Nouvelles d’un autre monde

Me voilà confortablement installé dans un petit hôtel plein de charme et de simplicité, El Canto del Rio. Il se situe à l’extrémité d’un chemin boueux et empierré qui s’échoue sur la rive de la rivière Cumbaza, serpentant le long d’une bourgade perdue, sans grand intérêt, San Antonio de Cumbaza, dans l’état d’Amazonia au Pérou. On y accède grâce aux moto-taxis qui sont légions dans cette contrée reculée. Il se faufilent sur l’étroit pont-suspendu qui en permet l’accès, pétaradant toute la journée sur ces sentiers chaotiques et loin de tout. Un Paradis, en quelque sorte, inaccessible à souhait pour le voyageur en quête d’inspiration.

Le nom de l’hôtel est de circonstance car le chant monotone de cette rivière aux eaux brunes berce mes pensées. Ce matin, La Cumbaza s’écoule paisiblement, se jouant des bancs de pierres et de gravier, l’obligeant à mille détours pour déjouer ces barrages minéraux dont elle est la seule responsable. Les jours de pluie, de furieux torrents et des cascades ragaillardies se déversent des montagnes et viennent grossir la rivière orgueilleuse. Elle se transforme alors, en quelques heures, en un fleuve vigoureux, charriant d’énormes pierres dont la taille imposent le respect, constituant un magnifique terrain de jeu, aux heures d’accalmies, pour tout amoureux d’escalade à l’âme de cabris.

Devant un bon café, j’allume mon premier cigare de la journée, persuadé qu’elle va être riche de rencontres impromptues et de vivifiantes surprises. C’est en tout cas l’état d’esprit avec lequel j’attaque toute nouvelle journée, ne sachant pas qui me procurera et d’où proviendra ma part de bonheur quotidienne. 

J’aime démarrer ma matinée en me connectant aux nouvelles du monde, si souvent décevantes, et en écoutant des podcasts, ces émissions de radio en téléchargement qui m’apprennent ce que les hommes partagent de plus noble: la connaissance, des témoignages de vies, de la littérature, des découvertes scientifiques, des enjeux sociétaux, des interviews culturelles ou des réflexions philosophiques. Les sites de France Culture et de France Inter, par exemple, sont une mine extraordinaire de choses intelligentes. Je profite de ce tour du monde et de ce temps qui m’est offert pour faire le tour des ondes et cueillir les sujets qui m’intéressent, loisir auxquels l’entrepreneur débordé que j’étais n’avait jamais le temps de s’adonner . Cela ne me venait même pas à l’esprit, du fond de ma prison que je prenais pour de la liberté.

J’allume mon ordinateur qui s’ouvre, comme à son habitude, sur la page du journal Le Monde. C’est bien l’exercice consacré pour tout voyageur curieux qui cherche à l’explorer et à en faire le tour. Voici le florilège des nouvelles fraîches du jour qui finissent rapidement par me refroidir:

Je lis quelques gros titres, ne parvenant pas à m’émouvoir suffisamment pour que j’en prenne davantage connaissance, comme un cormoran si souvent mazouté par les  mauvaises nouvelles qu’elles finiraient par glisser, sans l’émouvoir le moins du monde, sur les plumes de son indifférence. Lui qui ne rêve que de liberté, de l’ivresse de lointains horizons et d’un monde d’émerveillement où la poésie occuperait le premier rôle…

  • Mise en accusation de Donald Trump, ce que l’on sait de l’affaire.
  • Le groupe Etat islamique confirme la mort de son chef Abou Bakr Al-Baghdadi et nomme son successeur.
  • A Hongkong, les manifestants bravent l’interdiction de porter un masque.
  • Au Liban, la démission du premier ministre ne suffit pas à éteindre la contestation
  • Amnesty dénonce l’usage de grenades tueuses par la police irakienne.
  • Une fusillade dans un bar de Marseille fait six blessés.
  • Les poissons sont aussi victimes des insecticides « tueurs d’abeilles ».

Je comprends pourquoi les français ont le record du monde de barbituriques et d’antidépresseurs. Et je ne parle que du journal Le Monde, censé être un journal de référence. Les actionnaires de groupes pharmaceutiques seraient bien avisés de prendre des parts dans le secteur des médias, notamment dans la presse quotidienne et dans les chaînes d’information en continu. Des secteurs tristement complémentaires !

