L’Amérique Latrine

Avoir le voyage comme mode de vie n’est pas un conte de fée. Ce sont des heures dépensées en kilomètres. Les deux, sont interminables et souvent synonymes de lassitude pour celui qui est dépourvu du don d’observation ou de la capacité d’émerveillement.

Il faut en effet beaucoup de ressources, puisées au fond d’une âme poétique, et une bonne dose d’enthousiasme pour continuer de se pâmer, au fil des jours, sur ce monde qui s’offre à celui qui a décidé d’en faire le tour.

Voyager, c’est se dévêtir de tous ses préjugés et renoncer chaque jour davantage à l’idéalisation de l’exotisme. Un tour du monde, surtout au début, durant les premiers mois, c’est vivre un rêve, l’ivresse de la liberté chèrement conquise, la soif des grands horizons, l’enthousiasme des nouvelles rencontres qui pourtant s’avéreront sans lendemain, la disparition du sentiment d’esclavage moderne dans lequel on se débattait dans une vie sédentaire ou citadine, emberlificoté dans des obligations et des habitudes.

Voyager, sans billet de retour, sans date de fin, n’est pas donné à tout le monde. Aller de l’avant, sans cesse, changer de lieu, explorer sans relâche, ne pas se retourner, faire de l’inconnu son terrain de jeu quotidien, ne pas savoir où nos pas nous mènent, où l’on trouvera le repos le soir venu, tout cela requiert une certaine forme de courage, d’inconscience sans doute ou pour le moins, un état d’esprit où la débrouille et l’improvisation deviennent un art de vivre.

Le voyageur au long cours est donc aussi éloigné du touriste contemporain que le serait un peintre en bâtiment besogneux de l’artiste du dimanche enjoué par sa découverte de l’aquarelle. Comme l’on dit, il ne faut pas confondre tourisme et immigration !

Le voyageur à l’âme gitane n’a plus de chez-lui. Il ne peut rebrousser le chemin. Chaque chambre d’hôtel, parfois miteuse, chaque dortoir, souvent partagé, chaque logement Airbnb, impersonnel ou mal équipé, doit devenir instantanément, pour une nuit ou quelques jours, son nouveau foyer, son home sweet home où d’ordinaire on se réfugie pour retrouver un semblant de confort et se rassurer.

Le voyageur solitaire, tel un navigateur lancé dans une odyssée qui le dépasse, a fait de la solitude sa compagne. Il a laissé dans ce passé qui s’éloigne et se dilue dans l’oubli, les siens, sa famille, ses amours, ses amis, pour s’investir, corps et âme, dans de nouvelles rencontres, gens de passage, routards invétérés, inconnus qu’il faut aborder sans savoir s’ils sont des bandits de grands chemins, des rustres intéressés par son argent, des ambassadeurs d’une hospitalité inouïe, ou une âme pure qui cherche un cœur battant, au risque de tomber amoureux et d’arrêter pour un temps son voyage.

Voyager c’est aussi se dépenser sans compter, se coltiner très souvent ce que les hommes ont fait de pire, leurs bassesses, leur égoïsme, leur prosaïsme. Heureusement, parfois, on se soulage en puisant dans ce que la Nature nous offre de mieux, avec abondance et générosité. 

La Terre est belle, géniale et prolifique de créativité. Je me dis parfois que nous ne la méritons pas! Nous l’avons reçue en partage, en cadeau au premier soir de Noël de l’humanité, et nous passons notre temps à l’enlaidir,  à l’épuiser et à la marchander. Nous nous comportons comme ces gens sans vergogne qui revendent le lendemain leurs cadeaux sur eBay. Un paradis qui s’offre à profusion, à portée de main ou de regard, malheureusement occupée par des hommes à l’esprit boutiquier! 

La vie itinérante, qui file à une vitesse sidérante, revient à arpenter une œuvre d’art dont l’artiste est délibérément inconnu, même si certains, par commodité ou prosélytisme, lui donnent le nom de Dieu. Mais c’est surtout, au cœur de cette œuvre chaque jour renouvelée, se confronter à la destruction et au vandalisme auxquels se livrent avec obstination, les hommes. 

Le voyage est, en effet, un enfer pour celui qui a un sens de l’esthétisme exacerbé ou une sensibilité à fleur de peau alors qu’il fait son chemin sur ce qui constitue naturellement un paradis terrestre, parsemé de cette beauté et de ce génie de la vie à l’état brut!

Je ne compte plus les centaines de villages qui ne ressemblent à rien, ces milliers d’habitations pas terminées, où règnent la tôle ondulée, la brique et la poussière. Ces bourgades sans intérêt, où suintent l’ennui, le manque d’imagination et l’absence de goût.

La plupart des villes traversées, le long de routes interminables qui serpentent au fond de vallées splendides, ou qui s’accrochent sur les flancs de montagnes d’une beauté ravageuse, sont l’empire du parpaing et de la décrépitude. Le laisser-aller y est la règle, les sacs en plastique volent et s’accrochent dans les arbres comme des décorations de noël, les bouteilles en plastiques jonchent les fossés, les terrains restés vagues deviennent des dépotoirs, les ordures abandonnées le sont dans l’espoir qu’une bonne volonté voudra bien s’en charger. Malheureusement tout le monde s’en décharge…

Sans parler de ces dizaines de villes aux faubourgs consternants de laideurs, royaumes de l’électrification anarchique qui arborent des milliers de câbles, officiels ou clandestins, censés permettre l’avènement de la civilisation lumineuse alors qu’elle n’est que l’hideuse religion de la fée électrique.

