Sortis de terre

Ce voyage en terre africaine gagne en profondeur, chaque jour davantage, au fur et à mesure que les liens se tissent, que les rencontres se font plus surprenantes et que la vie, dans sa folle générosité, me met sur le chemin de gens exceptionnels par leur parcours de vie et les leçons qu’ils en ont tirées…

Encore tant de choses apprises durant ces trois derniers jours passés à Dakar puis dans les environs du Lac Rose, là où s’achevait jadis le légendaire rallye Paris-Dakar. Je me laisse apprendre les secrets de la culture de ce pays complexe, intriguant, parfois horripilant car si différent de mes repères occidentaux que je dois apprendre à oublier, mais si souvent envoûtant par sa chaleur humaine, la gentillesse des sénégalais que je rencontre et des français, ayant décidé d’immigrer durablement, par choix personnel, sur cette terre d’accueil où ils sont devenus des « Sénégaulois ».  

J’ai aimé les heures de conversation et de connivence immédiate avec Carole A., cette française, une femme de tête, libre et doté d’un caractère bien trempé, dont on ne voit que le cœur sur la main et le sourire de jeune fille qui aime toujours croquer la vie à pleines dents. Carole me fut présentée par une amie d’amie, prénommée Barbara, que j’avais rencontrée en Australie au début de mon voyage entamé il y a une trentaine de mois. Comme si mon vagabondage de par le monde était en réalité une course de relais, où je ne serais que le témoin qui passe de main en main, chacun se passant le gitan pour l’emmener plus loin, plus vite vers l’essentiel. 

Barbara m’avait contacté en voyant que j’étais à Dakar et m’avais proposé de me mettre en contact avec Carole qui lui avait loué un logement, du temps où l’on était libre de voyager et où un virus n’avait pas encore paralysé l’humanité tout entière. Comme je ne voyage finalement que pour les rencontres et grâce aux gens, j’avais bien sûr accepté, ignorant naturellement si ce serait une rencontre éphémère ou une amitié durable. Le nomade en quête de lui-même est comme un chercheur d’or courbé sur une berge. Il sait qu’il va lui falloir creuser sans relâche la terre nouvelle, dont ses pas manouches parcourent le relief à la recherche des arpents les plus prometteurs. En misant constamment sur sa veine naturelle, il tamise chaque jour le limon humain dans l’espoir de découvrir la pépite, cet homme ou cette femme qui fera sa part de bonheur et justifiera le voyage, constituant ainsi le fragment étincelant qui jaillira des eaux boueuses, le sortant à jamais des eaux noires de la médiocrité.

Le premier soir où nous nous sommes rencontrés, ne trouvant aucun restaurant ouvert en cette période de Ramadan, Carole m’a finalement convié chez elle, en plein cœur de ce quartier populaire et vivant de Dakar que sont les Mamelles. C’est dans cette maison qui lui ressemble, accueillante, pleine d’âme, artistique en diable, ouverte sur un jardin intérieur où les oiseaux ont établi leur royaume, pleine de recoins et d’alcôve propices aux confidences que nous avons fait connaissance. Il faut dire que le très honnête bourgogne blanc 2016, accompagné de quelques légumes grillés d’inspiration grecque, furent d’indéfectibles complices quand il se fût agi d’écouter son histoire, en lui posant mille questions. 

Carole a passé son enfance et une grande partie de sa jeunesse au Sénégal. Comme beaucoup, elle rentra en France pour faire ses études supérieures qui devaient la mener vers une carrière de pharmacienne. 

Le diplôme en poche, un mariage heureux, quatre enfants et deux pharmacies créées puis revendues, toutes ces étapes occupèrent joliment une trentaine d’années, jusqu’à ce que le vent du devoir accompli et une envie de liberté viennent réveiller ses racines africaines, enfouies mais vivaces, sous l’apparence d’une vie agréable, condition nécessaire mais pas suffisante, pour cette femme résolument libre.

C’est ainsi qu’après une séparation amoureuse, elle reprit le chemin de son Sénégal chéri pour y jeter les fondements d’une seconde partie de vie sous le signe revendiqué d’un bonheur retrouvé, goûtant le privilège d’être bien entourée et plusieurs fois grand-mère. Toutes les conditions étaient enfin réunies pour oublier le monde de la pharmacopée et se jeter corps et âme dans une existence artistique. Carole est aujourd’hui une créatrice talentueuse et renommée dans ce bout d’Afrique, œuvrant depuis des années à produire localement tous les objets de décoration et les accessoires pouvant séduire sa clientèle d’expatriées. Elle passe son temps à savourer son existence africaine, malgré son agenda débordé qui cumule ses engagements humanitaires et son réseau de copines avec lequel elle entretient des liens fréquents et sincères. Mais c’est le réseau des artisans qu’elle a patiemment sélectionnés et qui travaillent exclusivement pour elle, qui occupe la majeure partie de son temps, considérant qu’il est de son devoir de les soutenir et de faire vivre les dizaines de familles sénégalaises qui dépendent au final de ses talents artistiques. 

