Vous l’aurez sans doute remarqué, mais ce blog n’est plus exclusivement consacré à mes chroniques de voyage et à ce tour du monde qui occupe chacune de mes pensées et de mes journées, depuis bientôt sept longues et fabuleuses années. Il est devenu, au fil du temps, un espace de liberté, un cabinet de curiosité littéraire où j’entrepose mes regards souvent rieurs, parfois un tantinet larmoyants sur le monde, sur la beauté de cette planète et sur quelques considérations poético-philosophiques que mon errance obstinée et mon âge désormais vénérable m’autorisent.
C’est aussi un lieu privilégié où je partage mes coups de cœurs et mes coups de chapeau, une sorte de petit pré-carré que je cultive, lorsque je dépose, pour quelques jours ou quelques semaines, mes 18 kg de bagages dans un lieu attachant. Ce blog est mon unique lopin de terre, dans lequel je plante de temps à autres quelques mots, dans l’espoir qu’il fleurissent, avec humour et tendresse, dans l’esprit toujours vigilant de mes quelques lecteurs.
J’ai la chance d’avoir opté pour une existence qui me laisse une liberté absolue et un temps considérable pour explorer, découvrir, écrire et me passionner pour mille sujets; pour tout ce qui érafle ma curiosité et abreuve ma soif de comprendre notre époque au plus près de la vérité, n’hésitant pas à me faire quelques égratignures à l’âme quand il faut débroussailler le vrai du faux, ou aller décrypter la complexité des choses, derrière le paravent d’idées toutes faites et d’explications sur étagère, dont se nourrissent l’essentiel de nos semblables.
J’ai perdu récemment une amie très proche. Elle s’est effondrée un matin, à l’heure du petit déjeuner, dans sa jolie maison de vacances, entourée de toute sa famille, victime d’un AVC foudroyant. Malgré les soins et les massages prodigués par les siens, les secours qui ne tardèrent guère, l’hélicoptère qui l’emmena dans les cieux – funeste présage – pour la conduire à l’hôpital le plus proche, rien n’y fit. Elle venait de démissionner d’une grande banque dans laquelle elle occupait un poste à responsabilité, depuis plus de trente ans. Elle avait soixante et un ans, respirait la joie et avait décidé de profiter de la vie, de sa famille qui est pour moi un exemple parfait d’amour, d’entente et de belle vie menée avec conscience et détermination. La veille de l’accident, elle disait à son mari, l’un de mes plus chers amis, qu’elle ne pouvait être plus heureuse, libérée de toute obligation, entourée de ses enfants, en ce mois d’août si ensoleillé, dans leur belle maison des Landes. C’était hier. Aujourd’hui, elle n’est plus. Et demain lui sera désormais inconnu. Ainsi va la vie. Elle continuera de vivre, malgré son absence tenace, tant que nous penserons à elle, tant qu’une étincelle de souvenir perdurera dans l’esprit du dernier descendant.
Depuis j’ai beaucoup pensé à mon amie, à ceux qui restent, pour qui elle était tout, une mère, une épouse, un phare d’amitié toujours allumé à l’horizon, pour celui qui, comme moi, va courir le monde et apprécie de temps en temps le retour au bercail, pour retrouver la saveur de ses racines et l’église au milieu du village. J’ai beaucoup lu et médité sur notre finitude, sur le sens de cette existence qui nous file entre les doigts et nous laisse des paillettes d’or, prouvant aux plus lucides d’entre nous que cette vie est un trésor et que hier et demain sont les deux seuls jours de l’année qui n’existent pas, le premier parce qu’il s’est évanoui, promis à un oubli certain, le second parce qu’il risque de ne jamais voir le jour.
