Tête de l’Art

Il fut un temps encore récent où l’Art, c’était :

                                     Émoi, émoi, émoi !

On descendait au fond de soi. On se laissait percuter par une œuvre ou par l’intention d’un(e) artiste. On prenait le risque merveilleux de rencontrer une part irrévélée de nous-même, en acceptant ce petit commerce esthétique qui consiste à confier notre âme à un inconnu, un peu comme dans l’amour ou l’amitié, ou une simple rencontre au coin de la rue.

L’autre, l’Artiste, armé d’une simple plume et d’un maigre alphabet, de quelques pinceaux dansant sur une toile blanche, d’un violon et de quelques notes, d’un burin pour entailler le marbre du temps qui passe, ou simplement de sa voix et de son corps lancés dans l’espace, nous proposait une rencontre. Il s’agissait de nous lancer dans le vide, durant un instant qui pouvait durer une vie, à la rencontre d’une sensibilité, d’un regard sur le monde, d’un cœur à corps. Et c’est ainsi que parfois, bien au-delà de l’effleurement de nos sens, on parvenait à découvrir par l’entremise d’une œuvre, l’inconnu qui est en nous et qu’on s’échine, une vie durant, à rencontrer.

Aujourd’hui, dans ce monde de dégaineurs de smartphone, ce couteau suisse de notre époque digitale où l’on soumet le monde au doigt et à l’œil, j’observe le même travers. Partout où mes pas me mènent – et Dieu sait s’ils ont la bougeotte – je constate le même comportement narcissique, l’impérieux besoin de s’afficher en priorité devant l’époustouflant spectacle du monde. Narcisse a encore de sacrément beaux jours devant lui. Partout où je voyage et observe le spectacle surprenant de mes contemporains, je constate la primauté qu’ils donnent à l’expression de leur propre existence, immortalisant d’une bouche en cul-de-poule ou d’un regard enjôleur leur présence ici-bas, obstruant la beauté d’un lieu, l’image d’une œuvre d’art, où se mettant au premier plan, selfie oblige, d’un instant de joie collective. 

Partout j’ai vu la foule de ces êtres ivres d’eux-mêmes, demeurant sur le parapet de leur propre existence, prenant garde à ne pas tomber dans le gouffre vertigineux qui constitue leur moi intérieur. Faut-il voir dans le désir viral de s’immortaliser, la peur de la mort ou la tentative de se rassurer sur sa propre existence, prouver à « soi-m’aime » que l’on a existé, en ce monde à peine effleuré. Ou bien le fait de placarder sa bouille au premier plan, sur le spectacle du monde, revient-il à prononcer par anticipation son oraison funèbre, en invoquant sa postérité, en une sorte de discours fait par avance aux asticots, pour paraphraser Céline. 

Bref, il faut s’y faire. L’époque n’est plus à l’imprévu, et au surgissement de la magie de l’Autre au coin d’une rue ou dans un simple regard. On confie désormais nos vies à des sites de rencontre, on ne regarde plus le monde que sur un rectangle lisse gommant toutes les prolifiques aspérités de l’existence, on confie nos vies aux algorithmes et à la perche à selfie, et la relation avec l’art lui-même se limite désormais à :

Et moi. Et moi. Et moi ! 

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

Un commentaire sur « Tête de l’Art »

  1. J’y vois un inversement des valeurs

    Au lieu de s’extasier devant une œuvre d’art, on espère que les gens vont s’extasier sur votre photo où vous êtes devant une œuvre d’art

    Hugues

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