Depuis que le coronavirus a sévi au Sénégal et bien que le flot de clientes se soient considérablement tari, elle continue de les faire travailler, comme si de rien n’était, pour qu’ils ne souffrent pas de cette crise économique. Elle assume de voir s’envoler ses économies, misant sur sa bonne étoile et sur des lendemains meilleurs qui tardent à revenir… Cela en dit long sur cette femme-artiste au grand cœur.

Quelques jours plus tard, alors que le soleil se couchait sur cette partie de l’Atlantique, Carole me conduisit en pirogue jusqu’à l’île de Ngor, où elle avait passé l’essentiel de sa jeunesse à courir dans les ruelles sablonneuses. A ma grande surprise, des années plus tard, tout le monde continuait de saluer cette femme blanche de peau mais pleine d’ébène dans sa spiritualité. Nous dinâmes dans une gargote au bord de l’eau, les pieds nus dans le sable, tandis qu’elle me confiait des anecdotes et m’expliquait les arcanes des cultures Peuls et Wolof dont elle a le secret et qui échappent à tous les visiteurs trop pressés de retrouver les plages ensoleillées et le rythme des voyages organisés.

J’emporterai comme un souvenir indélébile, notre dernier déjeuner, moment délicieux de conversation et de complicité, où le temps semblait suspendu alors que nous dégustions de belles salades composées d’avocats-beurre et de courgettes grillées, accompagnées d’un sémillant chenin blanc Sud-africain, dans l’écrin de verdure et de silence de son havre de paix, loin de la cohue tapageuse de ce Dakar à laquelle je commençais à m’habituer. 

Après, une telle tombée de rideau, il était temps de me mettre en route vers le lac Rose afin de vérifier par moi-même, si ma vie continuerait encore à se teinter de cette douce couleur, si magnifiquement chantée par Piaf… 

A une petite heure de route de Dakar se situe ce fameux lac rose, l’un des lieux les plus visités du Sénégal dont le nom officiel est lac Retba. C’est une sorte de lagon constitué d’eau de mer qui est alimenté par l’Océan Atlantique, tout proche. Toutefois, dérèglement climatique oblige, il s’évapore et se réduit un peu plus chaque année, menaçant du coup les deux principales sources d’activité du lieu : le tourisme et l’exploitation du sel.

En dehors des quelques gargotes d’artisanat local et des étals de souvenirs pour touristes qui jalonnent le parking, l’intérêt principal est de se perdre sur la rive sud du lac où les habitants du coin œuvrent à extraire des montagnes de sel blanc qui ne profitera guère aux sénégalais puisque ce sel, une fois mis en sac, est expédié en France pour saler nos routes et nos trottoirs, en prévision d’un hiver un peu givré. Certains tentent bien de vendre quelques petites pochettes plastiques emplies de sel, en vantant ses qualités culinaires, mais il faut bien avouer que sa destination majoritaire est moins noble et que l’on est loin d’un artisanat local, intelligent et durable, tel que l’a magnifiquement réussi le sel de Guérande ou l’engouement marketing que connait le sel de l’Himalaya. 

L’entrepreneur qui sommeille en moi, que je musèle et bâillonne depuis trois ans, pour laisser s’exprimer l’écrivain, ne peut s’empêcher de penser que le Sel du Lac Rose serait une jolie marque qui trouverait avantageusement sa place dans les meilleurs restaurants. Mais visiblement, on ne fait pas ici dans la dentelle, préférant saler en gros des autoroutes gauloises plutôt que de se frayer des chemins raffinés vers l’univers des gastronomes, toujours prêts à payer une note salée pour combler leurs papilles.

Mais ce n’était pas le lac rose que j’étais venu voir en priorité. Privilégiant désormais les rencontres prometteuses avec des gens passionnants, les paysages sublimes sont une cerise sur le gâteau que je savoure comme il se doit, mais qui ne constituent plus la seule quête du voyageur. J’avais donc rendez-vous avec un français, Jacques Dor, apparemment un être libre et original, qu’une amie m’avait conseillé de rencontrer après nous avoir mis en contact. Il faut avouer que notre première conversation téléphonique fut chaleureuse et prometteuse pour la suite. Je décidai donc de passer la nuit dans son havre de paix, baptisé la Maison Blanche.

