Dubaï 3-6-9

Il y aurait tant à dire sur cette ville sortie des sables, que certains imaginent comme le parangon du monde moderne et le futur souhaitable de l’humanité, du moins pour sa partie la plus privilégiée, qui concentre tout ce que l’argent, la puissance, l’égo et le rêve illusoire de postérité peuvent condenser dans l’esprit excité de certains êtres.

Dans un monde où les apprentis sorciers modernes de la Silicon Valley ont plus d’influence que les sages ancestraux d’Afrique ou de certaines parties d’Asie, dans une ville à la croissance explosive où les conseillers climatiques s’échinent à faire « pleurer les nuages », en déclenchant plus de trois cents opérations annuelles d’ensemencement des nuages (on habille désormais de poésie des procédés abjects de manipulation des éléments et du vivants. Tant que ça peut passer !). Rappelons-nous de notre bon Pierre Desproges qui nous prévenait « qu’un alunissage est un procédé technique consistant à déposer une bande d’imbéciles sur un rêve enfantin ». Ce procédé technologique d’ensemencement des nuages, consistant à pulvériser des particules d’iodure d’argent ou de neige carbonique dans l’atmosphère, vise à « stimuler la pluie, réduire la grêle ou à disperser les brouillards ». 

Faire pleuvoir sur la caillasse omniprésente et le désert à perte de vue, pour l’humidifier et faire revenir la forêt qui, si elle est conciliante et de bonne humeur, sera elle-même source de pluie sur cette région, est l’idée qui soutent tout cela. Croyez-moi, avant que les paysages que j’ai arpentés finissent par ressembler à la forêt primaire d’Amazonie, il risque de se passer quelques évènements climatiques et géopolitiques fâcheux, dont la probable disparition de l’humanité, qui ne veut rien entendre à l’extinction accéléré de la biodiversité et au récent dépassement de sept des neufs limites planétaires. Continuons de n’évoquer que les risques de décroissance de nos PIB et de la baisse des cours de bourse, d’avoir le nez sur le thermomètre et de n’évoquer que le réchauffement climatique comme seul critère d’inquiétude, en nous houspillant mutuellement sur la réalité des faits, oscillant à longueur de colonne de journaux (ça existe encore ?) entre déni de réalité et incapacité à prendre les plus sages décisions. 

Alors, pour éviter d’écrire un livre sur cette ville à la fois fascinante d’efficacité et de modernité, mais qui constitue aussi l’antithèse absolue de mon mode de vie et de mes valeurs, j’ai préféré bifurquer vers la littérature, et laisser un être plus grand que moi, nous expliquer avec ses mots de quoi il retourne ! Lisez cela, ça mérite le détours…

« Plaçons-nous pour un instant au point de vue de ceux qui mettent leur idéal dans le « bien-être » matériel, et qui, à ce titre, se réjouissent de toutes les améliorations apportées à l’existence par le « progrès » moderne ; sont-ils bien sûrs de n’être pas dupes ? 

Est-il vrai que les hommes soient plus heureux aujourd’hui qu’autrefois, parce qu’ils disposent de moyens de communication plus rapides ou d’autres choses de ce genre, parce qu’ils ont une vie plus agitée et plus compliquée ! Il nous semble que c’est tout le contraire: le déséquilibre ne peut être la condition d’un véritable bonheur; d’ailleurs, plus un homme a de besoins, plus il risque de manquer de quelque chose, et par conséquent d’être malheureux; la civilisation moderne vise à multiplier les besoins artificiels, et, comme nous le disions déjà plus haut, elle créera toujours plus de besoins qu’elle n’en pourra satisfaire, car, une fois qu’on s’est engagé dans cette voie, il est bien difficile de s’y arrêter, et il n’y a même aucune raison de s’arrêter à un point déterminé. 

Les hommes ne pouvaient éprouver aucune souffrance d’être privés de choses qui n’existaient pas et auxquelles ils n’avaient jamais songé ; maintenant, au contraire, ils souffrent forcément si ces choses leur font défaut, puisqu’ils se sont habitués à les regarder comme nécessaires, et que, en fait, elles leur sont vraiment devenues nécessaires.

Aussi s’efforcent-ils, par tous les moyens, d’acquérir ce qui peut leur procurer toutes les satisfactions matérielles, les seules qu’ils soient capables d’apprécier : il ne s’agit que de « gagner de l’argent », parce que c’est là ce qui permet d’obtenir ces choses, et plus on en a, plus on veut en avoir encore, parce qu’on se découvre sans cesse des besoins nouveaux ; et cette passion devient l’unique but de toute une vie. »

….

« On dira que ces hommes sont peu nombreux aujourd’hui, et on se croira autorisé par là à les tenir pour quantité négligeable ; là comme dans le domaine politique, la majorité s’arroge le droit d’écraser les minorités, qui, à ses yeux, ont évidemment tort d’exister, puisque cette existence même va à l’encontre de la manie « égalitaire » de l’uniformité. Mais, si l’on considère l’ensemble de l’humanité au lieu de se borner au monde occidental, la question change d’aspect : la majorité de tout à l’heure ne va-t-elle pas devenir une minorité ? Aussi n’est-ce plus le même argument qu’on fait valoir dans ce cas, et, par une étrange contradiction, c’est au nom de leur « supériorité » que ces « égalitaires

» veulent imposer leur civilisation au reste du monde, et qu’ils vont porter le trouble chez des gens qui ne leur demandaient rien ; et, comme cette « supériorité » n’existe qu’au point de vue matériel, il est tout naturel qu’elle s’impose par les moyens les plus brutaux. »

Ce qui est le plus décoiffant dans ce texte d’une modernité évidente, c’est qu’il fut écrit il y presque un siècle, en 1927, par René Guénon, penseur, écrivain et métaphysicien injustement oublié. Il faut relire La crise du monde moderne de ce philosophe qui passa l’essentiel de sa vie à tenter de réconcilier les sagesses de l’Orient, dont il était grand connaisseur et les illusions du progrès moderne qui secouaient l’Occident, pour le résultat que nous connaissons aujourd’hui. 

