Le voyage au long cours reprend, et marquera cette fois la découverte patiente, improvisée mais inspirée d’un nouveau continent: l’Asie, immense en ses limites…
Par précaution, hygiène morale, ou simple politesse, après m’être envolé de Paris, j’ai décidé de faire une pause lors de mon escale à Istanbul, de marquer un temps, un pied sur chaque rive du Bosphore. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion d’enjamber l’extrémité de l’Occident et celle de l’Orient.
Reprendre le souffle nécessaire à cette vie nomade, perdu ou mis entre parenthèses par quelques mois de sédentarité dans cette France que je ne reconnais plus. Contrairement aux footballeurs, je joue désormais mieux à l’extérieur qu’à domicile. Je regrette un peu le temps où cela comptait double… Je n’ai plus besoin de supporters pour m’encourager, de cris ou de banderolles qui marquent au fer rouge un territoire ou une appartenance. Je n’aime plus ce qui restreint ou limite, je préfère ce qui englobe et élève. L’esprit chauvin m’a quitté depuis belle lurette. Mon âme et mon cœur rougeoient à se frotter ainsi, depuis des années, à la réalité du monde et à la beauté de l’altérité. L’appel du large me suffit, le parfum de l’inconnu, les clins d’œil de la chance, dans lesquels mon destin m’encourage, la barrière d’un langage inconnu qui nous force à nous initier au langage des signes, tout cela me nourrit et m’appelle.
Cette pause nécessaire entre la France et la Mongolie est l’occasion de souffler, pour savourer tout ce que j’ai vécu depuis ces quelques mois de retrouvailles, d’amour ou d’amitié, de revivre les souvenirs, de classer tout cela dans ma salle des archives personnelles, sur laquelle est accrochée une plaque avec ces mots: “j’avoue que j’ai vécu.”
C’est aussi le temps, après une longue expiration permettant d’archiver le passé récent, d’étiqueter les émotions, de trier l’essentiel et le superflu, le mémorable et l’oubliable, d’inspirer longuement l’air de l’Orient, les parfums si différents qui sentent le rêve, l’histoire millénaire, les promesses à concrétiser, la fraîcheur des aubes qui naissent toujours à l’Est.
Mais cette pause est aussi l’occasion de relire Aziyadé, le premier roman publié anonymement par Pierre Loti, baroudeur inouï, arpenteurs de beauté dans les territoires des hommes et de leurs mots. Il fut publié par Gallimard en 1879.
Aziyadé a pour thème une histoire d’amour “dans le cadre exotique de la Turquie de 1876-1877 entre un officier de marine européen et une jeune femme du harem d’un riche vieillard à Salonique d’abord puis à Istanbul.”
Les mots sont un passeport et il suffirait à tout poète ou écrivain voulant franchir une frontière, qui sépare artificiellement les hommes de leurs semblables ou de leur propre humanité, de déclamer un poème ou quelques passages prolifiques d’un texte inspiré, à un douanier sourcilleux, pour que celui-ci se reconnaisse et lève les barrières, sans tampon ni interrogatoire.
Je vous laisse avec l’ami Pierre Loti, ambassadeur des écrivains-voyageurs et défricheur de territoires incertains. L’incertitude, ce fumier de la vie sur lequel tant de gens cultivent leur peurs, et ce limon sur lesquels naissent mes plus beaux surgissements.
“Aujourd’hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus pratique : on se hâte, avant d’être devenu un
AZIYADE homme, de devenir une espèce d’homme ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se fait sur toute chose des opinions ou des préjugés en rapport avec son état; on tombe dans un certain milieu de la société, on en prend les idées. Vous acquérez ainsi une certaine tournure d’esprit, ou, si vous aimez mieux, un genre de bêtise qui cadre bien avec le milieu dans lequel vous vivez ; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez réellement un membre de leur corps. On se fait banquier, ingénieur, bureaucrate, épicier, militaire… Que sais-je ? mais au moins on est quelque chose; on fait quelque chose ; on a la tête quelque part et non ailleurs; on ne se perd pas dans des rêves sans fin. On ne doute de rien ; on a sa ligne de conduite toute tracée par les devoirs que l’on est tenu de remplir. Les doutes que l’on pourrait avoir en philosophie, en religion, en politique, les civilités puériles et honnêtes sont là pour les combler; ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous absorbe ; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous engrènent ; vous vous trémoussez dans l’espace ; vous vous abêtissez dans le temps, grâce à la vieillesse : vous faites des enfants qui seront aussi bêtes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de l’Eglise ; votre cercueil est inondé d’eau bénite, on chante du latin en faux bourdon autour d’un catafalque à la lueur des cierges; ceux qui étaient habitués à vous voir vous regrettent si vous avez été bon durant votre vie, quelques-uns même vous pleurent sincèrement. Puis enfin, on hérite de vous.
Ainsi va le monde !
Tout cela n’empêche pas, mon ami, qu’il n’y ait sur cette terre de fort braves gens, des gens foncièrement honnêtes, organiquement bons, faisant le bien pour la satisfaction intime qu’ils en retirent : ne volant pas et n’assassinant pas, lors même qu’ils seraient sûrs de l’impunité, parce qu’ils ont une conscience qui est un contrôle perpétuel des actes auxquels leurs passions pourraient les pousser ; des gens capables d’aimer, de se dévouer corps et âme, des prêtres croyant en Dieu et pratiquant la charité chrétienne, des médecins bravant les épidémies pour sauver quelques pauvres malades, des sœurs de charité allant au milieu des armées soigner de pauvres blessés, des banquiers à qui vous pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitié de la leur ; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui seraient peut-être capables, en dépit de tous vos blasphèmes, de vous offrir une affection et un dévouement illimités.”
Aziyadé
Pierre Loti

















Merci pour ce texte inspirant.
Ravi de constater que la Beautée est toujours source de motivation supérieure en vous lisant
Témoignage perso non exhaustif : Il est des voyages psionic/neuronaux immobiles qui vous émerveillent encore davantage que les déplacements physiques selon mon expérience de jeune cinquantenaire mais j’aime infiniment l’univers du voyage en particulier l’Asie que j’ai parcourue (e parce que je décide que l’Asie est une déesse,je suis un homme du Soleil couchant = l’Occident) ainsi vos écrits me parlent & mes voeux de bonheur vous accompagnent
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Merci pour vous mots adorables et bienvenu sur mon blog et donc à mes côtés pour aller découvrir (ou redécouvrir) cette Asie si fascinante et si complexe, qui se jette corps et âme vers l’avenir et son miroir aux alouettes.
La Mongolie n’échappe pas cette tentation de modernité qui engendre un matérialisme délétère, ni à la folie du digital qui avale l’attention, détourne les visages vers des écrans vides de toute humanité. Vivement les steppes et la sagesse, bien menacée par les aléas du dérèglement climatique, de ce peuple nomade, qui sera sans aucun doute source d’inspiration pour mes écrits et l’organisation de futurs projets initiatique que j’ourdis, pour le moment secrètement. A bientôt donc à mes côtés. Prenez place. Nul besoin d’attacher votre ceinture, vue l’immensité du territoire, nous ne risquons pas de percuter un troupeau de Yacs. Le seul danger du voyage pour qui arpente la planète en solitaire, c’est la lucidité. Et comme nous le rappelait si joliment René Char, c’est aussi la blessure la blessure la plus rapprochée du soleil ! A bientôt. F.
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