Me resservant une seconde tasse de café mais prenant soin de ne rien manger de peur de vomir devant cette énumération de nouvelles écoeurantes qui, à forte dose et de manière répétée, conduirait tout optimiste invétéré au suicide immédiat, je clique dans la rubrique « Economie ».

En effet, lorsque l’on parcourt la planète sans date de retour, on cherche toujours à faire des économies et à contenir son budget. En voici les principaux titres:

  • Boeing 737 MAX : le patron accusé d’avoir fait voler les passagers dans des « cercueils ».
  • A quoi servent les riches ?
  • Face aux sanctions américaines, l’Europe dit n’avoir « d’autres choix » que des représailles. 
  • Oxfam dénonce les conditions de travail dans les plantations de thé, de fruits et de légumes.

Et cette nouvelle qui finit d’achever ma bonne humeur du jour et le frèle espoir qui me reste dans l’humanité, face à l’urgence climatique:

  • Dans un monde en pleine transition énergétique, les pétroliers sont prudents et les investisseurs réticents.

Bref ! Rien de bien nouveau sous le soleil de l’Amazonie qui se tient heureusement à distance de ces sempiternels tourments. Je voulais vérifier si le monde continuait de tourner rond, avant d’en faire durablement le tour. Visiblement, la terre continue de débloquer avec l’opiniâtre complicité de ses habitants. Il paraîtrait même que de plus en plus de gens, quelques millions tout de même, jureraient mordicus que la terre est plate ! Il serait grand temps de m’informer si dois reconsidérer mon périple et l’envisager désormais sur un plat horizontal, alors que je pensais arpenter l’hémisphère sud durant cette nouvelle année et m’habituer à vivre la tête en bas ! Il faut dire qu’à considérer toutes les platitudes de l’actualité, on finirait vite par leur donner raison…

Comme tout bon marin, dans un soupir de lassitude, je finis par refermer mon navigateur. Trop de récifs et d’avis de tempête pour surfer paisiblement aujourd’hui. J’ouvre donc mon agenda, souvent aussi vide et rassurant qu’une plage de sable blanc,  pour voir mes engagements du jour et les quelques rendez-vous qui y sont inscrits. 

9h30: Ballade dans les rochers le long du Rio Cumbaza. M’amuser à photographier les enfants qui s’y baignent, dans des éclaboussements de rires, et les femmes qui lavent leur linge en famille, au fil de l’eau, en m’adressant de timides « buenas dias ». Il faut dire que je dois être le seul gringo à trente kilomètre à la ronde.

11h00: Prendre quelques photos de fleurs et d’un parterre de pétales roses tapissant le dessous de certains arbres résolument optimistes, qui n’ont pas du lire les gros titres du Monde. Leur fréquentation joyeuse me servira de remontant pour le reste de la journée.

11h30: On m’a glissé visiblement un rendez-vous de dernière minute avec un arbre dont la particularité est de pousser au pied d’un de ses congénères et de l’enlacer dans un mouvement d’une bienveillance presque coupable. Il enroule toutes ses branches autour du tronc sur lequel il a jeté son dévolu et fait progresser cette embrassade jusqu’au sommet de l’arbre établi depuis des décennies, comme un arbre-lierre à tendance culturiste. Je ne peux échapper à une telle incongruité de la nature que je prendrai pour une preuve de fraternité forestière et un magnifique acte d’amour.

12h: Sur le chemin de retour vers l’hôtel, un défilé aérien est prévu. Quelques spécimens de papillons exotiques sont inscrits au programme et batifoleront sur les rives de la rivière en se laissant approcher pour que l’on admire le profilage aérodynamique de leur ailes multicolores et l’espièglerie de leur loopings au travers des bosquets.

12h30: Déjeuner en tête-à-tête avec moi-même au restaurant de l’hôtel. Dégustation d’un flan de légumes « façon hamburger » imaginé par Hector, le chef, qui claudique d’une jambe, s’étant fait piqué au mollet par une araignée acariâtre. Malgré une demie jambe, je peux compter sur sa complicité et ses origines indigènes pour respecter scrupuleusement ma diète végétarienne dans l’attente de la cérémonie prévue à la nuit tombée.

14h00: Sieste bien méritée après cette matinée chargée.