À une époque où triomphaient le scientisme, le progrès technique et le culte de l’individu, Guénon osa rappeler l’existence d’une dimension spirituelle universelle, qu’il appelait la Tradition primordiale. Son ambition n’était pas de ressusciter des dogmes poussiéreux, mais de pointer la nécessité de retrouver un ancrage métaphysique et symbolique dans un monde livré à la confusion et prompte à se jeter dans un matérialisme effréné.

En relisant son livre La Crise du monde moderne, on peut se demander à quoi peut servir une prophétie, si la plupart des hommes la dénigrent, l’oublient ou la répudient. Tels des enfants gâtés et désormais gavés, nous nous sommes jetés, sans le moindre sursaut de conscience, dans cette société du confort moderne, du marché omniprésent dirigé par une main invisible, et dans ce techno-solutionnisme qui ne portait pas encore ce nom, mais dont on nous vante aujourd’hui les mérites comme la solution à tous nos problèmes. Les hommes, abandonnant toute spiritualité et sens commun se sont machinalement abandonné au règne des machines. 

Presque un siècle plus tard, nous vivons au paroxysme de ce qu’il décrivait : le déracinement, le matérialisme élevé au rang de religion, la perte du sens tant au niveau collectif qu’à l’échelle de chaque individu, la fragmentation annoncée de nos sociétés occidentales. À travers une critique pour le moins acérée, mais toujours lucide, il annonçait les profonds déséquilibres spirituels, sociaux et écologiques dont nous faisons aujourd’hui l’expérience.

Loin d’être un nostalgique, Guénon invitait à reconnaître que l’homme ne peut se réduire à un consommateur ou à un rouage dans la machine du progrès. Du haut d’une culture qui nous fait défaut aujourd’hui, tout en ayant adopté un style de vie d’une sobriété sans égale, il plaidait pour une réconciliation avec la dimension symbolique et sacrée de l’existence, seule capable d’ouvrir à l’harmonie intérieure et collective.

À l’heure où nous cherchons à comprendre les racines profondes de nos crises, relire René Guénon, ressasser ses enseignements, opter pour la voie du simple et de l’authentique, plutôt que pour la profusion de l’Avoir et l’outrance du factice, c’est s’ouvrir à une voix intemporelle qui nous rappelle que le véritable enjeu de l’humanité n’est pas d’Avoir plus, mais d’Être davantage.

Il suffit parfois d’une simple vitre pour séparer
des modes de vie et des destins.
Le balais des nettoyeur de vitres qui resteront à vie sur le carreaux.
Que sont-ils ?
Laveurs de belle vue pour les privilégiés d’un bel hôtel
ou simple voyeurs médusés se balançant
devant l’impossibilité d’accéder
à une existence qui leur est refusée.
En levant le regard de nos écrans, les yeux obnubilés,
voyons ces supers héros qui se balancent
pour nos beaux yeux sous des chaleurs infernales !
Sky is the limit…
Et rien de mieux que les mosquées omniprésentes
pour servir de cabiness téléphoniques,
en ligne directe avec le taulier !
La SIM card du portable se limite
à la communication entre les hommes.


Dubaï, ce défilé de mannequins organisé par les plus grands architectes du monde.

La Fée électricité… backstage !
Sans Elle ? Tout redevient sable…
Avatar de Inconnu

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « Dubaï 3-6-9 »

  1. Magnifique texte comme d’habitude. Être d’avantage plutôt que d’avoir plus, c’est beau et c’est une évidence. Par contre passer directement de Mongolie à Dubai…. Le contraste est saisissant. Même si ça permet de conforter cette idée, le choc doit être rude quand-même. Bon voyage. Frantz, ami admiratif et envieux d’Olivier Fogglizo.

    J’aime

    1. Merci Frantz pour votre commentaire. Cela fait toujours plaisir de lire l’effet de ce que je vis et relate dans l’espoir de porter un regard juste sur le monde, à mi chemin entre l’émerveillement et la consternation. Et c’est ainsi que naissent les dialogues féconds, à une époque où les regards et les conversations disparaissent, dans le déluge des écrans et des algorithmes.

      Oui, effectivement, contraste saisissant entre les steppes mongoles et la folie constructrice de Dubaï et des Emirats, en général. La friction la plus étonnante qui soit entre le monde de l’horizontalité à perte de vue et le paroxysme de ce vieux rêve humain de verticalité consistant à aller courtiser les Dieux, ou pour le moins, leur gratter les cieux à coup de building 😉

      Le retour chez les gaulois mérite aussi son pesant d’or. Merci donc et bon voyage à mes côtés ! Bonne lecture… Mes amitiés à notre bon Olivier !

      F.

      J’aime

Laisser un commentaire