J’empruntais donc une piste sablonneuse et quelque peu chaotique, qui longe la rive nord du lac, pour rejoindre la demeure de l’ami Jacques. Je roulais à faible allure pour ne pas esquinter la voiture que j’avais louée, après d’âpres palabres afin d’obtenir un prix plus compatible avec mon budget de routard. La crise touristique, engendra une absence quasi-totale de client constituait pour moi un effet d’aubaine qui ne justifiait plus les tarifs délirants que pratiquent d’ordinaire les loueurs de voiture à Dakar. Il faut bien avouer que la berline climatisée qu’on m’avait refourguée était particulièrement basse et peu adaptée à une conduite sur sable. Comme souvent dans la vie, ce qui devait arriver arriva. Suivant les indications de mon GPS, visiblement déboussolé dans ces contrées exotiques, je bifurquais un peu trop tôt en coupant à travers d’un village où tout le monde s’étonna de voir un extra-terrestre passer et emprunter ces rues pleines de sable avec une voiture si peu appropriée. J’eus tout de même la chance de vivre ma première leçon d’ensablement au beau milieu de ce bourg perdu au milieu de nulle part. Si bien que deux ou trois habitants vinrent me prêter main forte en me dispensant de vains conseils dans un français très approximatif. Je compris assez vite que le français, pourtant langue officielle du Sénégal, n’est pratiqué ici que par bribes ou approximations, exactement comme la science de la conduite ou la connaissance du code de la route. Après avoir essayé sans succès de reculer ou d’avancer, les roues tournaient dans le vide et l’avant de la voiture reposait sur le sol comme un navire piteusement échoué.

C’est dans ces moments-là que l’on découvre la magie de l’Afrique et une solidarité spontanée, quasiment disparue de nos pays modernes. J’expérimentais ainsi, de manière concrète, le concept philosophique d’Ubuntu, promue par les sud-africains, mais qui s’est magnifiquement répandu dans le reste de l’Afrique. Ubuntu en langue bantoue signifie littéralement « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes » et promulgue une pensée d’interdépendance entre les êtres et d’entraide. 

J’eus beau tout faire pour reculer ou avancer, après avoir creuser le sable autour des roues, mis des pierres pour que les pneus retrouvent de l’adhérence, essayé de trouver des planches ou des bouts de bois pour faire office de plaques de désemblement, rien n’y fit. La voiture était coincée et la jupe basse de la calandre avant, conçue pour apporter de l’aérodynamisme sur route, se révéla parfaite pour garantir un ensablement redoutable puisqu’elle raclait le sol comme une pelle lorsque j’essayais de reculer, lestant un peu plus l’avant de la voiture. La situation devenait cocasse. Il y avait maintenant plus de vingt-cinq paires de bras occupées à œuvrer pour ce qui devenait l’attraction de tout le village. C’est alors qu’un vieux monsieur passa, regarda la situation et tenta de m’expliquer dans un français remontant à l’école primaire, qu’il fallait dégonfler les pneus. Bien que j’eusse regardé quelques vidéos sur la conduite de 4×4 dans le désert et connaissais cette technique permettant une meilleure adhérence sur le sable, je ne voyais pas comment le fait d’avoir des pneus sous-gonflés allait me tirer de cette ornière, la voiture reposant complètement sur un lit de sable, ses roues avant tournant dans le vide. L’excitation était à son comble, chacun revendiquant avec une attitude autorité et une certaine véhémence, sa propre solution pour venir à bout du problème. Mais ce fut l’âge et la sagesse ancestrale qui emportèrent les suffrages. Le vieil homme s’agenouilla et dégonfla copieusement les pneus avant de la berline. Je me demandai déjà où j’allais pouvoir les regonfler, alors que pour l’instant, ce n’était pas le problème principal à régler.

Je me remis au volant, enclencha la marche arrière, sous les directives péremptoires de tous ces ingénieurs des sables, tous les hommes susceptibles de soulever le train avant et de pousser la voiture se mobilisèrent, j’accélérai quand le vieil homme en blanc me donna le signal. La lourde berline, sans doute émue par une telle ferveur populaire, sembla tressaillir, hésiter puis daigna reculer péniblement de quelques centimètres, ce qui fut suffisant pour retrouver un semblant d’adhérence et se mouvoir, l’huile de coude et l’enthousiasme villageois faisant le reste. 

