Le pouvoir du livre

Si vous arrivez sur cette page, c’est probablement que vous êtes sur le point de terminer mes chroniques d’Afrique. Vous venez certainement de lire la bouleversante lettre de Colette, cette lectrice inconnue qui a lu avec délectation mon premier livre, LIBRE – Écrire sur les chemins du monde, à l’ombre de son beau Magnolia, quelque part dans son haut Jura, loin de mes terres d’aventure. 

C’est la preuve que l’on a pas besoin de se perdre à l’autre bout du monde, au guidon d’une moto tout terrain, pour s’évader et véritablement voyager. Cicéron l’avait compris et nous avertissait déjà il y a plus de 2000 ans. Si hortum cum bibliotheca habes, deerit nihil écrivait-il dans une lettre à son ami Varron, écrivain et savant romain : Si tu possèdes une bibliothèque et un jardin, tu as tout.

Quelques jours après avoir publié la lettre de Colette sur mon blog, ne sachant pas encore qu’elle ponctuerais le livre que j’allais écrire sur mes 11 mois d’Afrique, je m’entretins au téléphone avec ma petite maman, à qui j’avais fait parvenir la copie intégrale de cette lettre qui m’avait tant émue. Nous parlâmes de choses et d’autres et elle me donna des nouvelles de cette Gaule que j’avais un peu oubliée depuis une année et, il faut bien avouer, qu’elles étaient peu réjouissantes et ne me donnaient guère envie de rentrer. Mais par la force des choses, pour revoir ma minuscule famille et faire le plein d’amitié, je dus me résoudre à envisager un retour forcé, durant quelques semaines. Alors que nous allions conclure notre conversation, ma mère me dit :

  • Au fait, je ne t’ai pas dit, mais je me suis entretenu avant-hier avec une vieille dame de 82 ans. Nous avons parlé durant une demi-heure, comme deux vieilles amies…

Je fus estomaqué. Évidemment, après l’effet de surprise et la vive émotion qui s’empara de moi en écoutant ses explications et les propos qu’elle me rapporta, je m’inquiétai de savoir si elle avait vendu la mèche, s’il elle avait informé Colette que j’envisageai de lui rendre visite. Ma mère me rassura, me précisant qu’elle ne se serait pas permise. Ouf ! 

Ne pouvant achever mon long périple en Afrique du Sud, comme je l’avais prévu, et après avoir expédier sur un camion ma Land Rover pour qu’elle soit revendue à Johannesburg, je pris un vol pour Paris où j’arrivais mi-mars.

Quelques jours plus tard, j’appelais Catherine, lyonnaise et elle aussi lectrice assidue de mon premier livre et mes chroniques africaines, avec laquelle j’avais entretenu une correspondance nourrie, sans pourtant jamais l’avoir encore rencontrée. Ayant prévu de faire enfin connaissance, nous fixâmes au téléphone les dates de la semaine où je lui rendrai visite. Dans le feu de la conversation, je lui demandai si elle avait une voiture et si cela lui disait de m’accompagner pour faire une petite surprise à Colette, et faire ainsi sa connaissance. Le séjour lyonnais et le périple dans le Jura furent conclus rapidement, avec un enthousiasme partagé. A la fin de la semaine, nous allions nous rencontrer et si tout allait bien, ensemble nous rendrions visite à Colette, vivant dans un petit village situé à une heure et demie de Lyon, à mi-chemin entre Bourg-en-Bresse et Lons-le-Saulnier. Il ne restait plus qu’un détail à régler : prévenir l’intéressée !

Deux jours plus tard, j’appelais Colette sur le numéro qui figurait en entête de sa lettre. Une sonnerie, trois, cinq, dix… Je patientais pour lui laisser le temps d’entendre la sonnerie et venir décrocher, l’imaginant peut-être dans son jardin, repensant à l’époque de mon adolescence, où le téléphone était fixe, posé sur un guéridon dans l’entrée d’un pavillon de banlieue, qui attendait qu’un volontaire dans la famille se désigne volontaire pour aller décrocher. A cette époque, quand on espérait un coup de fil pour soi-même, il fallait se précipiter pour interpeler l’appel, en hurlant « je preeennnds !! » dans toute la maisonnée. On ignorais que dans la pièce d’à côté, les parents échangeaient un sourire approbateur ou parfois, une moue réprobatrice. Malheureusement, comme le téléphone siégeait dans l’entrée, avec un fil à la patte, la conversation était rarement secrète bien longtemps et l’intimité vite contrariée par les allées et venues.

Je laissai encore le téléphone sonner dans le vide quelques instants, me disant qu’à 82 ans, les appels sont moins nombreux et qu’on on a passé l’âge de se précipiter.