15h: Promenade en tuk-tuk avec Eduardo, le voisin, 61 ans et encore toutes ses dents, natif du village et très communicatif, qui aime sa moto-taxi d’un rouge vif autant que se femme dont j’ai oublié le prénom. Elle me gratifiera d’un sermon explicatif sur le mariage, me parlera d’un engagement devant Dieu jusqu’à la mort, d’un exemple à transmettre aux enfants (ils ont en six) et m’expliquera que le mariage « c’est être deux dans une même chair ». L’idée me parait magnifique mais j’éviterai de lui dire que dans ce domaine, j’ai un bonnet d’âne et qu’en terme de mariage, j’ai un brevet d’école buissonnière.

17h: Défilé des écoliers du village sur la place centrale du village. Toutes les générations sont magnifiques dans leurs uniformes impeccables. Des tous petits qui tiennent difficilement en place jusqu’aux adolescents qui s’échangent des regards en coin qui en disent long, en terme de pronostics sur le taux de fécondité des prochaines années, dans ce trou perdu.

Jupes plissées à carreaux, cheveux tirés, chemisettes blanches et amidonnées pour les jeunes filles. Même chemises à manches courtes, impeccables et repassées de prés, assorties d’un pantalon noir serré pour les garçons qui prennent des airs de crooners des années cinquante. 

Cette jeunesse sera belle à voir et portera sur ses épaules, sans le savoir, tous les signes d’espoir d’un avenir meilleur, pour ces parents qui viendront en nombre assister à ce défilé, le sourire aux lèvres et les yeux embués de fierté.

18h: Alors que la nuit s’avancera, j’endosserai mon sac pour rejoindre le centre Urku Chaqui, dirigé par Don Alberto Ferrari Chavez, qui s’avère être le meilleur Chaman de la région de Tarapoto. Ma seconde séance d’Ayahuasca est prévue en tête-à-tête avec lui, dans ce qui s’annonce un traitement VIP et une expérience hors du commun en terme d’expérimentation des médecines indigènes. 

Je ferai la connaissance de « Christophe », un  ami français et ancien assistant bénévole de Don Alberto qui se joindra de manière impromptue à la cérémonie. Ce sera une belle surprise pour moi, car le personnage est éminemment sympathique et pédagogue. Il m’expliquera les mystères de l’Ayahuasca, « la liane des morts » et répondra à toutes mes questions de néophyte. Il cumule plus de deux cent cinquante cérémonies, sans compter la prise d’autres substances végétales aux vertus curatives. Cette séance fera l’objet d’un prochain post, dont je réserverai les détails et les réflexions à mon livre en cours de rédaction. 

Cette journée personnelle qui s’annonce et la nuit que je vais passer au cœur de la forêt à vivre une expérience hors du commun, guidé par l’un des plus grands chamans, ne font que confirmer la justesse des propos de Jacques Dor dont je livre ici un passage éloquent, un texte résonnant de cette sagesse que je tente de mettre en application, quotidiennement depuis bientôt une année.

« On devrait se dépouiller de tout, presque tout. Se suffire d’une valise, d’un lit, d’un manteau, d’un dessin d’enfant sur le mur. On devrait s’alléger chaque jour de tous nos poids accumulés: mauvaise mémoire, faux amis, bibelots inutiles, vestiges de vies éculées, d’espoir anéantis encore si blessant…

On devrait revenir à l’essentiel, juste ça, rien que ça. Une table, quelques livres… Faire toute la place à ce qui vient, à ceux qui arriveront, qui arrivent, afin qu’ils ne se sentent cernés d’aucune foule: vieux démons, anciens fantômes, trésors finalement hostiles entassés sur des étagères… Foules si étrangères à ce présent qui s’invente. Il faudrait se dépouiller de tout, ne garder au beau milieu de soi qu’une furieuse envie d’espace, de vrais désirs, de souvenir à venir, de luminosité, de plumes et de bras ouverts. »

Alors, en guise de conclusion d’une journée comme une autre, je finirai sur ce conseil, en une pirouette facétieuse, en vous disant que pour faire un tour du monde heureux, il vaut mieux arrêter de lire Le Monde et ses nouvelles malheureuses. 

J’en veux pour preuve que quand Jacques Dor sur ces conseils, je m’éveille aux mystères la vie!

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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