Des valises sous les yeux

N’ayant plus rien posté sur les réseaux depuis huit jours, et vous ayant laissé en plan après ma dernière chronique relatant un départ in extremis pour Montréal, je reçois depuis une semaine des messages amicaux me demandant comment je vais, où je suis et si j’ai réussi à rejoindre ma chère Colombie. 

Voici donc la suite de mes péripéties aériennes. 

Pour les retardataires, les étourdis, ou pour quelques amis d’un âge vénérable, flirtant avec Alzheimer, je rappelle que je m’envolais pour Medellin, via une escale à Montréal, après 6h30 de vol, puis changement de compagnie pour embarquer direction Bogotá, où j’étais censé arriver à 4h50 du matin, pour repartir deux petites heures après pour Medellin, avec un atterrissage prévu à 8h du matin. 

Ayant été le dernier passager à pouvoir enregistrer avant la fermeture des comptoirs de la compagnie Frenchbee, je ne demandais pas mon reste et me dépêchai de filer droit, comme un agneau, vers la zone des départs internationaux. Compte tenu des tensions qui règnent actuellement avec l’Amérique du Nord, il vaut mieux ne pas traîner et s’attendre à un renforcement des procédures de sécurité ou des tracas administratifs dont je venais d’avoir un échantillon.

Le décollage avait beau n’être que dans une heure et demie, le parcours pour passer la, la police de l’air et des frontières, la sécurité et arpenter sans traîner les interminables couloirs menant aux confins de l’aérogare, après un véritable marathon le long d’un interminable défilé de salles d’embarquement, tout cela ne laissait guère de temps à la rêverie. 

Lorsque j’arrivais à la porte d’embarquement, une longue queue de passagers bien disciplinés, faisait le pied de grue devant le comptoir précédant la passerelle menant à l’avion. Tout semblait imminent, alors que le vol ne décollait que dans 20 mn. Visiblement dans le monde moderne, caractérisé par le tourisme de masse ou les procédures exigent des clients bien dociles, on s’empresse de mettre la pression. Il faut désormais se hâter pour, en définitive, final poireauter longtemps. La docilité des gens est un spectacle qui me fascine toujours. 

Quand il ne restait plus que quatre passagers à la porte de la salle d’embarquement, je me levais paisiblement pour présenter mon passeport et ma carte d’embarquement, si chèrement obtenue, avec l’assurance du type qui en a vu d’autres, et qui sait que l’avion ne partira pas sans lui. Alors à quoi bon faire la queue. Sans doute faut-il y voir cette obsession qu’ont certains de vouloir arriver partout dans la vie, 10 mn avant les autres. Pourvu que cette passion les anime jusqu’au cimetière;-) 

Je m’installais donc au siège 32F que j’avais refusé de préréserver en ligne pour la somme de 38 euros, comptant sur ma chance insolente et un piston de dernière minute de mon ange gardien. Bien m’en a pris. Je m’échouais le long du hublot, à côté d’une sympathique jeune américaine, qui parlait parfaitement français. Celle-ci transitait par Montréal mais devait rejoindre New York, car les problèmes entre les deux pays-cousins lui avaient compliqué la vie et elle ne pouvait plus travailler au Canada pour un temps incertain. 

J’avais une « escale autonome » à Montréal, avec un délai de deux heures. Comme il ne s’agissait pas d’une connexion avec la même compagnie, je devrais récupérer mon sac de voyage sur le tapis de livraison-bagages, passer l’immigration canadienne, après avoir sans doute rempli mon lot de formulaires – impossible de faire simple dans un monde qui se complique et se calfeutre toujours davantage derrière des réglementations et des dispositifs de surveillance- puis courir comme un dératé pour trouver sans tarder le hall d’embarquement de la compagnie Avianca, obtenir ma nouvelle carte d’embarquement après avoir réenregistré mon sac. C’était à priori faisable et prévu ainsi par la plateforme qui m’avait goupillé un tel gymkhana logistique, moyennant la somme de 800€ l’aller simple, le si mal-nommé ! 