Le lendemain, je rappelai Colette. Sans plus de succès. Une autre tentative, en début de soirée, laissant le téléphone sonner une vingtaine de fois. Rien. Lorsque je raccrochai, une pointe d’inquiétude monta en moi et les mots qu’elle avaient écrits à la fin de la lettre me revinrent en mémoire : 

Je vous remercie pour ce très beau livre, et vite, vite le prochain. Vous comprendrez, j’en suis sûr le « vite-vite » . Merci. Merci pour tout.

La vieille mère juive qui sommeillait en moi, à mon insu, commença à se faire du mouron.

Le week-end approchait, mon inquiétude pour cette dame adorable de 82 ans ne faisait que monter et je renouvelai mon appel le lendemain en fin de matinée, tablant sur l’heure du déjeuner. Nous étions à quatre jours de mon départ pour Lyon. J’avais, grâce au pouvoir du livre, deux lectrices inconnues à rencontrer, en dehors de quelques amis précieux que j’avais informés de ma venue. Le programme était encore incertain et je tenais absolument à rencontrer Colette, à lui faire la surprise de ma visite. Elle ignorait que j’étais revenu en France.

Le téléphone sonna et quelqu’un décrocha à la quatrième sonnerie. Une petite voix féminine résonna à l’autre bout du téléphone. Je me rappellerai toute ma vie de sa voix et de l’émotion qui explosa comme un feu d’artifice du 14 juillet. 

  • Colette ?
  • Oui ?
  • C’est Frédéric Pie au téléphone…

Il s’ensuivit un silence de trois longues secondes, puis une sorte de hululement qui me rappela le chant de certains indiens que j’avais connus au Pérou, à la forêt amazonienne.

  • Non !!? C’est pas possible… Comme ça me fait plaisir !!! 

Je n’ai pas assez de signes de ponctuation et de mots pour décrire tout ce qui enroba notre conversation, pour retranscrire l’énergie vibratoire qui fit d’innombrables allers-retours, à la vitesse du son, entre un magnifique appartement parisien, où je logeais et une maisonnette perdue sur les contreforts du Jura. Le temps était arrêté et je serais bien incapable de dire combien dura notre échange.

Sa seconde parole fut :

  • Comme j’ai aimé votre livre. Si vous saviez comment je l’ai lu. Dans mon jardin. Et votre style pour décrire…

Je l’interrompis.

  • Colette ! Je suis en France. Je tiens à vous dire que non seulement je vous appelle, mais que je compte venir vous voir…

C’est à ce moment que la tribu indienne dont elle devait faire partie (sans que ces voisins jurassiens, ancrés dans des certitudes granitiques, n’en sachent le moins du monde) se mit à hululer encore plus fort et plus longuement qu’au moment de nos premiers mots. Colette qui avait parcouru par contumace, à mes côtés, sans que je le sache, toute l’Amérique latine, me renvoyait au travers du téléphone, tout droit vers les peuples indigènes et les chants magique qui convoquent la vie. Tout n’était plus qu’une immense vibration humaine et des éclats de joie. 

Nous parlâmes durant un temps qui arrêta l’écoulement de tous les sabliers et le tressautements de toutes les montres du monde. Elle m’invita à déjeuner pour le samedi suivant. Je la prévins que je venais accompagné. Quelle importance. Catherine faisait déjà partie de la famille. Trois inconnus peuvent, parfois, avoir des liens de connivences et tant de chose à échanger, qui dépassent l’entendement, plus prolifique que des amis qui se connaissent depuis une éternité, sans jamais s’appeler.

Avant que je raccroche et après m’avoir donné son adresse et avoir convenu de l’heure, Colette me précisa qu’elle nous recevrait simplement, qu’il ne fallait pas que nous nous attendions à des choses grandioses. J’éclatai de rire et la rassurai. En raccrochant, je me dis qu’elle devait me prendre pour le Roi d’Angleterre, alors que c’était elle qui venait de m’offrir un Taj Mahal d’émotion à l’autre bout du fil. Nul doute que nous passerions un très beau moment d’humanité. Vivement samedi !

La première soirée de rencontre avec Catherine qui, comme le fameux Richard vivait au cœur de Lyon, fut magnifique. Elle m’accueillit naturellement comme si nous nous connaissions depuis un siècle, sans doute autant séduite par mes pensées sur le monde, que par mon âme de Robin des Bois, ce rebelle éraflé par l’injustice, n’hésitant pas à chaparder tout ce que la vie lui offre pour le redistribuer en émotion et confidences. Nous étions de prometteurs complices et je sus d’emblée que cette rencontre allait compliquer la suite de mes projets ou, au contraire, leur donner des ailes.

Nous nous mîmes en chemin le samedi matin, avec comme projet de passer le week-end dans le Jura, la première étape étant le déjeuner avec Colette. 

