Saisir le temps qui passe

Hier soir, j’ai retrouvé un ami dans un café parisien pour une heure de conversation et prendre quelques nouvelles de lui et de son monde. 

Le serveur vint prendre la commande, devancé par son air peu aimable, trahissant un j’en-foutisme affiché et une indifférence typiquement gauloise. 

Il tourna les talons et déguerpit avec notre envie de deux verres de vins blancs et son air acariâtre. 

C’est alors que je posai à mon ami, que je n’avais pas vu depuis de longs mois, cette question qui lui parut surprenante : « Quel fut le meilleur moment de ta journée ?… Et pourquoi ? » me sentis-je obligé de rajouter.

Celui-ci, s’attendant sans doute à un conventionnel « Comment ça va? », parut sincèrement surpris mais n’osa m’en faire la remarque, et je le vis puiser dans ses souvenirs, remontant silencieusement le fil de sa journée pour trouver une réponse qui puisse me satisfaire. 

J’avais compris par un message écrit que nous avions échangé quelques jours auparavant, que les affaires n’étaient pas au mieux et qu’il se débattait dans des difficultés de trésorerie, stressé par le poids de l’incertitude comme la plupart des amis entrepreneurs que j’avais revus depuis mon retour d’Argentine. 

« Pour être franc, c’est quand j’ai reçu en fin d’après-midi la confirmation d’un virement bancaire qui vient de tomber sur le compte de ma boîte, de la part d’un fournisseur qui me doit plusieurs dizaines de milliers d’euros depuis plus de six mois. La somme en question n’est que partielle mais va me permettre de couvrir l’échéance de l’URSSAF qui tombe demain. Tu ne peux pas savoir le soulagement!… »

« Si, si…. J’ai bien connu ça, et durant plusieurs décennies d’entrepreneuriat, comme tu peux t’en douter… » Ai-je eu le réflexe de préciser comme pour me dédouaner et compatir à son combat acharné, consistant à chaque fin de mois, à éviter la cessation de paiement. 

« J’ai l’impression que c’est toujours le même combat, mais que les choses semblent avoir empiré depuis quelques années! » ajoutai-je alors que le serveur pointa son air renfrogné, précédé de deux verres de Quincy et d’une coupelle de chips.

« Laisse tomber ! Je n’ai pas envie de parler de tout cela !!…Tu connais la musique.» me répondît mon ami, en appuyant sa phrase d’un geste de la main, comme s’il balayait ses propres propos et faisait défiler les phrases sur un écran tactile. 

« Et toi ?! Quel fut le moment le plus mémorable de ta journée…?? Pour répondre à ta drôle de question… C’est pas trop dur d’être cloué à Paris, loin des merveilles du monde que tu passes ton temps à découvrir à l’autre bout de la planète…?!? », me demanda-t-il, afin d’enterrer définitivement tout sujet professionnel. 

Instantanément, je lui souris car un moment inoubliable de mon après-midi me revint à l’esprit et illumina mon regard, comme pour souligner la spontanéité et la sincérité de ma réponse. Je crois que celle-ci le surprit tout autant, si ce n’est plus que ma question qui devait lui paraître incongrue. Sans doute devait-il s’attendre à un évènement plus concret ou convenu.

Nous trinquâmes à nos retrouvailles, puis je lui expliquai le quart d’heure de pur bonheur et de contemplation que j’avais vécu, un peu plus tôt dans la journée. Un parfait moment et exemple de wabi-sabi, cette philosophie japonaise qui m’habite naturellement depuis toujours et dont j’ai découvert récemment l’existence, cet art de vivre qui repose sur l’acception de l’imperfection et de l’impermanence des choses et des êtres.  

Un quart d’heure, surgissant par surprise en début d’après-midi, après avoir ouvert l’une des fenêtres d’un appartement où je suis hébergé, donnant sur des murs mitoyens et une cour intérieure sans charme apparent. Mais en y accordant mon attention, en prenant le temps et en regardant les détails et l’harmonie de ce spectacle urbain, derrière la grisaille évidente ou au-delà du dénuement de cette scène urbaine et automnale, j’eu l’impression d’être au milieu d’un musée à ciel ouvert empli d’œuvres d’art, qui n’étaient visibles que par moi, que pour moi. 

Le wabi-sabi me traversait, et j’éprouvais durant de longues minutes cette puissante et magique sensation provenant de la beauté et de l’émerveillement des choses simples, des traces subtiles et inspirantes que laisse le temps qui passe sur les choses qui nous entourent et au fond de nos cœurs attentifs. 

Parfois, on ne vit véritablement qu’à peine plus d’un quart d’heure par jour, durant de longues et savoureuses minutes dissimulées derrière le torrent de nos pensées et le mur des obligations, des occupations futiles ou des soucis que l’on s’impose, afin de meubler en réalité ce temps pourtant si précieux, par peur du vide, du silence ou de la solitude. Cette incapacité à saisir le temps qui passe dans ce qu’il a de plus fécond, est un peu comme notre manière d’habiter l’espace. Tout le bonheur réside pourtant dans notre manière d’être au monde et si peu dans les choses que nous possédons. Demandez à la plupart des êtres humains, à fortiori aux occidentaux, où ils habitent et où ils se sentent le mieux. Ils vous parleront d’appartements, de maisons, de lieux concrets et matériels, d’un chez-soi, installant l’idée de quatre murs rassurants, d’une porte les protégeant d’un extérieur toujours menaçant, d’un trousseau de clés valant sésame. Si chaque propriétaire, possesseur de quoi que ce soit, pouvait accrocher son bien à son veston, il trimballerait ces avoirs en les brocardant à la face du monde, comme le font ceux qui revendiquent, non sans une certaine fierté, leur légion d’honneur, même s’ils sont surtout donneurs de leçons !

Si l’on me demande où je préfère désormais loger et passer le plus clair de mon temps, je répondrais sans esquive ou la moindre pirouette, dans la paume d’une main habillée de caresses, sur les bords d’un sourire complice qui se rit de la pluie ou sous le toit de paille d’une cabane ouverte aux quatre vents, comme celle que l’on trouve en Amazonie ou dans certaines contrées d’Asie, là où l’accueil d’un étranger n’est pas une menace mais plutôt l’occasion d’apprendre, d’aider, et pour les plus intrépides d’entre nous : d’aimer !

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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