esseulée dans les ruelles et les faubourgs d’une grande ville africaine. 

A la mort de sa mère, elle retrouvera ses grands-parents maternels et ira vivre chez eux. C’est la première fois de sa vie qu’elle n’était plus violée, brimée ou tabassée et qu’on la respectait en tant qu’être humain. C’est à cette époque-là, à trente ans, qu’elle décida d’être libre, de faire ce qu’elle voulait, de s’affranchir de tout ce qu’on lui avait fait subir durant trois décennies, sans que jamais elle n’ait eu conscience que tout cela n’était pas normal et constituait un crime. 

C’est alors que Mimi découvra le monde la nuit, travaillant en discothèque et arrondissant ses modestes émoluments par quelques passes hebdomadaires, m’avouant ne savoir finalement rien faire d’autre.

Mais comme le sort est parfois tenace et qu’il s’acharne comme un vautour sur les proies les plus faibles, Mimi n’était pas sortie de l’auberge. Dès lors qu’elle prit sa liberté et se mit à travailler comme entraîneuse dans un dancing comme celui où je jouais les anthropologues, elle tomba malade et se mit à développer tout autour du cou un goitre et une hypertrophie de certaines parties du visage, expliquant notamment les raisons de ses yeux globuleux. Je laisserai le lecteur décrypter les messages que le corps, par l’entremise de cette maladie, lui passait et la symbolique qui se cache derrière ce type de dérèglement physique.

Mimi était sous traitement depuis onze ans. Le gonflement de son cou ayant heureusement disparu, il ne lui restait plus que ces yeux semblant sortir de leurs orbites, comme ulcérés par ce qu’ils avaient vu au cours de son existence.

Comme je l’interrogeai sur ses rêves, Mimi me fit cette réponse désarmante : « J’aimerais tant ouvrir un commerce de vêtements. » … « Si seulement j’avais de l’argent ! », précisa-t-elle.

Encore fallut-il qu’elle puisse avoir un compte bancaire, Mimi faisant partie des soixante-dix pourcents de la population qui vivent dans l’économie informelle, sans garantie ni salaire, qui doivent descendre dans la rue chaque jour pour gagner de quoi survivre. Encore fallut-il qu’elle rencontre quelqu’un qui croit en elle et qui l’aide à réaliser ce rêve, car seule, manquant de bagages – à part peut-être celui que l’on appelle un baise-en-ville – elle était bien incapable de se lancer et de créer une boutique de prêt-à-porter. Enfin, fallut-il aussi qu’elle croie en son propre destin, qu’elle considère que le pire était derrière elle et qu’elle puise la force dans son tempérament pour croire en des lendemains qui chantent. Mais rien jusqu’à l’heure de notre conversation ne le laissait présager ou m’indiquait qu’elle soit capable de cela.

Lorsque je lui demandai si un jour elle avait été heureuse, elle réfléchit un long moment. Nous n’entendions plus que le son assourdi des chansons qui montaient de la boîte de nuit, venant troubler le calme de cette terrasse où la fraîcheur revenait à pas de loup, après une après-midi de fournaise. Soudain, sortant de son silence qui lui tenait lieu de recueillement, elle me fit cette réponse déconcertante : « J’étais heureuse chaque jour où j’avais un client qui me permettait de gagner assez pour subvenir à mes besoins et payer mon traitement contre ma maladie ». 

Mimi était définitivement tout en bas de la pyramide de Maslow. Elle croupissait depuis des décennies, comme des millions d’êtres humains, dans les soubassements de cette pyramide dont nous ne connaissons en Occident que les étages supérieurs, vantant les besoins d’épanouissement, d’estime et d’utilité. Elle était à des années lumières, comme tant de nos semblables sur Terre, des mots Amour, Gratitude ou Bienveillance dont les gens engoncés dans un confort de vie moderne se repaissent à l’envi, en oubliant si souvent les autres. 