Je reculais finalement d’une vingtaine de mètres jusqu’à ce que le profond tapi de sable ait retrouvé l’aspect d’une terre battue. Ce fut des hurlements de joie et une franche satisfaction d’avoir sorti le toubab de son trou et de lui avoir démontré, par cette épreuve, ce qu’est la fraternité africaine ! Je pris une photo souvenir de tous les membres de cette valeureuse équipe, qu’ils ne recevront, hélas jamais, car aucun ne disposait d’un téléphone capable de recevoir des images, si tant est qu’ils fussent capables de me dicter leur numéro de téléphone en une langue autre que le wolof. Si d’aucuns pensent encore qu’on parle français au Sénégal, je vous recommande de venir vous ensabler dans l’intérieur du pays, ou ne serait-ce que d’essayer d’avoir une conversation avec un chauffeur de taxi de Dakar, sur un sujet autre que la négociation du prix de la course… Selon moi, au vu de mon expérience et de mes rencontres, il y a peu de chances qu’avec la jeune génération, la pratique du français s’améliore ! Je saluai tous ces artistes de la débrouillardise, après les avoir chaudement remerciés et avoir donné un billet à une vieille femme pour qu’elle achète et répartisse des petits cadeaux ou quelques bombons pour la horde d’enfants qui n’oubliaient pas, contrairement aux adultes, de réclamer leur dû. Ce n’est pas tous les jours que le Père Noël des toubabs vient s’ensabler au beau milieu du village…

Mes sauveurs du village de Keur Mareme Bengue

Je rebroussai donc chemin, après avoir eu Jacques au téléphone qui vint me retrouver avec sa vieille voiture tout-terrain ayant servi dans l’armée française, un 4×4 hors d’âge sur lequel ne subsistait que l’essentiel: un moteur inusable, un volant siglé du lion de Peugeot, quatre roues , un levier de vitesse craquant à chaque rapport, un pare-brise rabattable, bien utile dans ces contrées de sable et de poussière, et deux sièges qui avaient dû connaître le séant de quelques gradés de l’armée, désormais partis à la retraite depuis belle lurette ou en train de se remémorer leurs campagnes africaines depuis le royaume des cieux.

C’est avec un tel attelage que je vis apparaître le rêve immobilier de mon nouvel hôte. La vue de sa demeure avait quelque chose d’incongrue, presque hallucinante, au milieu de ces quartiers de demeures inachevées, constituées de parpaing et de fers à béton apparents. La bien nommée Maison Blanche, ressemblait à un ryad ceint de haute murailles blanches posé au milieu de terres arides et désertiques. 

Une fois passée la porte d’entrée, je découvrais un lieu sublime, le rêve immobilier de Jacques, imaginé depuis des années et bâti par lui-même en y investissant toutes ses économies, son imagination visiblement débordante, sa créativité et toute sa sueur ! J’entrai dans cette demeure folle et magnifique à la fois qui respirait la paix et le raffinement. Je ne savais plus si j’étais au Sénégal, au Maroc ou à Santorin.

Jacques est un joyeux fou comme on aimerait en croiser plus souvent, un homme qui va au bout de ses rêves, contre vents et marées, en dépit des avertissements de tout son entourage qui ne manqua pas, durant des mois, d’essayer de le dissuader de se lancer dans une telle aventure. Les gens raisonnables ne sont jamais avares de mise en garde afin de dissuader un doux rêveur de tenter l’impossible et de chercher son bonheur dans l’accomplissement d’une chose qui les dépasse. Il ferait mieux de se taire pour ne pas décourager celui qui est justement en train de leur prouver que l’impossible n’est jamais sûr !

Ce fut la rencontre de l’ami Jacques et d’un jeune maçon sénégalais, Albert, qui permit la construction de ce lieu hors du commun. Après de multiples péripéties et quelques coups du sort, Jacques parvint à s’offrir un terrain de 600 mètres carrés en bordure de ce bourg esseulé, sur lequel il comptait bien construire sa maison d’hôtes en utilisant une technique originale, que l’on appelle le superadobe, afin que sa demeure réponde à tous les critères qu’il souhaitait. Elle devait être solide, écologique, isotherme, résistante au feu, aux inondations et aux termites et, cerise sur le gâteau, moins onéreuse qu’une construction classique. Quand je vous disais qu’il était fou !

Le superadobe est un mode de construction, inventé dans les années 2000, alliant innovation et tradition, qui n’utilise ni le bois ni le ciment, respectueuse de l’environnement, utilisant les matériaux locaux et particulièrement bon marché afin qu’il soit accessible au plus grand nombre. Le hic, c’est qu’Albert ne connaissait rien à la technique du superadobe. Qu’à cela ne tienne, Jacques lui paya une formation afin qu’il soit capable de réaliser la maison de ses rêves dont il avait peaufiné les plans durant ses années. Jacques, journaliste de presse écrite et envoyé spécial pour de grands journaux parisiens, mit fin à ses activités professionnelles et vint s’établir au Sénégal pour participer activement au chantier de sa maison blanche, baptisée Kerdor, « la maison de dor » en langue locale.

