Une femme à sa fenêtre

Il y a des invitations qui se méritent. Celle de mon ami Manu tenait en une phrase : « Viens passer deux semaines sur l’île, tu auras le calme pour écrire. »

Il avait simplement omis de préciser que ce calme-là se gagne à l’usure et que d’habitude, avec un tel périple, j’en profite pour changer de continent. Un taxi à l’aube pour la gare, le train jusqu’à Nantes, un car jusqu’à Fromentine, le bateau enfin, et au bout du sillage une île posée sur l’Atlantique. Je ne vous dirai pas encore laquelle. Les îles, comme certaines femmes, gagnent à garder un peu de mystère. Et vous verrez que celle-ci n’en manque pas.

J’avais débarqué avec des carnets, des projets et, sans le savoir, une crève carabinée dans mes bagages. Jamais maladie n’a si bien porté son nom. Quatre jours durant, j’ai toussé, sué, mouché, expectoré, dormi, usé des rouleaux de papier toilette, éclusé toutes les réserves de mouchoirs, vantant leur douceur ouatée pour mes nasaux enflammés. Je me suis rendormi cent fois durant la même nuit, après que chaque quinte de toux m’extirpe du sommeil, transformant mon repos en un rêve inaccessible. J’ai compté les fissures du plafond ou le nombre de lattes du plancher. 

Pendant ce temps, l’île faisait la fête jusqu’au petit matin : le festival des Insulaires réunissait toutes les îles du Ponant, on chantait, on trinquait, on se racontait des histoires de marées et de naufrages, et moi je faisais naufrage tout seul sous ma couette, à dix minutes du port en liesse. Manu, telle une vieille mère juive passait une tête, compatissait, repartait. 

Le travail attendrait. La découverte de l’île attendrait. Tout attendrait, sauf mes microbes, en liesse eux aussi. Je les sentais danser sur mes muqueuses dégoulinantes. La fête battait son plein dans cette chambre à l’extrême ouest du continent où j’inaugurai la route du rhume. 

Mais le destin a de l’humour, et il choisit volontiers nos jours de faiblesse pour nous jouer ses meilleurs tours. De mon lit, je voyais la maison d’en face. Et au premier étage, contre le mur, il y avait… Elle. Toujours là. Le matin, à midi, le soir. Elle me regardait. Elle me souriait, d’un sourire discret, un peu mélancolique, celui des femmes qui en ont vu passer d’autres. Était-ce la fièvre, l’excès de solitude, ce brouillard où je flottais entre deux quintes ? J’aurais juré qu’elle me faisait des signes. Personne, depuis des années, ne m’avait regardé avec une telle constance. Au début je n’osais soutenir ses regards. Je l’ai rapidement baptisée mon effrontée. Pas un battement de cils, pas une absence, pas une migraine comme prétexte pour me fausser compagnie. Une fidélité de phare. Elle était mon phare dans la tempête embrumée que je traversai. J’en étais profondément troublé, mais n’en dis pas un mot à mon ami, durant les quatre jours que durèrent mon calvaire.

Alors, surpris de cette relation naissante, je lui ai donné des prénoms. Le lundi, elle s’appelait Marine. Le mardi, Solène. Le mercredi, dans un pic à trente-neuf, elle devint Iseult, et je me voyais déjà Tristan, buvant le philtre à même le sirop pour la toux. Un matin où elle prenait le soleil contre le mur blanc, les yeux mi-clos au-dessus des fleurs jaunes, je parvins, au prix d’une ruse de convalescent, à la photographier. Précaution d’homme prudent : les apparitions ont la fâcheuse habitude de s’évaporer au premier jour de guérison.

Rétabli, rasé, presque présentable, j’ai traversé la rue et frappé à sa porte. Rien. J’ai frappé encore. Silence. Elle n’est pas descendue. Les femmes qui vous dévorent des yeux pendant quatre jours ont parfois de ces pudeurs au moment décisif.

Je suis donc parti enquêter au village, la photo dans mon téléphone, comme un détective de roman de gare. J’ai fait le tour des commerçants. La boulangère a éclaté de rire. Le poissonnier aussi, en moins discret. Le buraliste m’a dévisagé comme on regarde un homme qui a pris trop de soleil, ou pas assez ses médicaments. Au comptoir du café, un vieux marin m’a posé la main sur l’épaule, avec cette connivence qu’ont les hommes entre eux quand il s’agit du cœur, et m’a glissé : « Allez donc voir chez Bricorama. » J’en ai déduit qu’elle y travaillait. Une femme d’intérieur, aimant les choses bien faites, les maisons bien tenues. Tout concordait.

Chez Bricorama, un vendeur en polo a regardé la photo, a souri d’un sourire que je n’ai pas aimé, et m’a conduit, sans un mot, allée numéro 7, rayon « accessoires pour portes et fenêtres ». Elle était là. Pas une : vingt. Alignées sous blister, sagement couchées dans leurs emballages, le même profil, la même coiffe, le même sourire. Des jumelles, des clones, un harem sous plastique.

« Ça, monsieur, c’est un arrêt de volet. Un arrêt de volet mural, si vous préférez. Quand il y a un personnage dessus, on parle de butée décorative, d’arrêt figuratif ; selon les régions, certains disent gond-arrêt ou arrêt à tête. Les modèles tout simples, sans personnage, on les appelle tourniquets ou arrêts à bascule. Vous en verrez plein sur les vieilles façades, des anciens en fonte, avec des femmes ou des paysans… ».