Il était 18h. L’avion était censé fermer les portes, en vue du décollage. À 18h15, rien n’avait bougé. À 18h25, la rumeur se repentit que nous attendions des passagers qui étaient en retard, bloqués au niveau des contrôles de police. Le commandant de bord décida finalement de se mettre en route, après avoir attendu une vingtaine de retardataires. Nous apprîmes plus tard que 19 autres passagers n’ont pas pu embarquer, les retards devenant trop conséquents et donc onéreux pour la compagnie. 

Fini le bon temps où l’on prenait l’avion comme le bus. Désormais avec le tourisme de masse, l’intensification du trafic aérien, l’augmentation des taxes aéroportuaires et ce que coûte un avion cloué au sol, sans compter l’agrandissement des aéroports, la multiplication des aérogares et le renforcement des procédures de contrôle, tout cela n’incite plus à l’aventure de dernière minute, obligeant à toujours plus anticiper le parcours de combattant qu’implique un déplacement international. 

Le vol se passa comme une lettre à la poste, alors que nous faisions la course avec le soleil qui semblait filer vers l’ouest comme un dissident russe, à l’époque de la guerre froide.  

Je ne pouvais cacher une pointe d’inquiétude et penser que ce serait très sportif d’attraper mon vol avec plus de trente minute de retard au départ. 

Je vais faire « this long story short », et raccourcir mes péripéties pour parvenir à son dénouement.

Lorsque nous atterrîmes à l’aéroport de Montréal, le challenge d’attraper mon vol de correspondance en recommençant toute la procédure me parut hautement challenging. Mais le débarquement fut relativement fluide. Notre avion n’était pas précédé d’autre vols, donc une file raisonnable me devançait aux guichets de l’immigration. Pleins de gens adorables me laissèrent passer, après leur avoir expliqué que j’avais un vol dans quelques minutes. Je crois n’avoir jamais vu de la longue vie baroudeuse des officiers d’immigration aussi efficaces et sympathiques. Sacrés cousins québécois;-) 

Je dévalai l’escalator qui débouchait dans le hall de récupération des bagages. Un coup d’œil sur le panneau d’affichage, et je courus vers le tapis dont la bouche crachait déjà d’innombrables bagages. Voyant sur l’instant mon sac qui passait, je fendis la foule en m’excusant et le saisis sans avoir attendu une seule seconde. Visiblement les dieux m’avaient à la bonne ce soir-là et souhaitaient m’expédier en Colombie avec la même fluidité qu’un colis de Shein, sans passer par la case BHV.

La sortie fut rapide, la douane canadienne avait semble-t-il d’autres choses à faire que de me gâcher la vie. Très habitué des aéroports, je saisis en un clin d’œil le numéro du hall d’enregistrement pour la Colombie et arrivais d’un pas rapide là où était censé se trouver le comptoir d’enregistrement d’Avianca. Il était 21h05. 

Pas la moindre trace d’un être humain. En revanche, des dizaines de bornes interactives censées remplacer ce que les employés font de moins en moins. À trois reprises, je tente d’obtenir ma carte d’embarquement, en scannant docilement mon passeport Chaque fois le même message. « Impossible de vous donner satisfaction. Merci de contacter un agent de la compagnie »

Mon regard fait un 360 degrés autour de moi. Personne dans ce grand hall désespérément vide, qui puisse me venir en aide, à part quelques voyageurs en perdition qui s’accrochent à leur bouteille de Coca-Cola et à leur sandwich industriel, sans doute dans l’espoir d’en finir plus vite avec cette vie parfois si désespérante. 

J’ai beau tout faire, lancer un appel enfiévré au comptoir d’information de l’aéroport pour demander qu’un agent Avianca se présente urgemment. Ce que je pressentais se transforma une inéluctable réalité. Ils avaient fermé l’enregistrement du vol à 21h, pour un avion décollant à 22h. Je n’avais pas de carte d’embarquement ni pu expédié mon sac de 17 kg en soute. C’était cuit. Il me faudrait dormir à Montréal. Je perdais le vol et une somme conséquente. La mise en cause des responsabilités attendraient bien le lendemain matin. Je m’échouais au comptoir d’un bar de l’aéroport, pour boire une bonne bière, avec un impérieux besoin de décompresser et d’envisager la suite…

