Pourquoi écrivez-vous ?

En 1985, le journal Libération avait envoyé une lettre à quatre-cents des plus grands écrivains du monde, avec cette simple question : « Pourquoi écrivez-vous ? ».

Le Hors-série, qui fut le résultat de ces centaines de réponses magnifiques et finement ciselées, impressionna le jeune homme de 21 ans que j’étais à l’époque et me confirma dans mon désir de faire de l’Écriture ma compagne de vie. Elle devint une maîtresse sublime et inspirante, souvent cachée derrière le paravent de mes projets entrepreneuriaux, de mes occupations sociales ou de mes amours officiels.

Ce Hors-série édité pour fêter les 50 ans de Libération, est une mine de confidences, d’introspections, d’analyses et de révélations des grands auteurs de la littérature contemporaine, bref un petit bijou pour tout apprenti écrivain qui, à l’époque, avait des fourmillements dans le bout des doigts, sans savoir qu’il lui faudrait attendre trente longues années pour avoir des fourmis dans les jambes et sauter enfin dans le grand bain de la littérature, et s’autoriser à devenir écrivain-voyageur. 

Certains auteurs avaient répondu en un ou plusieurs feuillets, quand d’autres s’étaient contentés de quelques lignes. Samuel Beckett avait même fait l’économie d’un verbe, en répondant avec cette formule lapidaire et définitive : « Bon qu’à ça ! ».

Mais c’est la réponse de Gabriel Garcia Marquez, déjà auréolé de son prix Nobel de littérature pour « Cent ans de solitude » qui me marqua le plus et m’accompagna durant toute mon existence, comme un mantra que l’on se répète souvent pour se justifier aux yeux du monde mais aussi, sans doute, pour se trouver une raison d’être. Garcia Marquez avait répondu avec ces quelques mots chargés de vérité, alors que ses livres se lisaient par millions sur toute la planète :

« J’écris pour que mes amis m’aiment davantage. »

Comment puis-je arpenter de nouveau la Colombie, ce pays que j’aime tant, et souhaiter m’y établir durablement, sans évoquer le plus célèbre de ses écrivains, et ce compagnon de voyage, qui m’invita si joliment au pays des mots, et m’arracha cette justification merveilleuse qui est aujourd’hui aussi ma propre réponse. 

Mais derrière la question posée par Libération, qui aurait pu être aussi « Pour qui écrivez-vous ? », se cache une autre question, plus intime, que tout écrivain doit un jour avoir l’honnêteté de se poser à lui-même. 

« Grâce à qui écrivez-vous ? »

Alors, derrière cette question existentielle réside le nom d’une femme qui fut la compagne et l’épouse de Gabo durant 56 années. Ses amis la décrivaient comme une femme intelligente, gaie, discrète et élégante. Quand les officiels, avancèrent lors de son oraison funèbre, qui eut lieu à Mexico en 2020, qu’elle fut une femme tenace et généreuse. 

Mercedes Barcha Pardo est née dans une famille d’éleveurs de bétail à Bolívar, en Colombie, en 1932. Elle rencontra Gabo alors qu’elle n’avait que 6 ans. Lui, à peine sept années de plus, tomba amoureux de cette jolie petite-fille brune, descendante d’un immigré Égyptien. L’histoire retiendra que le futur Nobel lui promit, de haut de ses 13 ans, de la demander un jour en mariage, ce qu’il fit lorsqu’il eut une trentaine d’années. Ils se marièrent en 1958 et ne se quittèrent plus jamais, jusqu’à la mort de Gabo en 2014.

En évoquant son amitié avec Fidel Castro, Garcia Marquez avait coutume de dire : « Fidel a plus confiance en Mercedes qu’en moi-même… ». Cette confiance et cette fidélité amoureuse de plus de cinq décennies fut joliment souligné dans un discours que le grand écrivain prononça un jour pour rendre hommage à sa femme. 

« Sans Mercedes, je n’aurais pas écrit le livre (Cent ans de solitude). Elle a pris la situation en main. J’avais acheté une voiture quelques mois auparavant. Je l’ai mise en gage et je lui ai donné l’argent, en calculant que cela suffirait pour vivre pendant environ six mois. Mais j’ai mis un an et demi à écrire le livre. Lorsque l’argent a été épuisé, elle ne m’a rien dit. Elle a réussi, je ne sais pas comment, à obtenir du boucher qu’il lui donne de la viande, du boulanger qu’il lui donne du pain et du propriétaire de l’appartement qu’il attende neuf mois que nous lui payions le loyer. Elle s’occupait de tout à mon insu, y compris de m’apporter de temps en temps cinq cents feuilles de papier. Ces cinq cents feuilles n’ont jamais manqué. C’est elle qui, une fois le livre terminé, a mis le manuscrit à la poste pour l’envoyer à Editorial Sudamericana ».

Alors que je pourrais conclure en une pirouette qui consisterait à dire qu’il faut cent ans de solitude pour accéder à un demi-siècle d’un amour exemplaire, je préfère adopter le sérieux et la sincérité qu’impose leur exemple.

Que cette chronique colombienne soit un hommage à toutes celles qui nous rendent, nous autres hommes fanfaronants et si souvent indélicats, plus forts, en nous permettant de réaliser nos rêves. 

Soyez immensément remercier car c’est pour vous et grâce à vous qu’on écrit, qu’on entreprend, qu’on invente et qu’on s’efforce tout simplement de devenir meilleur de jour en jour. 

Merci Mesdames !

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

Un commentaire sur « Pourquoi écrivez-vous ? »

  1. Je tiens à te remercier du fond du cœur pour l’hommage que tu rends à nous, les femmes, inspiré par notre existence. À travers tes mots, tu réussis à capter notre force, nos luttes et nos rêves.

    À mon tour, je te remercie de me faire partager ta liberté à travers tes récits. Tes voyages me font rêver et me rappellent combien l’horizon est vaste et rempli de possibilités.

    Affectueusement,

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