Le principe du superadobe consiste à concocter un amalgame d’argile, de sable, de chaux et d’eau dans des proportions qui n’ont rien à envier à la formulation secrète du Coca-cola ou d’un Thiéboudiène, le plat national sénégalais ; chaque famille se transmettant jalousement de génération en génération, la recette tant convoitée. Après d’incalculables essais, Jacques et Albert, estimèrent qu’ils tenaient le Saint graal. Ils pouvaient passer à la réalisation, en emplissant de longs sacs de toile, comme on le fait avec le boudin, de l’amalgame de terre ainsi obtenu. On empile ensuite les sacs bourrés de cette matière qui se solidifie comme du ciment, que l’on dame énergiquement et s’est ainsi que les murs s’élèvent peu à peu, donnant forme aux plans élaborés par notre architecte-journaliste. Jamais une maison n’avait auparavant mieux mérité le qualificatif de « sortie de terre », puisqu’elle utilisait les matériaux des environs ou issus directement du terrain.

Le résultat était bluffant et la passion qui animait cet homme venu jeter les fondations de son rêve en terre étrangère forçait le respect. N’envisageant initialement d’y rester qu’une nuit, je prolongeai naturellement mon séjour, séduit par la douceur de vivre et l’amitié naissante pour ce drôle d’énergumène ! Jacques n’avait pas seulement construit un riad aux allures helléniques, où se conjuguait le blanc, l’ocre et le bleu avec l’azur tenace de ce coin d’Afrique. Non ! Il avait bâti, sans s’en apercevoir, un fortin d’hospitalité et de gentillesse !

Et comme la chance sourit souvent aux audacieux, Jacques avait fini par trouver l’amour après avoir fait la connaissance de Maty, jeune femme du cru, d’une quarantaine d’années, dont il partageait visiblement un anticonformisme chevillé au corps. Maty est la fille rebelle de sa très nombreuse famille. Elle est considérée comme le mouton noir par son père autoritaire autant que respecté qui dirige la Daara du coin, l’école coranique, dans laquelle défilent de nombreux habitants des environs. Celui-ci, polygame et prolifique a tout de même donné naissance à une centaine de descendants si l’on compte les enfants, les cousins et cousines, les neveux et nièces et la ribambelle de petits enfants qui en découle. Ceci explique assez bien pourquoi l’Afrique est une bombe démographique et va devoir affronter de gigantesques défis dans l’avenir (au niveau de l’écologie, de l’eau, de l’alimentation, de l’éducation, de l’urbanisme…). Les prévisionnistes les plus raisonnables estiment que l’Afrique va passer en moins d’un siècle de 1,4 milliards d’habitants à plus de 4,4 milliards à l’orée de 2100 ! Alors que l’Asie et l’Amérique du Sud ont entamé leur décrue démographique, l’Afrique continue de galoper de manière exponentielle. 

La sémillante Maty, exemple emblématique d’une femme africaine libérée a eu quatre maris, quatre enfants et est déjà grand-mère de trois petits bambins. Il en faudrait moins pour décontenancer son chef spirituel de père ! Bien sûr, quand je l’interrogeai sur ses projets de procréation, elle éclatait de rire et me précisait qu’elle rêvait d’en avoir d’autres. Jacques est prévenu : il va falloir agrandir la maison blanche…

Il me fallut comme d’habitude ne pas m’appesantir auprès du feu réconfortant de l’amitié et mettre un terme à nos conversations aussi passionnantes que conviviales. La route m’attendait et les embrassades furent plus appuyées que jamais, ponctuées par la promesse de nous revoir bien vite, quelque part sur cette terre aussi tordue que magnifique.

Sur le chemin du retour, traquant désormais le moindre banc de sable à l’horizon, je jetai un œil distrait au lac rose, oubliant vite ma déception de ne jamais l’avoir pas vu rosir.

Retrouvez ici les coordonnées de la maison blanche

ou sa page Facebook

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

4 commentaires sur « Sortis de terre »

  1. J’adore ton livre et ton blog, les deux me replongent dans mes voyages sur ces mêmes terres australes ou africaines, au plus prêt des émotions et des rencontres d’alors. Cela donne sacrément envie de faire pareil ! je vais peut être commencé par appeler cette fameuse Nadia que tu mentionnes en début de livre. 🙂

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s