Durant des décennies, l’homme a œuvré avec acharnement à l’enlaidissement du monde et de son cadre de vie. Les villes débordent de pollution visuelle, avec leurs affiches et leurs publicités vantant les bienfaits supposés de la consommation. C’est une succession de boutiques, toutes pareilles, toutes vulgaires, maquillées de milles couleurs, bavardes de rabais et de promotions à saisir, qui jalonnent les kilomètres de rues défigurées et les artères bruyantes des cités latines. On est désormais bien loin de la cité Maya et de son nombre d’or, des temples Incas aux proportions mystérieuses et des villes coloniales qui perdurent sur les cartes postales. 

L’homme moderne a renié ses ancêtres et oublié les enseignements des anciens pour qui l’harmonie, l’intégration dans le milieu naturel et le respect des proportions étaient une loi tacite. On est à l’ère de l’outrance, du grand bricolage, des villes champignons davantage promues par une corruption galopante que par des règles d’urbanisme qui garantiraient un certain esthétisme. 

Il paraît qu’il faut commencer à changer en soi-même ce que l’on veut voir changer dans le monde. L’initiative personnelle et la responsabilité individuelle comme prérequis aux grands changements collectifs et, au final, à un monde meilleur. Et bien c’est mal parti! Il n’est qu’à voir les habitations, le soir venu, qui laissent deviner leur intérieur. Les maisons maintenues dans un état d’indigence que la pauvreté ne suffit pas à expliquer. J’ai vu et dormi dans des maisons, des cases, des logis qui étaient joliment tenus. Ils étaient le reflet de l’âme et de l’exigence de leurs occupants. Parfois, un bouquet de fleurs, abondantes et gratuites aux alentours, faisait office de simple agrément, mais quelqu’un s’était donné la peine d’aller les cueillir et de les mettre dans un vase de circonstance. Le bon goût, l’esthétisme, la propreté ne sont pas affaire d’argent.

La plupart des demeures sont d’un inconfort étonnant. On y vit en multitude, entassés avec la bénédiction d’une église catholique qui encourage à se multiplier. L’éclairage se limite souvent à quelques néons aveuglants ou à une ampoule suspendue au plafond, d’une puissance maximale, qui diffusent une lumière blafarde, écrasant tout, les bonnes mines comme l’espérance des habitants. 

Dans ces contrées d’Amérique Latine, le catholicisme a durablement fait son œuvre et ce, depuis la colonisation et ce qu’il convient d’appeler le génocide des peuples premiers.  L’église a battu à plate couture le musée. Dans les habitations les bondieuseries prédominent et l’art se fait rare. Jésus est membre de la famille, la Sainte encore vierge attend patiemment, à côté de l’écran de télévision vociférant ses programmes, que la telenovela se termine, acceptant avec un air résigné cette nouvelle religion cathodique qui lui fait concurrence. 

Alors, dans cette accumulation sans pareil d’habitations décrépies, de constructions laissées en chantier depuis des lustres, de ces arrière-cours ou bas-côtés jonchés de débris, de carcasses de voitures ou de rebuts de la société de consommation que le Saint Esprit, dans sa grande bonté, finira bien par débarrasser, sans doute avant la fin du monde ou la mort de la grand-mère, il convient au voyageur-esthète de se faire une raison ou de trouver son salut dans des chemins de traverses. 

C’est ainsi qu’il est indispensable, pour survivre au chaos architectural et à l’absence de toute considération esthétique, de se réfugier plusieurs fois par semaine, au grès du parcours et du cap choisi, en pleine nature, loin des hommes et de leur avidité à consommer et à jouir, pour retrouver la paix, la raison d’être du voyage initiatique, le goût du beau, du simple, de l’humilité salutaire. 

Pour me laver de l’enlaidissement du monde et du vacarme des hommes, il m’est vital de m’extraire de cette réalité pesante et d’aller me perdre, pour quelques heures de bonheur retrouver, au fond d’une forêt, sur la cime d’une montagne dont la majesté vaut toute philosophie de vie, dans le calme d’une cabane dont je fais mon palais. 

Alors pour continuer le voyage et trouver le courage d’oublier les tourments que l’être humain inflige à ses semblables et à cette terre, je me coupe régulièrement du monde, je fais un pas de côté et vais me réfugier dans le spectacle époustouflant d’un paysage, dans le silence fécond d’un lieu loin de toute réclame, dans la compagnie d’un être, rencontré par hasard, qui me rappelle combien l’humain peut-être aussi vibrant et magnifique par moment! 

Parfois, je me prends à rêver, les yeux ouverts devant un lac émeraude qui cache un volcan, devant une cordillère des Andes qui affiche dans sa géologie apparente toute l’histoire de la planète, comme dans un livre minéral ouvert et qui m’offre une architecture grandiose dont l’humanité ne sera jamais capable. Alors, seulement en ces instants trop rares, je comprends que le voyage n’est pas ma vie, mais que la vie est un voyage! 

Repartant dès demain sur les chemins malmenés du monde, je m’apprête à passer une semaine en pleine forêt amazonienne en tête-à-tête avec un chamane, dans un village perdu. Devant mettre mes idées et mes affaires en ordre, je passe le relais, comme à mon habitude, à un poète immense pour qu’il conclue cette chronique écrite au burin et relue à la toile émeri :

« Je suis une vie avant d’être un homme, une vie que je dois arracher à la langueur des horizons, et à chaque minute du temps, redresser, comme si je la disputais aux faits qui seront son ombre. Écrire fort, dur, en phrases crachées. Il faut que mes paroles marquent sur la vie des hommes, et non sur leurs pensées. » 

                                                       Joë Bousquet

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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