Une nuit kafkaïenne 

3h35

L’insomnie est sans doute la compagne avec laquelle j’aurais le plus partagé ma vie.  

Lorsque je travaillais, au fil de plusieurs décennies, accaparé par une vie entreprenante, enfermée dans les geôles d’un agenda survolté, l’insomnie se pointait toujours sans prévenir, insistante, égoïste et exigeante comme un enfant capricieux qui exige que l’on s’occupe de lui au beau milieu de la nuit. 

Mais maintenant que je suis libéré de la plupart des tourments qui occupent ordinairement les hommes affairés, je l’accueille avec beaucoup de bienveillance. Elle vient discrètement, sur la pointe des pieds, me tire par la manche, me soulève une paupière pour vérifier si je dors vraiment ou si je fais semblant. Parfois je fais semblant. Elle m’envoie aux toilettes au beau milieu de la nuit ou dans le frigo pour lui verser un jus de fruit. 

Subtilement interrompu par tant d’insistance dans mes rêves, je finis toujours par mettre la main sur un interrupteur. La lampe, avec son halo timide, diffusant une lueur jaune et discrète, ne promulgue comme moi que l’ambition de sa propre lumière. Il est des heures où il ne faut rien déranger, juste s’insinuer dans le lent goutte-à-goutte des heures silencieuses. 

L’ampoule, amadouée par l’abat-jour de tissu ocre, ne revendique que son rôle de complice de ces heures ténébreuses, agissant comme un phare planté dans un coin de la pièce, illuminant le canapé sur lequel je gis, comme un rescapé agonisant de sommeil dans sa nuit fracassée.

Mais les secours ne tardent jamais à arriver, toujours déguisés sous leur aspect le plus prometteur : une ribambelle de mots, quelques pensées sautillantes de joie de me voir ainsi réveillé, une phrase qui semble m’être dictée par le fantôme d’un écrivain disparu précocement et qui m’enjoint, dans la langue des signes, de la noter pour la sauver, tremblant de peur qu’elle ne disparaisse à jamais. 

C’est ainsi que j’explique l’inspiration lorsqu’elle me fait la joie de débarquer, et que des esprits invisibles et talentueux m’utilisent, qu’importe l’heure ou la fatigue, pour faire de moi leur scribe. Ils sont parfois si nombreux ou enthousiastes, se bousculant dans mon crâne encore ensommeillé, qu’il me faut élever le ton, comme le ferait un professeur de primaire pour calmer la marmaille à l’issue d’une récréation trop joyeuse. C’est fou cette exigence empressée qu’ont les gens disparus de nous confier ainsi les choses qu’ils n’ont pas eu le temps de faire ou de dire, les livres qu’ils n’ont pas eu le loisir d’achever, les projets qui furent les leurs et qu’ils mettent dans le baluchon de nos rêves ou bien nous glissent à l’oreille durant nos heures insomnieuses. C’est la raison pour laquelle il faut dresser la liste de toutes les choses qui nous paraissent essentielles et s’efforcer de les accomplir avant de déguerpir de cette planète. Ne pas laisser d’héritage autre que quelques breloques, des souvenirs en pagaille à ceux qui nous ont croisé et la fierté d’avoir aimé sincèrement, en espérant avoir laissé dans notre sillage quelques rires tonitruants, les preuves un peu froissées de nos promesses tenues et le doux parfum de notre passage ici-bas !

Mais ce soir, point de compagnie tapageuse. Les fantômes plumitifs m’abandonnent dans de beaux draps et mes tempes sont obstinément silencieuses. Il va falloir que je me contente de ma seule présence. A 4h16, les mondes invisibles sont aux abonnés absents. Et je ne sais comment convoquer ma belle maîtresse, la seule que j’ai jamais eue, pour laquelle j’éprouve une tendresse infinie et qui règne sur mes heures les plus précieuses. Je veux parler de l’Écriture, ma plus ancienne et fidèle complice. 