Une fois que je fus en face d’une pinte mousseuse perlant de fraîcheur, je me connectais au wifi pour trouver un hôtel, dans les environs. Pas question d’aller me perdre dans Montréal. Je repartirai forcément demain matin, the sooner the better, et on verra plus tard si, comment, et par qui me faire rembourser une partie du billet. Mais quelle ne fut pas ma surprise de constater sur le site d’Avianca, que je venais de louper le seul et dernier vol pour la Colombie, avant le 9 décembre prochain. Nous étions le 1er décembre. Le lendemain matin à l’aube, tous les vols de la compagnie étaient annulés pour la semaine, suite à un grave problème technique sur les logiciels des Airbus A-320. Six mille avions étaient rappelés pour maintenant urgente au niveau mondial. Bingo ! 

Je trouvai sans plus tarder un hôtel tout confort pour la somme de 80 dollars la nuit, dans les environs de l’aéroport, et réservai un Uber qui ne tardait guère à se pointer dans cette machinerie bien huilée à l’anglo-saxonne et parfaitement efficace. À peine vingt minutes plus tard, je débarquais dans l’un de ces grands hôtels sans âme, où des bataillons de cadres aiment faire leur séminaire annuel. Ma carte magnétique m’ouvrit l’accès à une chambre dénuée du moindre charme, mais où le confortable lit King Size me promettait réconfort et oubli de toutes ces tracasseries pour quelques heures de sommeil bien méritées. Si les voyages forment la jeunesse, nul doute que j’étais en plein milieu d’une cure de jouvence et que je n’avais pas la moindre idée de l’issue de ce voyage. Demain serait un autre jour. Il était temps de fermer les paupières, car s’il n’était que 22h45 au Québec, il était presque 5h du matin heure française, et une longue journée m’attendait le lendemain.

Au réveil, je décidai de rester une nuit de plus pour prendre le temps de trouver la meilleure solution pour rejoindre la Colombie. J’hésitai, le temps d’un café, en me demandant si je n’allais pas en profiter pour redécouvrir Montréal durant une petite semaine. Mais les -8 degrés, qui me cinglèrent le visage à la sortie de l’hôtel, et l’espèce de grésil qui tombait d’un ciel obstinément gris me ramenèrent à la raison. Je n’étais pas équipé en termes de vêtements pour jouer les trappeurs du grand nord, et préférais rejoindre, as soon as possible, le ciel bleu et les 27 degrés de Medellin, ville du printemps éternel.  

Je profitais de ma matinée pour dénicher un vol qui décollerait de Montréal à 7h le lendemain matin pour le Panama, avec une correspondance d’1h30 à Panama City, afin de réembarquer illico sur un avion de la même compagnie à destination de Medellin directement. 

Je réglais le problème financier lié au retard de la compagnie Frenchbee, et eu la bonne surprise d’être remboursé sans délai par la plateforme de réservation, Kiwi.com, dont je recommande les services pour leur grand professionnalisme et gentillesse, notamment dans ce contexte de galère au bout du monde.

Le lendemain matin à l’aube, c’est-à-dire en pleine nuit et avec un thermomètre flirtant les -17 degrés Celsius, je grimpai dans la navette gratuite de l’aéroport. Quinze minutes de trajet avec deux couples de québécois qui s’envolaient pour le Mexique. Le temps du parcours, encore ankylosé de sommeil, je me régalai de cet accent français à couper au couteau, et d’une conversation typiquement canadienne autour du choix d’un nouveau 4×4 Ford, pour l’un, de travaux de construction dans un chalet, pour l’autre, insistant sur l’inaccessibilité hivernale pour les prochains week-end au lac, et de quelques private jokes qui déclenchèrent de grands éclats de rire chez mes compagnons de route. La journée commençait sous de bons auspices, et se confirma par la suite. Embarquement impeccable à bord d’un Boeing de la compagnie panaméenne Copa, survol des États-Unis où je ne voulais plus mettre un orteil tant que l’administration Trump continuera ses délires fascisants et ses dégâts attristants sur l’ordre mondial et la santé de cette si belle planète, dont je fais copieusement le tour. 