Dans ce recueillement qu’impose à tout mortel un tel évènement, j’ai beaucoup lu, pas mal réfléchi. J’ai fait l’inventaire des fous rires innombrables qui ont parsemé l’essentiel de mon existences, et me suis réjoui d’avoir été épargné par le destin, ne parvenant à dénombrer les folles larmes que j’ai dû parfois verser, tant elles étaient rares et sont depuis longtemps séchées. Dans mes lectures hasardeuses, j’ai ramené quelques belles pensées, qui m’ont consolé, que j’ai cueillies comme on ramasse une brassée de fleurs sauvages, déjà pleines de printemps, un peu perdues au milieu d’un champ de banalités littéraires et de pensées mièvres sur la mort et la peine des survivants. Je vous livre cette jolie saillie de l’écrivain Romain Rolland, qui fut en son temps Prix Nobel de littérature.
“Le chagrin aiguise les sens ; il semble que tout se grave mieux dans les regards, après que les pleurs ont lavé les traces fanées des souvenirs. ”
Cela mérite réflexion, n’est-ce pas ? Un exercice pas facile en cette époque où tout le monde ne jure que par la vitesse, consommant les choses à la va vite plutôt que de les vivre pleinement, ou de les éprouver concrètement et de les savourer avec la lenteur ou l’attention qu’elles requièrent. La réflexion, est cette pratique en voie d’extinction face au rouleau compresseur de l’empressement, de l’instantané, du en même temps ou de l’accéléré !
Il faut parfois franchir la barrière des préjugés et aller se perdre dans d’autres époques, d’autres cultures qui nous plongent dans une sagesse si universelle, qu’elle seule devrait suffire pour que nous comprenions que l’Autre est un frère, si semblable en sa douleur et en sa joie. Les larmes de rires ou de tristesse n’ont finalement pas de nationalité, de couleur, ou d’opinion. Et si nous faisions, en notre âme et conscience, de ce proverbe arabe la boussole de nos vies, toujours parsemées de larmes et de rires :
“Souviens-toi qu’au moment de ta naissance tout le monde était dans la joie et toi dans les pleurs. Vis de manière qu’au moment de ta mort, tout le monde soit dans les pleurs et toi dans la joie.”
Je partage avec Thierry Ardisson, célèbre animateur de télévision, provoquant et insupportable pour certains et cultisme pour d’autres, cette idée qu’il faut mener sa vie jusqu’au bout et avoir préparé soi-même ses funérailles, comme s’il s’agissait d’un dernier dîner ou d’une ultime fête, ne laissant à personne le soin de prononcer notre propre oraison finale. J’ai fait trop de discours et écrit tant de lettres d’amour ou d’amitié durant ces six décennies, pour que je laisse le soin de prononcer des paroles « d’à peu près » à quelqu’un qui n’aura finalement connu qu’une infime part de mon moi-même. Et comme lors ce jour funeste, j’aurais le privilège d’occuper la première place, la plus en vue, et que j’aurais enfin la certitude d’avoir fait mon trou dans la vie, je compte bien que ce soit une merveilleuse fête. Comme disais Mark Twain, jamais avare d’un bon mot : “Efforçons-nous de vivre de telle sorte que, quand nous ne serons plus, le croque-mort lui-même pleure à notre enterrement. ”
J’espère que ce jour, que j’espère plus proche de mon centenaire que de ces prochains jours en Mongolie, vous pleurerez tous abondamment, de fous rires partagés ou de chaude larmes sincères et de regrets de ne m’avoir pas tout dit, quand j’étais encore sur mes deux jambes à arpenter le monde. Quelle que soit leur nature, j’espère un déluge de larmes, à tel point que j’aurais pris soin, par souci d’organisation et d’anticipation, d’installer dans le cimetière quelques pompes, forcément funèbres, pour évacuer les flots !
En contemplant le spectacle pitoyable que nous livrent nos dirigeants politiques de tout bord, en cette époque déboussolée où le délire absolu, l’indécence crasse et la perte des valeurs essentielles semblent les caractéristiques de notre République, je ne peux que verser, du fond de mon lointain, une larmichette sur notre belle démocratie. J’espère que d’ici là, l’extrême droite ne sera plus qu’un piètre et vilain souvenir, que les extrémistes insoumis qui attisent la haine et la démagogie seront renvoyés aux oubliettes.
