Je suis dans l’attente de savoir si mon visa va être prolongé de trois mois supplémentaires, pour étendre mon séjour jusqu’à l’été, ou s’il faudra que je déguerpisse dans les quarante-huit heures de cette Colombie qui a encore tant de choses à me livrer, de mystères à révéler.
Alors, dans l’angoisse légitime qui prend ma nuit en tenaille, l’insomnie me pousse à noircir quelques pages pour meubler cette nuit obstinément blanche. Tandis que Medellin est sous les hallebardes d’un orage qui ne semble pas vouloir en finir, lavant les rêves inaboutis du peuple des endormis et plongeant les insomniaques dans l’écoute de cette musique qui dégringole du ciel, je m’inspire en relisant mes classiques.
Cette nuit, Nicolas Bouvier, le pape des écrivains-voyageurs, est à mes côtés et me remet les idées en place. J’avais adoré la lecture de ses oeuvres complètes qu’un ami cher m’avait offert avant mon départ pour d’autres horizons et d’aller mordre la poussière de mondes lointains.
Cette nuit, je butine quelques pages de son Usage du monde, dont j’ai fait depuis plus de six années maintenant bon usage également. Je vous livre quelques extraits qui sont de belles paroles pour la musique que le ciel compose à cet instant, entre les doigts célestes qui jouent du piano sur le clavier du toit et les gazouillements de l’eau qui s’écoule par trombe dans la gouttière accrochée de l’autre côté du mur de ma chambre noire.
Du voyage
« Pour les vagabonds de l’écriture, voyager, c’est retrouver par déracinement, disponibilité, risques, dénuement, l’accès à ces lieux privilégiés où les choses les plus humbles retrouvent leur existence plénière et souveraine. »
« On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. »
« En revenant de voyage nous sommes comme des galions pleins de poivre et de muscade et d’autres épices précieuses, mais une fois revenu au port, nous ne savons jamais que faire de notre cargaison. »
« On se débarrasse à bon compte des voyageurs et du voyage en alléguant que presque tous les départs sont des fuites. Peut-être. C’est oublier qu’il y a des choses devant lesquelles on ne peut que fuir : des lieux, des familiers, des « raisons » qui nous chantent une chanson si médiocre qu’il ne reste qu’à prendre ses jambes à son cou. On part pour s’éloigner d’une enfance étouffante, pour ne pas occuper la niche que les autres déjà vous assignent, pour ne pas s’appeler Médor. »
« Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas aussi le droit de vous détruire. C’est une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer. »
« Portés par le chant du moteur et le défilement du paysage, le flux du voyage vous traverse, et vous éclaircit la tête. Des idées qu’on hébergeait sans raison vous quittent ; d’autres au contraire s’ajustent et se font à vous comme les pierres au lit d’un torrent. Aucun besoin d’intervenir ; la route travaille pour vous […]
A mon retour, il s’est trouvé beaucoup de gens qui n’étaient pas partis, pour me dire qu’avec un peu de fantaisie et de concentration ils voyageaient tout aussi bien sans lever le cul de leur chaise. Je les crois volontiers. Ce sont des forts. Pas moi. J’ai besoin de cet appoint concret qu’est le déplacement dans l’espace. »
De la poésie
« C’est grâce à Holan, autant qu’à Michaux, que j’ai compris que certaines visites que la vie nous rend sont si mystérieuses qu’elles doivent prendre la forme d’un poème, que la prose la plus éclatante ne rendrait justice ni à leur transparence ni à leur opacité qui sont forcément voisines puisque nous ne comprenons pas la transparence mais pouvons seulement la flairer comme un limier flaire un gibier dont il sait qu’il n’est pas pour lui. Ce sont eux qui m’ont, sur le tard, conduit à écrire des poèmes, non par ambition littéraire, mais pour survivre et mieux vivre, sachant, à travers eux, que la poésie est le seul antidote contre la solitude et la mort. »
» La poésie est là pour corriger les erreurs de Dieu »
Un mois et demi avant sa mort, Nicolas Bouvier a écrit sur une nappe de restaurant cette affirmation formidable d’irrévérence. En guise d’adieu, une vérité toute de pudeur et d’humour, réaffirmation du rôle capital de la poésie à laquelle il confie le soin d’éteindre derrière lui le firmament.
Et dans La guerre à huit ans, il a cette jolie réflexion sur l’Art.
« A quarante ans, Paul Klee écrit dans son » journal de peintre », « j’aimerais peindre et dessiner comme un enfant de six ans ». Non seulement il y est parvenu mais, grâce à son bagage culturel, son immense réflexion visuelle et son humour, il a plutôt peint comme un enfant de six cents ans. »
Et pour ceux ou celles d’entre vous qui voudraient en savoir plus sur cet étonnant voyageur que fut Nicolas Bouvier, je vous recommande le vibrant hommage, magnifiquement ourlé par Gil Pressnitzer, disparu en 2015, mais qui nous laisse un petit trésor, au travers de son site Esprits Nomades, dans lequel fourmille une mine de textes incontournables pour tout amateur de littérature, de poésie, de musique et d’arts plastiques.
Vous m’en direz des nouvelles;-)
Nicolas Bouvier (Notre dernière douane avant l’infini) :



Merci Bruno, pour ton efficacité et ta rapidité.
Je reviens vers toi, sitôt que j’ai le feu vert de l’assurance.
Amicalement
Christophe GAUTIER-FAINS
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????!?
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