Journal d’un manœuvre

À tous ceux qui aiment la poésie, je recommande un petit livre incontournable, Journal d’un manœuvre. 

Thierry Metz était un ouvrier-poète. Difficile de séparer l’homme de l’artiste, comme s’est devenu l’usage aujourd’hui, tant il respire la poésie la plus vive, échafaudant des poèmes comme on monte des murs ou cimente une bâtisse. 

Je vous laisse avec ces mots qui illuminent ma nuit, suivi de l’hommage magnifique de Gil Pressnitzer sur son blog incontournable  Esprits nomades, dans un texte qui est également un petit bijou d’humanité et de style. 

“ 7 juillet. — L’entreprise nous a envoyé trois de ses gars: Louis, chauffeur du camion et manoeuvre. Soixante ans passés mais une force qui étonne. Toujours en lutte. Mais sans violence.

Un homme qui ne fait pas de bruit, un être alluvial qui chemine dans le courant de ses mains.

On peut tenir longtemps dans la simplicité de ces mains qui veillent et se croisent.

Ahmed : un maçon. Pour l’instant on n’entend pas ce qu’il dit, un orage dérive dans sa voix. Mais on peut deviner, en écoutant son rire, que son souffle est tourné vers le soleil, s’en inspire. Rire d’Ahmed pour défier une langue sourde qui ne sort pas de ses besognes. De son hiver de travail.

Ahmed a le visage du sphinx.

Alain explore le silence à chaque instant. Mais quand il parle ses mots se touchent, s’aventurent, désignent ce qu’on n’avait pas vu. Un chantier.

Un campement d’hommes, venus pour écouter la terre, pour dire… presque rien… une parole cernée d’oubli, de nécessités mais dans l’inépuisable. Une parole de berger, chuchotée à une brebis…

                              ………

20 juillet. — Un deuxième manœuvre: Bernard, un grand gars, rond d’épaules, carré dans son travail, connaissant bien les trappes et les ficelles de son métier. Sa moustache, hérissée comme un duvet noir, lui donne un air d’adolescent que renforcent ses cheveux coupés en brosse, ses yeux vifs et rieurs mais surtout ce menton en forme de petites fesses qui ne se cache pas d’être insolent et très moqueur. Deux brins de fil de fer lui servent de lacets, muselant des chaussures qui voudraient bien crier leur fatigue. Bernard : on dirait un randonneur égaré dans un chantier.

On a peu parlé aujourd’hui tous les deux : servir cinq maçons qui bâtissent, ça fait beaucoup de bétonnières, beaucoup de mortier à préparer.

Et faire manger les brouettes, remplir les gamates, approcher les parpaings, aider celui-ci à monter son échafaudage : on aurait du mal à trouver un petit espace où nos mains n’aient rien fait.”

Présentation de Thierry Metz (Esprits nomades)

“Les mots de l’urgence

Je dois tuer quelqu’un en moi, même si je ne sais pas trop comment m’y prendre.

Ces lettres qui seront des squelettes de livres, griffonnées le soir après les journées de sueur, des journées d’atelier, l’espace inquiétant de la chambre anonyme avec l’horreur en papier-peint. Textes arrachés à la fatigue et aux corbeaux, les textes de Thierry Metz sont des cahiers d’urgence, des copeaux de panique.

Seul contre son âme un homme ne pèse pas lourd.

Son crayon crisse dans la chambrée à cinq, couvert par les ronflements des copains. S’allume ainsi jour avec jour dans un petit cahier pour la bien-aimée, pour les hommes qui liront sans doute par-dessus l’épaule. Ses mains de maçon ont étreint la glaise du verbe, l’ont réduite à quelques durs cailloux. Tout dans l’urgence avec cette mine de crayon qui ne peut suivre, l’urgence de dire, de laisser des mots comme des graffitis aux murs d’une prison, sur les murs fuyants des villes.

Dire, ne pas faire de littérature, dire comme un manœuvre, comme un gars de la sueur, de celui qui a de la terre dans la voix, et du plâtre dans le cœur. Pour s’y coucher, s’y ensevelir.

Tu sais que toujours

un parmi nous

s’absente

pour habiter sa clarté

sa langue

poète ou manœuvre

convives d’un mot

illuminé

Alors Thierry Metz s’est absenté. Je l’ai retrouvé un jour dans la voix de Philippe Berthaut qui disait les poèmes de Metz, si peu connu alors, et par quelques livres qu’il me força à lire. Foudroiement et intensité de la découverte de cette voix singulière venant de l’intérieur.

Pas des livres d’ailleurs, des fagots de courtes phrases et des mots précis. Il avait volé la blancheur des mots, leur glaciale transparence. Ses gouttes de sang perfusées sur le papier sonnaient comme des paraboles à la Edmond Jabès.”

https://www.espritsnomades.net/litterature/thierry-metz-le-journal-d-un-suicide/?mots-cles=thierry+metz

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