Je formule ainsi le rêve que mes amis, et tous ceux que j’aime, votent en leur âme et conscience pour un centre gauche capable de renaître de ses cendres et d’inventer une société plus juste, plus solidaire, pleine de bon sens retrouvé et incarnant enfin ce magnifique triptyque qui est le plus beau des programmes pour réparer une société : Liberté, Égalité, Fraternité.
Pardonnez cette divagation politique d’un futur macabée. Vous pourrez dire que je suis un homme de cœur qui n’avait déjà plus toute sa tête, mais je préfère voir autour de mon cercueil une majorité de gens de gauche, la main la main droite posée sur le cœur, que de gens de droite, avec la main gauche tâtant fébrilement leur poche intérieure droite pour vérifier qu’on ne leur a pas volé leur portefeuille ! Mais la raison véritable de ce choix résolument politique pour mes vieux jours, c’est d’avoir constaté qu’à droite on se contente d’être triste, et qu’il y a toujours plus de larmes à gauche 😉
J’espère qu’il vous reste à tous quelques longues années devant vous pour apprendre à pleurer. Ce sera une qualité principale pour que vous soyez invités à mon ultime cérémonie et placés légitimement aux premières loges. Qui n’a pas rêvé un jour d’un concert de pleureuses ? Nul doute que de vos larmes, je me rincerai l’œil, en voyant assises aux fauteuils d’orchestre, toutes ces belles éplorées que j’auraient tant et si mal aimées. Le noir leur va si bien…
Quant à la postérité, je vous laisse la gloire, la légion d’honneur et les plaques commémoratives sur les façades d’immeubles. Finir en statue de bronze, au milieu d’un jardin public, pour une horde de pigeons me faisant disparaître sous leur fiente vengeresse, moi qui fut un oiseau éperdument libre, à la plume voyageuse et à l’encre toujours mal amarrée, non merci !
Un conseil pour bien vous préparer, prenez des cours de théâtre ou suivez les conseils de Glenda Jackson, vieille actrice des années 70 qui reçut deux oscars à Hollywood. La preuve que la recette fonctionne :
“La chose la plus importante pour un acteur est de savoir rire ou de savoir pleurer.
Pour pleurer je pense à ma vie sexuelle.
Pour rire aussi.”
Je voulais initialement vous parler de deux artistes que j’ai découverts dans mes recherches sur les pleurs, ces empreintes digitales de l’âme, et de la topographie des larmes, mais ce sera pour une prochaine chronique, sans doute intitulée : Fous rires et folles larmes…
Je vous laisse et retourne sous ma yourte ! N’oubliez pas ce week-end de vous tordre de rire et de filer vous inscrire aux cours Florent !
PS: Et pour illustrer cette chronique un peu larmoyante, des images qui n’ont absolument rien à voir. J’ai eu le privilège de visiter le magnifique Chinggis Khaan National Museum, quasiment seul, dès l’ouverture un dimanche. Ce musée incontournable dédié à Gengis Khan, à l’histoire et la culture mongol est incontournable, recélant des oeuvres et trésors inestimables. Deux heures de visite, sur les neuf étages, à butiner et à s’émerveiller de l’une des plus belles et puissantes cultures du monde, en son temps… Belle leçon de vie. DE quoi nous arracher aussi des larmes d’émotion face à tant de beauté et de puissance combinées.

































Frédéric,
C’est toujours, tout à la fois, un savoureux plaisir et beaucoup d’émotion de vous lire. Merci de partager si finement et sincèrement votre vie !
Nadine
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Merci Nadine. Adorable. Mais tout le plaisir est pour moi, comme on dit;-)
Bon week-end;-)
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