Plombé par tout ce qu’elle venait de me dire, intérieurement en rage vis-à-vis d’un monde qui est capable de produire et de tolérer une telle infamie, de voler l’innocence des enfants dont la sauvegarde et l’éducation devraient être sacrées et absolues, je mis un terme à cet entretien douloureux pour nous deux. Avant qu’elle ne redescende vers son gagne-pain, souhaitant pour ma part rester seul face à un tel aveu, Mimi répondit de bonne grâce à mes deux dernières questions.

Je lui demandai si elle avait un message à faire passer par l’intermédiaire de ma plume. Elle me répondit spontanément ceci : « Je dirais à une petite fille de tout faire pour demeurer prés de sa mère, d’être avec elle pour être en sécurité. »

Enfin à la question : « Mimi, si Allah venait maintenant et te demandait ce que tu souhaiterais le plus au monde, étant prêt à te l’offrir, que répondrais-tu ? ». 

Elle baissa son regard vers le sol et me répondit en esquissant un sourire où je lus toute l’innocence désenchantée de la jeune fille qu’elle était : « Je voudrais qu’il m’offre un bon mari… ».

Après nous être serrés dans les bras, je restais là sur cette terrasse, comme terrassé par ce moment de vérité. Je la vis s’éloigner après avoir vidé son sac pour la première fois, m’adresser un salut de la main alors qu’elle redescendait les escaliers vers sa vie. 

S’il est de notoriété publique que tout homme rêve un jour de sortir une putain de sa condition ou de sauver une femme, je restais ce soir-là avec la curieuse envie de demander cette femme en mariage, d’en faire littéralement une princesse, ne serait-ce que pour lui montrer ce que peut être l’amour et lui prouver que la vie peut être lumineuse, joyeuse et généreuse parfois. Je songeai alors à cette phrase du Dalaï-Lama qui disait « Vous êtes maître de votre vie et qu’importe votre prison, vous en avez les clefs. ». Je me demande ce que Mimi en aurait pensé, quand elle se faisait violer par des inconnus puis par des membres de sa propre famille. Je me demande ce qu’aurait fait ce monarque, par définition privilégié par le sort, guide spirituel pour des millions de disciples, s’il s’était retrouvé ainsi abusé durant d’interminables années par des hommes dont la spiritualité n’était pas la qualité première. Où aurait-il planqué le trousseau de clés de sa propre prison, gardée par des geôliers si cruels et si opiniâtres dans leur effort de détruire toute humanité ? 

J’ai longuement hésité à écrire et publier ici ce témoignage de la vie de cette femme, sans doute pour ne pas plomber le récit ou pour m’épargner lâchement de devoir écrire sur une page blanche, une histoire d’une noirceur inégalée. 

C’est alors que je me suis rappelé l’air étonné de la patronne de la discothèque et de l’hôtel lorsque je lui ai dit que j’avais interviewé Mimi. Je revois son air éberlué qui semblait murmurer sans méchanceté : 

« Mais en quoi la vie de Mimi peut-elle t’intéresser ? »

Et bien c’est pour lui rendre hommage, pour que des centaines de personnes entendent parler de Mimi, la reine bafouée d’une discothèque dakaroise, pour que des milliers de personnes ouvrent les yeux sur ces millions d’enfants qui sont exploités, avilis, battus ou violés chaque année de par le monde, que j’ai décidé de parler de Mimi, à qui je souhaite du fond du cœur d’ouvrir un jour un commerce de vêtement, de trouver un bon mari et surtout, d’adopter une petite fille dont elle deviendra l’indéfectible maman, le baobab d’amour auprès duquel il fera bon vivre.

Quant à moi, j’allais me coucher vers trois heures trente du matin, avec cette phrase de Cioran, toujours lui, qui me trottait dans la tête : 

« Pendant l’insomnie, je me dis, en guise de consolation, que ces heures dont je prends conscience, je les arrache au néant, et que si je les dormais, elles ne m’auraient jamais appartenu, elles n’auraient jamais existé. »

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

3 commentaires sur « Putain de vie »

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