Au début, nous allons vers l’Autre avec nos attentes, nos manques, nos élans. Mais nous n’allons pas vers lui par curiosité pure ou par générosité. Nous allons vers lui pour combler quelque chose, pour être rassurés, confirmés, reconnus. Nous cherchons un miroir, pas une altérité. Nous croyons chercher une rencontre. Nous cherchons un écho.
Puis, si quelque chose résiste – et cela résiste toujours – nos projections se fissurent. L’Autre cesse peu à peu d’être ce que nous voulions qu’il soit. Et parfois, dans cet effondrement discret, quelque chose d’autre apparaît : une présence qui ne nous appartient pas, une altérité irréductible, qui ne comble rien… mais qui transforme tout.
Nous parlons souvent de l’Autre comme d’une richesse. Comme d’une promesse d’ouverture, de découverte, de lien. Mais cette vision, si elle est juste, reste incomplète ou très romantique. Car avant d’être une richesse, l’Autre est une épreuve. Une présence qui dérange, qui résiste, qui ne se plie pas à nos attentes. Une altérité qui fissure nos certitudes et nous rappelle, parfois brutalement, que nous ne sommes ni le centre, ni la mesure du monde. Alors nous faisons ce que nous savons faire : nous filtrons, nous interprétons, nous ajustons. Nous aimons ce qui nous ressemble, nous comprenons ce qui nous rassure, et nous appelons cela rencontre. Mais la véritable rencontre commence ailleurs.
Nous vivons dans un monde saturé d’images, mais en manque cruel de véritables regards. Jamais nous ne nous sommes autant exhibés. Et paradoxalement, jamais nous ne nous sommes aussi peu révélés, dans la vérité nue de notre être. Les Anglais, pour parler d’une exposition, appellent cela une exhibition – mot qui dit à la fois le lieu d’accrochage et l’exhibitionnisme, la galerie et la foire, l’œuvre et la parade. Nous nous mettons en scène sans véritablement nous révéler, promouvant une vie idéalisée, retouchée, qui n’a guère à voir avec ce que nous sommes vraiment. L’exposition est devenue le masque le plus efficace qui soit.
Nous capturons, nous cadrons, nous diffusons. Mais de moins en moins, nous laissons advenir. Le selfie est devenu le symbole narcissique de cette époque : une image sans altérité, sans distance, sans résistance. On ne capte plus le monde. On se confirme. On se rassure. On devient l’acteur de sa vie filtrée, enjolivée, retouchée, et l’Autre, peu à peu, n’y tient plus qu’un rôle secondaire – figurant docile, accessoire commode de notre égocentrisme.
Toute véritable image, pourtant, suppose une épreuve. En photographie argentique, l’épreuve n’est pas l’instant capturé. Elle est ce moment fragile où ce qui a été exposé à la lumière accepte de se révéler. Il faut du temps. De l’ombre. Une forme d’abandon. Un temps de pose. Et surtout, une surface sensible. Il en va de même de la rencontre. Rencontrer, ce n’est pas capturer une image de l’Autre. C’est accepter d’entrer, ensemble, dans ce processus incertain où quelque chose peut apparaître… ou non. C’est consentir à être traversé par la lumière, sans savoir exactement ce qu’elle révélera. Car toute lumière véritable expose. Et toute exposition comporte un risque : celui de la surexposition, celui de voir apparaître ce que l’on ne maîtrisait pas, celui d’être déplacé.
Mais l’Autre existe-t-il vraiment… ou ne rencontrons-nous jamais que des versions de nous-mêmes ?
C’est une question ancienne, dérangeante, qu’on retrouve autant chez les mystiques que chez Schopenhauer : tu ne rencontres jamais l’Autre en soi. Tu rencontres ta perception de lui. Tu vois à travers ton histoire, tu interprètes avec tes filtres, tu projettes sans t’en rendre compte.
Même quand tu crois voir clairement, tu es déjà en train de traduire. Et pourtant… quelque chose résiste.
Levinas l’a dit autrement : l’Autre n’est pas un objet de connaissance. Il est une présence qui échappe toujours. Même si tu crois le comprendre, il reste toujours une part qui t’échappe. Et c’est précisément ça : l’altérité. Ces deux visions ne s’annulent pas. Elles décrivent deux niveaux de réalité.
Au niveau psychologique : oui, tu projettes, tu interprètes, tu te rencontres à travers l’Autre. Au niveau existentiel : et malgré ça… quelque chose ne cède pas. Quelque chose qui ne rentre pas dans tes cases, qui te surprend réellement. L’Autre est à la fois ce que nous projetons… et ce qui nous échappe. Et c’est dans cet écart, cette espace -dirais-je – que la rencontre devient possible.
L’altérité ne tient ni dans ce qui nous rapproche, ni dans ce qui nous sépare. Elle naît de la tension entre les deux. Regarder seulement ce qui nous ressemble crée du lien – mais un lien confortable, rassurant, qui dilue l’Autre jusqu’à le rendre interchangeable. Une altérité domestiquée. Ne regarder que ce qui nous différencie, c’est risquer d’exotiser, de romantiser, d’enfermer l’Autre dans sa singularité. Il est fascinant parce qu’il est différent. Oui… mais différent de quoi ? De toi. Donc tu restes encore au centre. L’altérité devient vivante quand les deux coexistent : une humanité commune reconnue, ET une différence irréductible acceptée. Tu peux t’identifier sans t’approprier, comprendre sans réduire, être touché sans posséder. Ce qui nous ressemble crée le lien. Ce qui nous différencie crée la rencontre. L’altérité n’est pas un état. C’est une expérience de tension vivante. J’ai éprouvé cela sur des dizaines de milliers de kilomètres, dans des langues que je ne parlais pas, avec des gens dont je ne partageais ni la culture ni les codes. Et je peux dire ceci : ce n’est pas la distance parcourue qui compte. C’est la disponibilité qu’on apporte à chaque pas.D’où ce texte, d’où ma passion pour les rencontres, la vie des gens, la collecte de leur histoire, la découverte de leur singularité, l’intérêt que je porte avec passion pour l’inconnu qui enrichit mon âme en venant percuter mes certitudes et ma pensée parfois paresseuse.
