Pour chacun d’entre nous, quelques soient les conditions et les latitudes sous lesquelles nous vivons, il s’agit d’avancer dans l’incertitude des jours et la folie de ce monde imprévisible, afin que chaque jour puisse apporter sa part de réjouissance, pour soi-même et ceux que nous aimons, et qu’au terme du périple accompli, au terme de notre fugace existence, tout cela puisse avoir un sens et que nous ayons, pour les plus chanceux ou les plus lucides, trouver notre raison d’être. C’est tout le propos de mon ouvrage, encore faut-il au préalable, savoir où nous sommes et où nous avons, individuellement et collectivement, le désir d’aller.
Partout où mes pas m’ont mené durant ces six belles années de vadrouille autour du monde, j’ai fait les mêmes constats. Qu’il s’agissent de nos sociétés dites développées ou de pays pudiquement qualifiés de moins-avancés, j’ai récolté dans la besace de mes entretiens et de mes rencontres, les mêmes questionnements, les mêmes craintes, mais surtout les mêmes aspirations.
Partout, j’ai vu des hommes et des femmes, qui rêvaient d’un monde meilleur, plus juste, plus apaisé, où ils trouveraient leur place et un avenir meilleur pour leurs enfants. Force est de constater que nous avons tous en commun les raisons de nous inquiéter et d’être déboussolés. Mais ce qui m’a le plus étonné, au-delà de ce constat, c’est que j’ai rencontré à chaque fois les mêmes catégories de gens, qui en fonction de leur place dans la société ou dans la fameuse pyramide de Maslow, se ressemblaient et se rassemblaient, comme aimantés par des intérêts communs, avec selon les cas, plus ou moins de lucidité et de bienveillance.
Dans le maquis d’intellectuels (sociologues, philosophes, anthropologues, scientifiques ou écrivains) que j’ai eu le loisir de lire, de regarder ou d’écouter durant le temps considérable que m’offrait ma vie libérée de toute obligation, je n’ai guère trouvé de meilleure clé de compréhension de nos sociétés et de l’ordre mondial qui nous aspire, que les écrits de Zigmunt Bauman et son concept de société liquide. Je commencerai donc par cette grille de lecture que le grand sociologue-philosophe anglo-polonais, disparu en 2017, nous laisse en guise de boussole.
Un monde liquide
La société-moderne liquide a remplacé la société solide sur laquelle le XXème siècle s’est établi. En une poignée de décennies, la société occidentale a fluidifié la vie des hommes et des institutions, la rendant frénétique, incertaine, précaire, rendant l’individu incapable de tirer un enseignement durable de ses propres expériences, parce que le cadre et les conditions dans lesquelles elles se sont déroulées changent sans cesse. La vitesse, l’éphémère et la mobilité sont les maîtres mots de la modernité, dans laquelle le consumérisme exacerbé a tout rendu consommable et jetable, y compris nos identités.
Cette société liquide est la conséquence de la généralisation de la consommation comme principe régulateur de l’ordre mondial. Elle transforme l’ensemble des choses, y compris la Nature, en objets et en marchandises.
La liquéfaction de nos sociétés et des principes qui les régissent est l’aboutissement le plus évident de l’accélération du monde que j’ai évoquée précédemment. Le consumérisme et le système néolibéralisme qui le sous-tend, fondent leur survie sur le mouvement perpétuel. L’équilibre de cette société et le bien-être de ses membres tient à la rapidité avec laquelle les produits sont désirés, consommés et jetés. Il faut réduire au maximum le délai qui sépare l’utilité d’un bien de son inutilité, sa désirabilité de son rejet.
Le traitement des déchets est d’ailleurs l’un des grands défis que la vie liquide doit affronter.
La poubelle, sorte de boite magique qui fait disparaître les traces de notre frénésie consommatrice, et ses conséquences sur l’environnement, déresponsabilise le consommateur, qui ne se sent pas engagé, et nourrit ainsi une culture du désengagement.
En cette époque où un Président de la République qui n’a lui-même pas d’enfant, enjoint à sa population de procréer, promulguant ce curieux concept de « réarmement démographique », afin de repeupler notre beau pays de futurs contribuables et consommateurs, on serait en droit de lui rétorquer quelques objections issues de la société liquide et étayées avec malice par la pensée du grand philosophe. Procréer en ces temps incertains, cela revient à s’embarquer dans une entreprise qui n’a pas de date de péremption, de prix fixé à l’avance, pas de période de garantie ou de conditions de remboursement, et dont les obligations sont trop étendues pour tenir dans une notice d’utilisation.
Avec une pointe d’ironie, Bauman rajouterait : « Vous pensiez qu’avoir des enfants vous rendrait heureux. Mauvaise pioche, cela vous a juste appauvri. »
Mais, on pourrait surtout répliquer à ce Président Jupitérien, que les gens (dont une partie significative de la jeunesse), n’envisagent pas de s’engager dans ce combat de repeuplement car le contexte économique et social, que son gouvernement a joyeusement contribué à dégrader, rendent les conditions de possibilité et de désirabilité pour le moins dissuasives. En cette ère d’effondrement du climat, des services publics, de l’État, et des structures du vivre ensemble, les gens n’ont pas assez confiance dans l’avenir pour plonger des enfants dans ce monde flou, inquiétant et rude.