Vers 12h30, nous arrivâmes au fond d’une allée, à l’adresse indiquée. Face à nous un grand portail ouvert, une allée d’herbe verte et Colette qui vint à notre rencontre, souriante et fébrile, afin de rencontrer, pour la première fois, le pilote de la moto qui lui avait permis de faire le tour de l’Amérique Latine et de vivre aussi quelques aventures en Australie, en Nouvelle-Zélande, Tasmanie ou Nouvelle-Calédonie. C’est tout de même fou d’avoir fait ensemble tant de dizaines de milliers de kilomètres, de centaines de rencontres, d’avoir traversé des paysages et des expériences si inspirantes, et de ne s’être encore jamais réellement rencontrés. Le pouvoir du livre, vous disais-je.

C’est le privilège de tout écrivain-voyageur, pour moi, l’un des plus beaux métiers au monde. Il fait l’aller en kilomètres et le retour en mots. Contrairement aux touristes qui d’ordinaire s’assurent de voyager avec dans la poche un billet aller-retour. Celui qui fait profession d’aller au-devant du monde, pour y vivre et y puiser sa raison d’être, se nourrit de l’inconnu des jours à venir. Son dividende, sa plus belle récompense sont les sourires, les claques dans le dos, les yeux embrumés d’admiration et enfin, les messages d’encouragement ou de remerciements, dont Colette fut une incroyable ambassadrice !

Le premier contact fut éminemment chaleureux. Comment pouvait-il en être autrement ? Nous avions fait le Vietnam ensemble ou sauté sur Kolwezi, essuyé en même temps les tirs ennemis et la beauté du monde, dans une même déflagration de jours baroudeurs. Nous étions faits de la même âme. L’un nomade, l’autre immobile, mais puisant aux mêmes sources d’inspiration : une inextinguible curiosité et l’envie de vivre fort. Le tutoiement, au-delà des années de différence, s’imposa. Nous convînmes dans la voiture, en repartant avec Catherine, que Colette était la maman que tout être sur terre rêverait d’avoir, en plus de sa mère naturelle, bien sûr. Après cette rencontre, nous tombâmes d’accord avec Catherine, sans même nous le dire, sur le fait que le cumul des mandats, s’il est néfaste en politique, est en revanche enrichissant lorsqu’il s’agit de maternité ou de paternité, car l’amour multiplie et ne divise pas. J’ai moi-même rencontré et choisi des pères d’adoption, des parrain de cœurs, dans mon parcours sinueux qui me faisait grimper, en louvoyant, vers celui que je suis aujourd’hui. 

Je pourrais écrire un livre entier sur ce simple et si enthousiasmant déjeuner à trois. Les images qui illustrent cette chronique parleront d’elles-mêmes. Je vous laisse explorer en lumière et en couleurs tout ce que fut cette rencontre, qui valait bien un retour vers mes terres gauloises. Il y a des rencontres qu’il ne faut jamais manquer, au risque de passer à côté… de soi-même !

Sans doute qu’au travers des photos, par-ci, par-là, je ne pourrais m’empêcher de laisser les mots filer, pour quelques explications bienvenues.

Alors je donnerai la parole au vieux manouche, collectionneur de vers, qui s’accroche, dès la première occasion venue, dans les ronces fertiles de l’amitié. C’est le risque à courir, quand on reçoit des amis lecteurs qui ne se connaissent pas, que l’on décide d’écrire des ponts qui ressemblent à des mots.

Colette adore construire des cabanes. Pas pour elle, mais pour tous ses petits amis qu’elle accueille avec générosité dans son jardin, les oiseaux et les insectes, qui font ici bon ménage. Elle a une âme d’artiste-architecte. Son lopin de terre en est truffé. Les oiseaux viennent y nicher, les abeilles y ont établi leur lieux de villégiature, ou en usent comme une simple halte entre le turbin des fleurs et leur usine-ruche. Constituées de branches de bambou juxtaposées, les cabanes à insectes de Colette sont des HLM du vivant, un endroit de prédilection pour tout entomologiste en herbe, un hôtel accueillant pour toutes les bestioles et les bêtes à bon dieu. Chez Colette, les coléoptères ne se font retirer de points sur leur permis de vivre lorsqu’ils se font flasher en excès de vitesse.

Colette a tout compris. Elle a un jardin et une bibliothèque. C’est sans doute pour cela que les pensées s’épanouissent à son contact. Elles fleurissent partout dans son jardin, débordant les massifs, peuplant l’herbe folle, s’ensemençant dans les coins les plus rocambolesques, car Colette est une libre penseuse. Mais elles sont légion aussi dans ses toilettes, dont les murs sont recouverts de citations et d’aphorisme, car Colette est une sage et sait que c’est dans le besoin que l’on reconnait ses amis.