Ne pouvant compter sur les huissiers défunts de la littérature, dont j’évoquais l’existence précédemment, il ne me reste plus qu’un moyen pour meubler utilement cette nuit écharpée. Convoquer un ami de longue date et l’écouter me livrer ses secrets, ses balafres à l’âme, ses plus belles envies, hébergé sous le halo de ma lampe, au coin du feu de mon admiration infinie. 

C’est ainsi que j’allai délivrer l’ami Christian Bobin de sa bibliothèque, et me saisir de ses œuvres choisies, intitulées « Les différentes régions du ciel » aux éditions Gallimard. C’est un gros pavé jeté dans les eaux calmes de ma nuit, ce genre de cailloux qu’on lance un jour au milieu d’une mare et qui continue de produire des cercles de beauté et de sens, durant de nombreuses des années, sans qu’on s’en aperçoive. J’ai tout lu de mon ami nocturne et il sait tout de moi, depuis qu’il est parti explorer les régions du ciel, comme je le fais des chemins du monde. Mais il n’a jamais été aussi présent qu’en cette nuit paisible.

Je butine quelques pages, suis les mots lumineux de l’ami Bobin qui ressemble à un sentier de cailloux blancs et soudain je m’arrête devant l’entrée d’une mine de diamants. Une photo d’une jeune femme, la dernière compagne de Franz Kafka, si joliment nommée Dora Diamant. Je regarde longuement Dora, comme si elle était dans la pièce et me confiait du bout des yeux quelques détails kafkaïens. A-t-on réussi sa vie, quand notre patronyme donne naissance à un adjectif, interrogeai-je Dora ? Elle demeura silencieuse mais je cru discerner un sourire. La fatigue, sans doute. 

Sous la photo, je lis l’inscription sur sa pierre tombale « Qui connaît Dora sait ce qu’aimer veut dire ». Peut-on rêver mieux comme épitaphe pour sceller une existence ? Dora est disparue en 1952, tandis que le grand écrivain s’est éclipsé en 1924.

Sur l’autre page, juste à gauche de la mine de diamants, un texte de Christian, sous forme d’hommage à Kafka et à l’amour, magnifiquement ciselé. Comment en serait-il autrement ? 

Il sera mon os à ronger pour cette nuit si blanche et le carton d’invitation que je laisse sur le palier de l’appartement, à l’intention de l’Écriture, au cas où elle viendrait me visiter avant l’aube. Sur le bristol, j’ai griffonné ces quelques mots : 

Ne sonne pas. Pousse la porte, elle est entrebâillée, comme moi. Referme derrière toi. Je t’attends. Tendrement. F. 

Je vous laisse avec les mots de Bobin.

L’Écriture, ma belle amie, vient de débarquer. J’ai entendu le pêne de la serrure se refermer et l’effluve de son inspirant parfum couvre déjà l’odeur du premier café. 

« J’ai personnellement rencontré Franz Kafka. C’était à travers la vitre d’un train qui m’emportait loin de moi : une corneille sur la neige des champs. L’oiseau par sa goutte d’encre noire signait le paysage. Sa paix inquiète gagnait les barrières, les arbres, le ciel, mes nerfs. J’ai reconnu Franz Kafka, celui dont Dora Diamant parlait comme d’un saint c’est-à-dire comme d’un humain accompli, émerveillé et blessé par tout. Dora, la dernière compagne de Kafka. La reine de cœur entre dans le cœur au dernier moment. Juste une année ensemble à voir s’ouvrir la mer Rouge de l’angoisse, s’approcher la terre promise des lumières. 

Dora Diamant.

Son pas décidé, canaille, danseur. Une joie qui se promène. Sa franchise faite soleil. Sa gaieté qui soudain illumine la chambre du penseur. La pensée qui faisait du front de Kafka une pierre cède la place à plus grand qu’elle, au silence des mains de l’amour sur ses tempes, la fraîcheur d’une rivière dans ses veines, le partage d’un même rêve – enfin. »

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2 commentaires sur « Une nuit kafkaïenne  »

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