Il m’a tendu le blister avec la délicatesse d’un maquignon à la foire. « Celle-ci, c’est une tête de bergère. Elle se vend par deux. 13,90 euros la paire. »

Treize euros quatre-vingt-dix. La paire. Celle à qui j’avais prêté les plus beaux prénoms de la langue française se donnait au premier venu, en lot, avec sa sœur, pour moins cher qu’une douzaine d’huîtres. Elle n’avait pas de prénom : elle avait une référence. Elle n’avait pas d’histoire : elle avait un code-barres. Elle n’avait pas de regard : elle avait une fonction, retenir un volet contre un mur. Tête de bergère, disait l’étiquette. Dans ce monde de moutons, même les bergères se vendent en lot, et personne ne s’en émeut. On ne leur demande pas qui elles attendent à la fenêtre, on leur demande de tenir, coûte-que-coûte !

Depuis, je les vois partout. Les façades de l’île en sont peuplées. Une rousse sur un volet rouge vif, qui toise le jardin avec l’air de celle qui ne se laissera pas faire. Une autre, orangée, qui boude au soleil contre un mur de tuiles. Et même, un soir, en noir et blanc, un berger à casquette, l’œil goguenard, l’air de dire : « Tu croyais quoi, mon gars ? Ça fait quarante ans que je la tiens, moi, cette bergère. »

Pourtant, en y repensant, elle ne m’a pas menti. Elle a fait exactement ce pour quoi elle existe : tenir ouvert, tenir bon contre vents et marées, comme une infirmière à mon chevet. 

Pendant quatre jours, elle a tenu sa fenêtre grande ouverte sur la mienne, et avec elle un peu de lumière, un peu du monde, un peu de désir, quand je n’avais plus la force d’aller les chercher moi-même. 

Toutes les muses ne sont pas de chair, certaines sortent du rayon quincaillerie. La poésie n’est jamais dans l’objet ; elle est dans le regard qu’on pose sur lui. Personne à Bricorama n’est tombé amoureux d’une tête de bergère. Moi si. Je ne saurais dire lequel de nous deux était le plus malade.

Je ne l’ai pas achetée. On ne rachète pas un premier amour sous blister. Mais quand le bateau a quitté le port, à la fin du séjour, et que l’île a rapetissé à l’horizon, j’ai compris que pendant quatre jours, elle n’avait eu d’yeux que pour moi. Et que moi, depuis, je n’ai d’Yeu que pour elle.

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Je vous conseille mes amis un périple à l’île d’Yeu, car si d’ordinaire les murs ont des oreilles, ici, ils ont des yeux et c’est par d’insondables personnages en fonte, qui ont essuyé toutes les tempêtes, que le destin s’amuse à nous adresser de jolis clins d’oeil, et croyez-moi, l’île d’Yeu est une terre de chasse aux trésors. 

Pour conclure avec un brin de philosophie de comptoir, sachez que la devise de l’île est : 

In altum lumen et perfugium

Généralement traduit par : Lumière et refuge, en haute mer.

C’est une devise très belle, et plus riche qu’elle n’en a l’air, parce que chacun de ses trois mots travaille sur plusieurs plans.

Le premier tient au mot altum. En latin, il désigne à la fois la haute mer, le large, et la hauteur. « In altum », c’est donc aller vers le large, mais aussi s’élever. Pour une île, l’ambiguïté est parfaite : Yeu est ce qu’on trouve quand on s’éloigne des côtes, et c’est aussi un point haut, une vigie posée sur l’océan. La formule résonne en outre avec un passage célèbre de l’Évangile de Luc, le « Duc in altum » (« avance au large ») que le Christ adresse à Pierre et aux pêcheurs avant la pêche miraculeuse. Pour une île de marins et de pêcheurs, marquée aussi par une ancienne présence monastique, l’écho n’a sans doute rien d’un hasard : il y a dans cette devise une invitation à oser la traversée, à quitter le rivage sûr.

Vient ensuite lumen, la lumière. Le sens premier est très concret : l’île est connue pour ses phares, qui éclairent la route des navigateurs dans une zone réputée dangereuse, entre récifs et côte sauvage. Mais la lumière est aussi celle de l’esprit, de la foi, de l’orientation morale. L’île se présente comme un repère, quelque chose sur quoi l’on peut régler sa route quand tout est sombre autour.

Enfin perfugium, le refuge, l’abri où l’on se réfugie. Là encore, sens littéral d’abord : un port où les bateaux pris dans la tempête peuvent se mettre à l’abri. Puis sens plus intime : l’île comme lieu où l’on vient se retirer du monde, reprendre souffle, se protéger. Le mot latin a d’ailleurs une nuance forte, celle d’un asile auquel on court quand on fuit un danger.

Ce qui frappe, c’est la structure : le mouvement vers le dehors (au large) débouche sur deux dons, lumière et refuge. La devise dit en somme que l’île est à la fois ce qui éclaire le voyageur et ce qui l’accueille. Elle guide sans retenir, elle protège sans enfermer. C’est l’identité même d’une terre insulaire, à la fois bout du monde et havre de paix.

L’ami Manu avait grandement raison, c’est une terre pour moi, qui rêve toujours de prendre le large, mais aime tant revenir au bercail me réchauffer aux braises de l’amitié la plus vive. Qu’il soit infiniment remercié pour ce qui fait si souvent défaut dans ce monde : l’hospitalité !

Ici, pour 13,90€, même les soirs de tempêtes, on ne ferme jamais le volet à un inconnu ou à celui qui vient de loin. 

Belle leçon de vie pour une somme modeste.

La Cave à Papa en folie



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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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