« Celui qui sait se contenter sera toujours content » Lao Tseu

« Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour montrer l’exemple » Prévert

« Voir. Entendre. Aimer… La vie est un cadeau dont il faut défaire les ficelles chaque matin. »

« Tant que l’on peut s’émerveiller de la Nature, une fleur, un écureuil, rien n’est perdu. »

« Le livre de la vie, c’est le livre suprême, qu’on ne peut ni fermer ni rouvrir à son choix. 

Le passage attachant ne s’y lit pas deux fois, mais le feuillet fatal se tourne de lui-même. 

On voudrait revenir à la page où l’on aime, 

Mais la page où l’on meurt est déjà sous vos doigts. »   Lamartine

Voilà un petit florilège de pensées qui en dit long sur Colette. Ici, les pisse-froids et les constipés, si tant est qu’elle en accueille, prennent fatalement leur mal avec philosophie.

Bien d’autres pensées s’épanouissent dans sa bibliothèque et s’envolent dès qu’on feuillette les livres, car Colette a toujours aimé les mots volages, les romans d’aventure et les histoires à l’eau de prose.

Et lorsqu’elle n’a plus de place sur ses murs ou sur ses étagères, pour accueillir les mots manouches, Colette fait peindre les murs extérieurs de sa petite demeure. C’est ainsi que, soucieuse de sa communauté et désireuse que la jeunesse s’exprime, elle a demandé à un jeune voisin de lui taguer en couleur son horrible porte de garage, en y apposant ce conseil avisé : Là où la vie nous sème, il faut essayer de fleurir

Non loin de là, une escouade de jaunes jonquilles a visiblement pris cette citation anonyme au pied de la lettre.

Je suis sûr qu’un jour, quand elle n’aura plus de place, Colette fabriquera des cabanes à mots, qu’elle disposera judicieusement aux quatre coins de sa closerie, sorte de bibliothèque de plein air pour tous les insectes du voisinage et lieux de passage incontournable pour les oiseaux migrateurs et autres gens de plume. Ce sera la demeure idéale pour l’écrivain-voyageur que je suis, car elle sera bien sûr ouverte aux quatre vents.

Quels instants magiques avons-nous passé en compagnie de cette dame d’une générosité folle, dont le regard bleu vous emmène en aller-simple vers les mers du sud et dont les éclats de rire spontanés étaient déjà pour moi une invitation à l’Afrique. Contrairement à ses promesses téléphoniques, elle avait mis les petits plats dans les grands. Chaque assiette était subtilement fleurie par un petit bouquet savamment concocté. Les plats étaient aussi subtiles et enflammés qu’une conversation de retrouvailles entre trois inconnus nés pour se connaître. Une farandole de verre des vins de la région, initiée par le Macvin, fameux apéritif jurassien, suivi par un excellent Savagnin de 2018, ponctué par quelques larmes de vin jaune, nous prouvèrent que les Dieux avaient fait leur classe dans cette région viticole, trop méconnue mais tant appréciée par les véritables amoureux du vin. 

Enfin, l’inoubliable tarte aux pommes maison fut pour Catherine et moi, notre plus belle traversée du dessert !

Colette, qui a aussi une âme de collectionneuse, n’ayant que son cœur sur la main, accumule ces symboles d’amour pour créer également des arbres à cœurs dont elle décore sa demeure ou qu’elle suspend dans le jardin. Cette femme étonnante et pleine de vie est la gentillesse incarnée, cette qualité humaine qui est sans doute la plus belle preuve de l’amour lorsqu’il est généreux et désintéressé. La gentillesse, provenant du latin gentilis, signifie noblesse d’âme. Nulle preuve nécessaire après ces quelques heures passées ensemble pour comprendre que Colette était Dame noble ! 

Mariée à deux reprises, deux fois vingt ans, Colette rencontra chez les hommes, le pire puis le meilleur. Elle a aimé sa vie, même lorsque celle-ci ressemblait à un océan d’indifférence, truffée de tempêtes affectives, ou lorsque le destin lui enleva après deux décennies de longue maladie, l’Homme de sa vie. Elle prend tout cela avec la philosophie que seule la solitude et des années de recul permettent d’atteindre. Ayant compris au travers de son existence en montagnes russes, qui mériterait un portrait dans mon prochain livre de rencontres, que rien n’arrive vraiment par hasard et que chacun doit affronter son sort afin d’apprendre, de comprendre puis de parvenir à la meilleure version de son âme. 

Nous prîmes congé de Colette sur les coups de 17h30, à grands renforts d’embrassades, nous promettant de rester en contact le plus fréquemment possible, et sur ces derniers mots de Colette qui auraient mérité une petite place dans ses cabinets : « Il faut faire tant qu’on peut faire », version jurassienne du Carpe Diem !