Quand le compas des jambes d’un voyageur véritable le pousse à arpenter le monde, comme pour en mesurer la circonférence, et que le tressautement de ses doigts, plume ou stylo en main, fait danser les mots sur un carnet de notes, il naît parfois une manière de vivre poétiquement sa vie.
C’est ce que je ressens chaque fois que je relis ce texte écrit par Nicolas Bouvier lors de sa traversée du Japon en 1965.
Il y a ceux qui écrivent. Il y a ceux qui voyagent. Et puis il y a ceux chez qui ces deux formes d’escapade se rejoignent. Ils nous laissent de petits croquis de mots qui donnent irrésistiblement envie d’aller voir.
Nœud ferroviaire
Que peut-on voir ici?
Les ours, le bordel et la gare
murmurent quelques voix sous des parapluies
Mais comme dans l’Ouest américain d'autrefois
la grande affaire c'est encore le train partout de hauts essieux rouillent sous les ombelles et des locomotives à cloche de bronze
barbouillent ce dessin d'enfant bicolore
Entre les tas de tourbe deux étudiants jouent aux cartes au bord d'une flaque
il faut bien traverser cet été
qui ressemble à l'automne ailleurs
Les champs, les guérets verts répètent:
«Un... deux... trois cents corbeaux...»
Dites donc! cet endroit m'a l'air fait avec des restes
avec les chutes d'autres paysages mieux foutus
mais ce qu'il a pour lui
ce qui me touche
ce qu'aucune indiscrétion ne pourrait lui prendre
c'est ce solide habit normand de l'herbe
et là-dessus ces chevaux noirs
qui me font «oui» éperdument avec la tête tout pleins d'espoir et de projets
À la fenêtre du wagon
où cent mille coudes avant les miens
ont fait briller ce bois comme de la soie
je pense à ma vie mal cousue et quand le cœur me manque
ces chevaux noirs, je les regarde ancrés dans les prés comme de lourds navires
leur chevalinité m'est un bienfait.
Oshiamambe -1965
Ce poème est issu des œuvres complètes de Nicolas Bouvier aux Éditions Gallimard.
Un bijou de littérature vagabonde.