Arrivée à l’heure au Panama. Chapeau bas ! Si je puis dire… Bouffée de chaleur tropicale. Immédiate. Bienvenue en Amérique centrale ! Débarquement par la porte A31, et rembarquement 30 mn plus tard par la porte A32, avec l’assurance que les bagagistes n’auraient pas trop de distance, pour transférer mon sac contenant l’essentiel de mon patrimoine terrestre, désormais sur roulettes. 

Décollage à l’heure. Pas de passagers bloqués dans d’obscures procédures de contrôle. Tout est toujours plus cool et détendu avec les latinos. Tout s’annonçait bien. 

Mais 7 minutes avant de toucher le sol de la piste de Medellin, l’avion ayant déjà entamé sa descente, le pilote remis les gaz pour reprendre de l’altitude, expliquant au micro que nous partons à Cali, car de forts orages avaient inondé la piste de Medellin, rendant impossible ou dangereux tout atterrissage. 

Ben oui ! Ça devenait trop facile. Avouez que vous aussi, vous vous apprêtiez à déboucler votre ceinture de sécurité ! 

Bon, je termine pour les derniers lecteurs qui me font l’amitié de m’accompagner encore jusqu’à ce point du voyage, et qui ressortent exténués de ces quelques lignes que j’ai souhaitées le plus aériennes que possible. 

Atterrissage à Cali, troisième ville du pays situées à 35 mn de vol de Medellin. On poireaute dans l’appareil, une quarantaine de minutes, sans savoir si nous allions repartir ou être débarqués à Cali, capitale de la salsa, pour une soirée endiablée. 

Finalement, les conditions météo semblèrent s’améliorer sur Medellin, qui se situe dans une cuvette entourée de montagnes, faisant souvent barrage aux nuées, mais qui déchirent parfois les nuages en provoquant des pluies diluviennes. 

Nous repartîmes et nous posèrent avec une heure et demie de retard à Medellin, où m’attendait des amis pour un bon dîner de retrouvailles. 

Dans le taxi qui m’amenait chez eux, je ne pus que repenser à cette phrase de Coluche qui disait : « Dans la vie, c’est pas tout d’avoir des bagages, encore faut-il savoir où les poser. »

Avec mes années d’errance volontaire, qui valent en termes de leçon de vie, des années d’université, je crois avoir décroché un doctorat en manoucherie et un master de philosophie de vie, m’amenant à penser que rien n’est vraiment grave dans la vie, tant qu’on « l’apprend » du bon côté 😉

Je laisserai les rescapés de ce trop long voyage, sur les jolis mots de David Foenkinos.

« Comment croire ceux qui disent écrire pour eux ? 
Les mots ont toujours une destination, aspirent à un autre regard.
Écrire pour soi serait comme faire sa valise pour ne pas partir. »
 

Et bien moi, je suis parti. Et j’écris pour vous. 🙏

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

9 commentaires sur « Des valises sous les yeux »

  1. Pour un périple c’est un périple !!! On peut dire que tu ne t’ennuies pas 🤣 mais te voilà enfin à destination…quel est ton programme après Medellín ? Porte-toi bien et profite ! La bise de nous deux Murielle et Marc

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    1. Aucun programme prévu. Eviter en tout cas de prendre l’avion;-) Et me laisser porter par mon Toyota, là où le vent voudra bien me porter. Me poser quelque part pour travailler d’arrache pied à mon nouveau projet entrepreneurial. Et une longue liste de choses à faire et de lieux à découvrir sur ma « To be list » 😉 Et vous, Noël chez les Gaulois et retour en 2026 ?

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      1. de notre côté pause en France et Maroc dans notre maison…quelques bricoles à faire sur notre Toyota et nous ne repartirons pas avant 2027 direction la Mongolie !🥰

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      2. Si besoin de conseils pour la Mongolie, n’hésite pas. Je viens d’y passer un mois. Et suis en train de préparer un ou deux autres séjours « très aventureux » en Mongolie pour l’été 2026. Je lance une activité de voyages très exclusifs et sur-mesure. La Mongolie et Kazakhstan sont mes premier terrain de … JE;-)

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  2. Quel plaisir ces mots, et quel périple ! tellement trépidant, angoissant, réjouissant, un régal. Merci de nous faire partager ces aventures du bout du monde, dont l’exotisme et la truculence réchauffent nos esprits engourdis par l’hiver.

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