Voyage sans retour

En temps ordinaires, visiter l’île de Gorée est l’une des activités les plus touristiques du Sénégal et un passage obligé pour tout voyageur transitant ou séjournant quelques jours à Dakar. Chaque année, un ballet régulier de bateaux, appelé ici la chaloupe, déverse des milliers de visiteurs qui envahissent ce petit bout de terre situé à quelques encablures de Dakar. 

Mais, comme vous l’aurez sans doute remarqué, les temps ordinaires sont loin derrière nous. Les hommes ont unanimement décidé d’arrêter la planète pour raisons sanitaires. La France a interdit à tous ses ressortissants de partir à l’étranger sauf pour quelques raisons soi-disant impérieuses. Le Sénégal a fermé ses frontières à tous ceux qui sont incapables de justifier d’une raison sérieuse pour obtenir le Graal : l’Autorisation Spéciale d’Embarquement (ASE). Enfin, la peur du gendarme français ou de l’agent d’immigration sénégalais, dans une société préférant collectivement les mesures sécuritaires à l’esprit de liberté, ont fini de tarir le flot des 1,7 million de visiteurs venant découvrir ce beau pays. En 2019, le Ministère du Tourisme tablait, non sans un certain excès d’optimisme, sur plus de 5 millions de touristes à l’horizon 2024. Inutile de dire qu’il va falloir sérieusement revoir les prévisions à la baisse…

Comme souvent dans la vie, le malheur des uns fait le bonheur des autres, et vice versa. J’éprouve une pointe de honte en avouant qu’il n’est pas pour me déplaire de pouvoir séjourner quelques jours à Gorée, loin du vacarme et de la pollution de Dakar et sans les centaines de touristes quotidiens. Cette triste situation rend extrêmement difficile l’existence du millier d’habitants de l’île, vivant majoritairement du tourisme. 

En débarquant, on ne passe pas une demi-heure sans qu’une dizaine de vendeurs ambulants viennent vous faire l’article, dans l’espoir que vous leur achetiez des bijoux (les femmes ici enfilent les perles), des sculptures ou peintures (activités dévolues aux hommes). S’ensuivent de longues négociations, à coup de « viens voir ma boutique » ou de « pour le plaisir des yeux », auquel j’oppose des refus polis et souriants.

Certaines vendeuses s’excusent, malgré leur insistance et face à mon inintérêt d’acheter quoi que ce soit, en me précisant avec humour « qu’elles sont comme les mouches… Elles collent mais ne piquent pas ». Alors, je compatis, nous parlons, je m’excuse et justifie penaudement mon mode de vie nomade et minimaliste. Nous finissons par nous comprendre mais ce surcroît de gentillesse ne met guère de beurre dans leur poulet yassa du soir…

On vient à Gorée pour deux raisons principales. 

Premièrement, pour la carte postale que constitue le charme indéniable, un peu désuet mais immédiatement palpable de ce lieu, surtout quand on compare l’atmosphère paisible de ce petit village, aux allures coloniales, au chaos trépidant qu’est Dakar, toute proche. Il faut se perdre au hasard des ruelles ensablées, se laisser séduire par les couleurs ocres, jaunes, blanches des maisons joliment décrépies, pour la plupart. Il faut s’assoir et prendre le temps, laisser aux portes de l’embarcadère toute préoccupation et soucis du quotidien. Goûter ce privilège d’être hors du temps, loin de la modernité empressée qui façonne si souvent nos vies. Il faut savourer avec curiosité la gentillesse légendaire de ses habitants, toujours prompts à un aimable salut, jamais avares de conseils ou d’une conversation. Mais c’est quand on y passe quelques nuits, qu’on laisse partir les dernières chaloupes chargées des visiteurs ayant un programme touristique réglé au cordeau, que l’on s’aperçoit que l’île est un petit paradis sur terre, un Éden en forme de purgatoire.

Car c’est malheureusement pour son histoire infernale que l’île est la plus visitée et a conquis sa notoriété internationale. Symbole de ce que fut la traite négrière, Gorée est devenue le principal lieu mémoriel où l’on vient apprendre et prendre conscience de ce que fut l’esclavage transatlantique, pudiquement appelé : le commerce triangulaire ! 