Un monde d’inégalités accrues
La société liquide et les nouvelles puissances économiques et financières mènent une guerre “contre l’espace” et “contre la localité”. Celle-ci est un désengagement des contraintes territoriales et des responsabilités qui en découlent”. Tout cela, au nom d’une plus grande fluidité et rentabilité des capitaux “sans préoccupation économique, sociale ou écologique.”
Cette liquéfaction économique et cette victoire sur l’espace est accentuée par les technologies numériques qui renforcent son processus de compression de l’espace et du temps. Des sociétés liquides émergent donc une nouvelle hiérarchie sociale où la mobilité et la fluidité sont les nouveaux critères de positionnement sociaux, qui opposent, “Les mondiaux” et les “Locaux” (“the rest”) de plus en plus “dépossédés du sens de l’existence dans un monde dont ils ne maîtrisent pas les règles”.
Les mondiaux, élite culturelles et économiques, ayant les moyens d’une extra-territorialité, extrême fluidité et capacité d’adaptation, ouverte au changement, au multiculturalisme, au cosmopolite, recherchent la nouveauté, vivent dans des lieux supra-local et virtuels.
La mobilité devient le principal facteur de stratification sociale de l’ère moderne. Et l’extra-territorialité est pour les élites mobiles l’accomplissement car elle représente un affranchissement de tous les obstacles physiques voire existentiels, autrefois érigés par la société solide. Ils sont un peu partout chez eux.
Les plus riches, aussi globalisés et vifs que les flux financiers, ont davantage de chance de réussir leurs perpétuels recyclages que les plus démunis. Les Locaux, enracinés dans les traditions, des habitudes, des territoires, rétifs au changement, sensibles à la perte de repère, importance de l’appartenance à une communauté. Pour beaucoup de ces derniers, ils se retrouvent propulsés sur les routes de l’exil et doivent parfois lutter pour rester accrochés à la seule identité qui leur est disponible.
Dans le monde solide, l’homme, par ses actions et en s’unissant, pouvait amener vers un monde meilleur (partagé et mieux géré). Le bonheur était une tâche collective, et le changement était un moyen vers un but, avec un aboutissement.
Les gens ne saisissent plus ce monde en mouvement perpétuel, dont les tenants et les aboutissants leur échappent, et n’ont aucun moyen de penser l’avenir ou de peser sur lui.
On assiste à la disparition des espaces communs, lieux de rencontres et des agoras dans lesquels se définissaient les principes, les normes et les valeurs des communautés.
Ainsi, les normes ne sont plus élaborées en commun, fruit d’une concertation, de débats, mais imposés à une société, à des territoires vidés de toute substance, imposés par une classe hors-sol qui dépossède les locaux de leur droits et capacités politiques. L’abus du 49.3 par le gouvernement français et l’adoption de lois concoctées en sous-main par de puissants lobbies défendant des intérêts privés ne sont qu’un exemple de la longue litanie des dévoiements de la démocratie dans la société liquide.
Cela implique donc la mort de l’égalité et de l’autodétermination. La déclaration des droits de l’homme qui stipulait que les « hommes naissent libres et égaux en droit » est de facto reformulée par le néo-libéralisme moderne en « Les hommes naissent libres. Point !» Le problème c’est que cette imposition vient désormais par le haut. Profondément minoritaire, inégalitaire et donc oligarchique. C’est ainsi qu’elle suscite et encourage une guerre menée contre le local où l’économique prévaut sur le politique et l’extranational impose sa règle au local. Les locaux sont en quelque sorte dépossédés de leur pouvoir de résistance civique, qui consistait à faire entendre leur voix dans le jeu de la vie politique. Les luttes sociales qui pouvaient autrefois limiter les dérives du capitalisme, en opposant des contre-pouvoir, n’ont plus la même efficacité dans la globalisation, si bien que la culture contemporaine semble avoir capitulé face au « syndrome consumériste », symptôme du capitalisme à l’état liquide.
Les temps modernes, disloquent le corps social en nous enjoignant à nous distinguer les uns des autres, à être unique, à revendiquer notre liberté individuelle, à exister différemment par nos choix de consommation. Or, cette distinction a un prix, puisqu’elle s’achète. Elle se fait au détriment des pays pauvres, qui constituent « la classe très défavorisée mondiale » (décharges dans les pays du Tiers-Monde, pillage de leurs ressources naturelles dans des conditions inhumaines, déséquilibre dans les empreintes écologiques entre le Nord et le Sud)
Nous sommes entrés depuis quelques décennies dans la société de l’égoïsme pour les plus aisés et du replis sur soi pour ceux qui vivent dans la précarité.
Pour conclure ces quelques réflexions personnelles sur l’état du monde et sur cette explication partielle mais pertinente, des raisons de délitement de nos sociétés modernes, je vous laisse comme à mon habitude sur quelques mots de poésie, cette manière de regarder le monde et de dire les choses, qui me sauve si souvent du sentiment de délabrement inéluctable de notre humanité.
Ne fais pas attention à moi. Je viens d’une autre planète.
Je vois toujours des horizons, où tu dessines des frontières.”
Frida Kahlo














c’est tellement bien dit et vrai ! Ça me fait peur !!! 🤗
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