La rencontre transforme-t-elle… ou révèle-t-elle ce qui était déjà là ?
Instinctivement, on répond : elle transforme. C’est le récit classique – j’ai rencontré quelqu’un, et ça m’a changé. Mais si c’était entièrement vrai, tout le monde changerait au contact des mêmes choses. Or ce n’est pas le cas.
Certains voyagent… et restent identiques. D’autres vivent une rencontre brève… et basculent. Il manque donc une pièce. La rencontre ne crée pas. Elle déclenche. Elle vient toucher quelque chose de latent, une possibilité enfouie, une disponibilité intérieure. Tu ne deviens pas autre – tu deviens plus toi-même. C’est l’intuition de Nietzsche : «Deviens ce que tu es.» Ce n’est donc pas la rencontre qui transforme. C’est la disponibilité qu’on lui apporte.
Et combien de rencontres essentielles traversons-nous sans les voir, faute d’avoir pris le temps de nous exposer ?
Il y a, dans toute altérité, une part de menace. Non pas une violence, mais une limite. Une mise en question silencieuse de ce que nous sommes. L’Autre pense autrement, agit autrement, incarne d’autres valeurs. Même sans conflit apparent, il introduit du doute, de l’inconfort, une fissure dans nos certitudes. Il nous dit, sans parler : tu n’es pas le centre. Tu n’as pas le monopole du réel. Face à cette menace, les réactions sont universelles : le rejet, l’assimilation, la domination. L’époque est prolifique de ce genre de comportement qui semble devenir la norme dans les relations sociales. On aime étiqueter, juger et condamner. L’humanité devient dans son ensemble, sous l’effet des réseaux si peu sociaux, un vaste tribunal et un espace de jugement à l’emporte-pièce. Rejet. Assimilation. Domination. Trois manières d’éviter une vraie rencontre. Parce qu’une vraie rencontre implique de ne pas contrôler ce qui se passe. Mais sans cette perturbation, nous nous figeons. Si personne ne nous contredit vraiment, nos idées deviennent des certitudes, nos certitudes des dogmes, et nos dogmes des prisons. C’est précisément pour cela que la menace est indispensable. Car sans cette résistance, sans cette tension, nous resterions enfermés dans nos propres évidences.
Rencontrer vraiment, ce n’est pas accumuler des visages. C’est accepter de ne plus être tout à fait le même dans la relation. C’est entrer dans une zone d’instabilité, où nos repères vacillent, où nos certitudes se fissurent, où quelque chose en nous doit nécessairement se réinventer. Parfois, il faut simplement s’approcher, ajuster la mise au point, et accepter que l’image ne soit plus celle que l’on croyait ou que l’on souhaiterait – nous éloignant un peu plus du personnage idéalisé que l’on s’est patiemment construit.
Aimer l’Autre ne consiste peut-être pas à effacer cette menace, mais à cesser de vouloir qu’elle disparaisse. Au départ, on aime sous condition : je t’aime si tu me comprends, si tu ne me déranges pas trop, si tu restes compatible avec mon monde. On aime une version domestiquée de l’Autre. Puis vient un basculement : accepter que l’Autre ne te corresponde pas entièrement, ne te comprenne pas toujours, ne se plie pas à ton équilibre. L’amour cesse d’être une stratégie de sécurité. Il devient une capacité d’accueil. Mais accueillir l’altérité ne veut pas dire s’effacer ou se nier. La vraie ligne est fine : accueillir sans abandonner son propre centre. Nous n’aimons pas l’Autre quand il nous ressemble, mais lorsque nous cessons d’exiger qu’il nous ressemble.
On parle souvent de tolérance, d’ouverture, de curiosité. C’est gentil. Mais ce n’est pas le vrai sujet. Le vrai sujet, c’est le courage. Le courage de ne pas comprendre, de ne pas maîtriser, de ne pas avoir raison immédiatement. Le courage de rester en présence… sans fuir. Ce que l’Autre exige de nous, ce n’est pas de l’intelligence, ni de la culture, ni même de la bienveillance. Il exige une chose rare : une disponibilité à être déplacé. En d’autres termes, une disponibilité et une capacité à accueillir malgré le dérangement inévitable.
L’Autre n’est pas une image que l’on capture. Il est une épreuve que l’on traverse. Et c’est peut-être seulement dans cette traversée – incertaine, imparfaite, parfois troublante – que quelque chose de nous peut enfin apparaître. Peut-être, au fond, ne rencontrons-nous jamais pleinement l’Autre. Mais nous avons besoin qu’il soit là – distinct, irréductible – pour que quelque chose en nous s’éveille, se déplace, et se transforme.
Et si la vie est un voyage de soi à soi, en passant par les autres, comme nous le rappellent si joliment les Touaregs, alors ce détour n’est pas une perte de temps. C’est le périple même de l’existence. Et l’altérité devient alors le plus court chemin vers cet autre nous-même que nous n’aurions jamais rencontré seuls.
















