Bienvenue dans l’enfer du décor…

Si l’esclavage est une pratique qui remonte à la nuit des temps, entamée il y a bien des siècles par les diverses civilisations arabes, inféodant d’autres peuples africains subsahariens, ce sont sans nul doute les européens qui ont industrialisé cet avilissement de l’homme par l’homme. C’est à l’an 1441 que remontent les premières captures d’africains par des marins portugais. Mais c’est à partir de 1492 et de la découverte de l’Amérique que le développement du commerce des hommes commença vraiment à prendre de l’ampleur. Durant tout le 16ème siècle, les portugais furent quasiment les seuls à monopoliser cet effroyable commerce. Au 17ème siècle, les hollandais, puis les anglais et les français, ne voulant pas être en reste, s’y lancèrent également avec une efficacité redoublée. La traite européenne durera plus de quatre siècles, atteignant son apogée au cours des 18ème et 19ème siècle. On estime à plus de 10 millions de personnes le nombre d’esclaves qui furent capturés, soumis et envoyés vers le Nouveau Monde. Mais ces chiffres ne tiennent pas compte de tous les malheureux qui moururent lors de leur transfert de l’intérieur du continent noir vers les côtes occidentales de l’Afrique, en captivité dans les esclaveries réparties sur toute la côte de l’Afrique de l’Ouest ou durant leur convoyage, dans des conditions particulièrement inhumaines, lors des traversées de l’Atlantique sur les vaisseaux négriers. Si bien que l’estimation de 12 à 15 millions de victimes ne parait pas exagérée. 

A Gorée, la visite de la Maison des Esclaves est un passage obligé pour quiconque veut prendre la mesure de ce que fut pour ces hommes, ces femmes et ces enfants déportés, l’Enfer sur terre. C’est un lieu édifiant duquel on ressort forcément changé et bouleversé. 

Visiter ce lieu en solitaire, comme je l’ai fait, sans les hordes de touristes venues comprendre ou se recueillir, constitue à la fois un moment privilégié et intense émotionnellement. On prend conscience, mieux que nulle part ailleurs et derrière l’enchantement premier de la carte postale coloniale qui se lézarde à chaque pas, de ce que ces hommes ont subi, de cette infamie séculaire que les européens ont imposé à des peuples africains, souvent avec la complicité de leurs frères africains ou des mulâtres complaisants, et c’est ce qui rend le constat complexe et amère.

Particulièrement émouvant fut la visite de cette Maison des Esclaves où au rez-de-chaussée se trouvent la salle de tri et de pesage des esclaves, puis une enfilade de cellules où l’on répartissait les enfants, les femmes et les hommes. Ces derniers devaient peser plus de 100 kilos. S’ils ne les atteignaient pas encore, on les mettait à engraisser durant quelques mois dans une cellule d’attente. La valeur d’un esclave était variable selon le genre. Celle des hommes était au poids, celle des femmes était fonction de leur tour de poitrine et celle des enfants, au nombre de leur dents. On ne peut guère faire plus simple. Pour se rendre compte de la promiscuité et des conditions de vie durant les quelques mois où on les « stockait », dans l’attente d’être embarqués sur un voilier-négrier, après avoir été marqués au fer rouge pour les répartir en fonction de leurs acquéreurs ou de leur destination finale, il faut imaginer quinze à vingt personnes dans une cellule de 7 mètres carrés maximum. 

Si vous pensez que le mot inhumain est un euphémisme, que dire alors de la bien-nommée   cellule des récalcitrants, dans laquelle étaient enfermés tous les pauvres bougres qui se révoltaient ou rechignaient à obéir. Là, il n’était plus question de nombre. On les faisait rentrer à coup de bottes, après les avoir copieusement battus, et on les entassait dans cet espace privé de lumière, sorte de boyau de moins d’un mètre de haut où on ne pouvait se tenir qu’accroupi, en les poussant jusqu’à ce que la lourde porte en fer ne puisse plus fermer. Jamais une telle geôle n’a autant méritée le nom de porte Enfer !

Lors de sa visite, le Président Nelson Mandela, à qui l’on présentait cette cellule des récalcitrants, a souhaité s’y glisser. Il y est resté de longues minutes pour ressentir l’énergie de ce lieu de souffrance et communier. Lorsqu’il en est ressorti et qu’on l’a aidé à se relever, il sanglotait et est resté un long moment, durant sa visite officielle, sans prononcer un seul mot. On peut imaginer les sentiments et l’empathie qu’il a dû ressentir, plus que nul autre au monde, au fond de ce trou noir où tout espoir de liberté et toute dignité humaine finissaient par disparaitre à jamais.

L’autre lieu éminemment symbolique de cet univers hallucinant et chargé d’énergie se situe au bout d’un couloir donnant sur l’océan. C’est la porte du voyage sans retour, dernière issue par laquelle les esclaves devaient passer pour être chargés, à coups de crosse et de fouet, sur les bateaux qui les emmenaient à jamais vers une vie d’esclavage, loin de leur Afrique natale.

