Dent de lion

J’ai pris cette photo en Namibie, à la frontière avec l’Afrique du Sud d’où je fus refoulé, bannis pour un an avec interdiction d’y pénétrer.

Par dépit, je m’étais installé dans un campement aux abords du désert. Une étendue d’herbe verte, copieusement arrosée d’eau par le propriétaire des lieux qui espérait ainsi lutter contre la progression du sable. Ce bout de prairie artificielle s’étendait dans les limites que permettait la civilisation, ici infiniment fragile. Plus loin, le désert régnait à perte de vue, étendant son empire dont les murailles invisibles commençaient de l’autre côté de la piètre clôture, comme si la sécheresse du monde pouvait être stoppée par quelques fils barbelés et une caméra de surveillance. 

J’étais là, depuis une heure, assis à ma table de camping, en train de siroter un café irrémédiablement refroidi, me demandant que faire de mes jours et savourant cette vie solitaire qui m’inspirait quelques écrits, figé sur l’un des rebords du monde, en attendant que la muse de l’écriture vienne m’arracher quelques mots, que des inconnus liront peut-être, pour se les approprier, pour les faire leurs, pour vibrer à mes côtés, dans le lointain d’un même cœur, face à l’infinie beauté du monde. 

Et c’est là que je les ai vus. Ils me regardaient, perdu au milieu de leur océan de chlorophylle, blottis l’un contre l’autre, naufragés opiniâtres semblant prier contre le chavirement du vivant, attaqué de toutes parts par l’avidité des hommes. Deux petits soleils au milieu du gazon, à quelques pas de moi, grelottant de peur que je les cueille, luttant comme ils pouvaient, dans ce monde si aride de générosité, dans la chaleur de cette Afrique bouleversante, se tenant par leurs pétales entremêlés comme deux amis solidaires, sortant d’un bar en titubant sur leur tige dans la brise namibienne.

Longtemps, nous nous sommes regardé. J’ai esquissé un sourire de fraternité. Il m’ont gratifié de leurs œillades jaunes, où j’ai cru entrevoir un clin d’œil. Un observateur aurait pu me prendre pour un fou, quand je me suis mis à parler au gazon, dans ce paradis artificiel. Je demandai à ces deux pissenlits qui ils étaient, comment ils s’appelaient, histoire de lier connaissance et de les rassurer. 

Mais en réalité, c’est leur timide réponse qui finit par me rassurer, moi qui ne savais plus où aller, où égarer mes jours vagabonds.

  • Nous sommes ce qui vous reste. Ce fragile espoir qui vous file entre les doigts mais consume vos nuits insomniaques – me dit l’une des fleurs.

Tandis que l’autre enchaîna, comme pour enfoncer le clou dans mon coeur en exil :

  • Nous sommes l’Amour. 

PS : En espagnol, la fleur du pissenlit s’appelle « Diente de Léon », autrement dit : la dent de lion, qui donne naturellement le titre à cette petite chronique. Mais je ne peux résister à la tentation d’une pirouette en me remémorant ces jours d’errance à la frontière Sud-Africaine, où j’avais été banni du territoire pour une sombre histoire de visa expiré. Dans ce vagabondage forcé par de sourcilleux agents de l’immigration, je me retrouvai, bivouaquant malgré moi dans ce campement, tel un Pie-sans-lit , de quoi rapprocher les êtres luttant pour le droit au bonheur et avoir quelques sympathies pour ces deux petits soleils menacés par le désert.

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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