C’est sur cet huis, oh ! combien emblématique, que nombre de personnalités comme Jean-Paul II, François Mitterrand ou Barak Obama vinrent se recueillir ou demander pardon au nom de leur nation impliquée ou complice d’une telle œuvre.   

Loin de moi la volonté de transformer cette chronique en une thèse exhaustive sur les tenants et les aboutissants de l’esclavage ou sur le développement de cette pratique innommable à travers les âges, Et pourtant, il y aurait tant à dire, mais force est de constater que l’Abolition de l’esclavage qui date de 1833 pour l’Angleterre et de 1848 en France, n’a pas changé grand-chose.

De nos jours, les chiffres demeurent édifiants et sont souvent tabous. On estime que plus de 40 millions de personnes sont actuellement encore des victimes de l’esclavage, dont 71% sont des femmes. Il n’y a jamais eu autant d’esclaves dans le monde que de nos jours. Selon l’Organisation Internationale du Travail (OIT) la traite des humains est le troisième plus important trafic après celui des armes et des drogues. Un esclave seul rapporterait 4.000 dollars par an à son exploitant, ce qui ferait de « cette industrie de la soumission humaine » l’une des plus lucrative au monde, estimée à plus de 150 milliards de dollars par an. 

L’esclavage moderne revêt plusieurs formes, parfois insidieuses : 

  • Le travail forcé, imposé par des sociétés privées, des États ou des individus à l’égard d’autres individus.
  • L’exploitation sexuelle, touchant plus de 5 millions de personnes dont 1 million de mineurs.
  • Le mariage forcé soumettant les femmes à des asservissements et des privations fortes de liberté individuelle.

A l’heure où j’écris cette chronique de voyage, 1 esclave sur 4 dans le monde est un enfant ! 

Alors, pour reprendre l’une des plus belles citations que je connaisse et qui a façonné depuis des lustres ma conception personnelle de la liberté, j’userai de la voix d’une femme de lettre, Nicole Védrès qui nous rappelle, puisqu’il le faut plus que jamais, que « L’homme libre est celui qui n’a pas d’esclave. »

Venir à Gorée, se recueillir sur le passé dans ce qu’il a de plus monstrueux, rendre hommage aux millions de victimes qui auraient tant aimé connaître la liberté à laquelle nous goûtons parfois inconsciemment, en nous plaignant abondamment, est une chose juste et nécessaire. Mais regarder le monde tel qu’il est ou est en train de devenir, avec lucidité et responsabilité, est une obligation qui nous incombe, car chaque jour, dans de nombreux endroits dans le monde, la liberté individuelle et collective est cruellement menacée et jamais parfaitement garantie. Ne l’oublions jamais !

Pour finir, quelle plus belle image que ces mots du poète canadien, Jean-Louis Roy, pour honorer ce que représente Gorée ?

« Celui qui vous a dit « Gorée est une île »

  Celui-là a menti

  Cette île n’est pas une île

  Elle est un continent de l’esprit. »

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

3 commentaires sur « Voyage sans retour »

    1. Je connais ces articles que j’ai lus, car je me documente toujours avant d’écrire une chronique… cela parle de la maison des esclaves et ne remet nullement en cause l’ampleur de l’esclavage passé et moderne dont la chronique se veut le reflet. Je laisse aux experts le soin de se chamailler sur le rôle et l’importance de Gorée. Il n’en demeure pas moins que c’est un lieu de mémoire et de célébration essentiel qui sensibilise bien plus de gens chaque année sur ces faits historiques qu’un article du Monde ou une page Wikipedia qui se contente de s’attaquer au symbole qu’est devenu la Maison des esclaves, dont le rôle n’a certes pas été central, ni le plus important dans cette vaste opération du commerce de la chair et des âmes humaines!
      Comme je l’ai dit, il faut juste prendre mes chroniques pour un regard personnel, un point de vue mêlant les faits, le ressenti et la poésie. Pas pour une thèse d’historiens ou de spécialistes d’un sujet, surtout quand le débat sur un tel thème est toujours ouvert, à vif, et ne peut être conclu par un ou deux articles dissonants… Bonne journée:-)

      J'aime

  1. Tus ojos siempre mirando a reflexionar.
    Callamos nuestros pasos, para dejar que otros trancen nuestros futuro.
    Que peor esclavitud existe!
    Quien tiene los grilletes?

    Aimé par 1 personne

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