Une vie magnifiquement passagère

Il y a quelques jours, j’ai découvert un poème bouleversant de Charles Baudelaire. Ce sonnet magnifique, qui conclut cette nouvelle chronique, s’intitule À une passante et fait naturellement écho à la chanson de Brassens, sur le même thème, rendant hommage à toutes ces femmes que nous croisons, au fil de notre vie et qui laissent dans le sillage de leur évanescence, le souvenir fugace d’une rencontre inaccomplie, d’une histoire imaginée, fantasmée mais impossible. Nos vies sont le cimetière d’unions impossibles, d’amour avortés, de désirs inassouvis, qu’ils soient charnels, romantiques ou simplement poétiques.

Je pense bien sûr à toutes les femmes qui ont été aimées et admirées mille fois plus dans l’imaginaire des hommes, au coin d’une rue, à une terrasse de café, dans le tumulte d’un diner amical, ou au travers d’une vitre de métro, et qui n’en ont jamais rien su. Les histoires d’amour réelles, dont nous avons connaissance ou que nous avons la chance d’avoir vécues, ne sont en définitive que la minuscule partie visible de cet immense iceberg qui se cache sous la surface des jours et que l’on nomme l’Existence.

Ce matin, alors que je faisais cette réflexion à un très bon ami qui m’héberge, après lui avoir lu ce poème, celui-ci acquiesça et me fit part de ce souvenir d’une passante, qu’il avait croisé lors d’un voyage au Canada, alors qu’il n’avait que 19 ans. Il l’avait aperçue, marchant avec fraîcheur et élégance dans sa direction, faisant mine de ne pas l’avoir remarqué. Elle devait avoir sensiblement le même âge que lui. Elle croisa son chemin, auréolée de sa féminité et d’une beauté qui chassa instantanément toutes les pensées de mon jeune ami. Il l’avait suivie du regard alors qu’elle traversait le passage clouté, d’un pas allègre, comme elle l’aurait fait en sautillant de pierre en pierre pour traverser un ruisseau et rejoindre l’autre rive du cours de sa propre existence. Il la vit disparaître au coin de la rue, avec le regret de n’avoir pas croisé son regard, de n’avoir pas transformé cette étincelle en probable coup de foudre. 

L’histoire ne s’arrête pas là.

Le lendemain, alors qu’il patientait sur son triporteur, œuvrant à son job étudiant qui l’amenait à trimballer des touristes durant la journée pour financer ses études, il la vit réapparaître, cette fois-ci accompagné d’un homme mûr, trop jeune pour être son père et suffisamment âgé pour être son pygmalion. Elle incita son compagnon à prendre place à l’arrière du tricycle, demandant à mon ami de les conduire au port, devant embarquer sans délai sur un bateau à destination de Seattle. Durant le trajet, par le truchement du rétroviseur, mon ami François et sa belle inconnue échangèrent des regards nombreux, intenses et sans la moindre équivoque. Mais la présence du compagnon d’âge mûr rendit impossible toute communication. Le jeune François aurait voulu faire trois fois le tour de la ville pour retarder l’inéluctable et prolonger cet échange de regards insistants et divinement éloquents. Mais l’homme semblait pressé de parvenir au port, inconscient de ce qui se passait entre les deux jeunes tourtereaux.

Il les déposa sur le quai, au pied de la passerelle d’un imposant bâtiment. L’homme régla la course et ne remarqua pas l’intensité grandissante des coups d’œil qui devenait magnétique entre sa jeune compagne et leur humble chauffeur. François, le cœur battant, les regarda grimper sur la passerelle. L’homme la précédait. Elle se retourna à deux reprises pour capter le regard accrocheur du jeune étudiant français et lui sourire avec cette pointe de tristesse qu’expriment les yeux de ceux qui regrettent déjà l’instant de la séparation. 

Ils disparurent dans la coursive du premier pont. Bien sûr, François eût envie de laisser son triporteur en plan et de gravir quatre-à-quatre les marches de l’escalier. Bien sûr, il n’en fit rien. Il demeura de longues minutes à regarder les flancs de ce navire qui allait emmener ce qui à ses yeux adolescents constituait un véritable trésor, une occasion de bonheur manquée et sa tonne de remords. Alors que l’équipage œuvrait à replier la passerelle, il la vit apparaître seule, le long du bastingage du pont supérieur. Elle lui fit un long signe de la main. Pendant tout le temps durant lequel leurs regards demeurèrent accrochés l’un à l’autre, François sentit les ongles de cette main, qu’il aurait tant voulu saisir pour la retenir, lui griffer le cœur.

Cette histoire s’est déroulée il y a plus de trois décennies, dans la ville de Victoria, sur les rives de la mer des Salish. Des tombereaux d’eau ont coulé depuis sous les ponts de la destinée, mais le souvenir de cette matinée de printemps demeure encore bien vivace dans l’esprit de mon ami, et un court poème de Baudelaire a suffi pour le faire rajeunir de trente ans. Notre vie n’est somme toute que la somme des souvenirs qui nous restent, additionnée du nombre incalculable d’histoires qu’on n’a pas osé vivre.

Voici le poème de Baudelaire évoqué plus haut :

A une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

                                     Charles Baudelaire

……………….

Je me rappelle rarement ce que j’ai écrit, parmi les milliers de pages de textes et de chroniques que j’ai tenté de ciseler, à mots choisis, durant toute mon existence, et qui constituent mes journaux littéraires, jamais édités, prenant la poussière dans des tiroirs de meubles disparus ou stockés dans les interstices numériques de nuages virtuels.

En ce matin du 22 juin 2023, j’ai recherché sur mon ordinateur si j’avais écrit quelque chose à propos des passantes, en hommage à toutes ces rencontres que l’ont fait ou de ce que Georges Brassens décrivait si magnifiquement ainsi :

A tous ces bonheurs entrevus

Aux baisers qu’on n’osa pas prendre

Aux cœurs qui doivent vous attendre

Aux yeux qu’on n’a jamais revus

Le moteur de recherche de mon Mac a fait remonté des limbes digitales une seule chronique que j’ai publiée en Colombie, dans mon premier livre, LIBRE – Écrire sur les chemins du monde. Comme ce texte répond à cette question qui me fut cent fois posée lors de mon périple, qui évoque l’amour dans un voyage au long cours, j’ai décidé de le publier sur mon blog, afin qu’il ne soit pas uniquement réservé aux lecteurs de mon premier ouvrage. Voici donc cette chronique. 

Mais qu’elle ne fut pas ma surprise en constatant que je l’avais écrite… le 22 juin 2019. Faut-il y voir une étonnante coïncidence ? Ou une forme de hasard alors que je m’apprête justement, d’ici quelques semaines à repartir en Amérique Latine, à aller récupérer ma moto en Uruguay et à remonter sur plus de 6.600 km à travers la cordillère des Andes pour aller m’installer, pour un temps ou à jamais, en Colombie…

Pur hasard ou signe des Dieux… L’avenir me le dira très vite…

Et comme si cela ne suffisait pas. Ce matin même, alors que mon ami François me relatait l’histoire de cette belle inconnue qui se déroula il y a plus de trente ans dans cette ville proche de Vancouver, je viens en l’écrivant de m’apercevoir que Victoria (et Vancouver) se situent dans la province de Colombie-britannique… Un autre joli clin d’œil !

Je vous souhaite une bonne lecture…

22 juin 2019

On accorde souvent au marin le privilège d’avoir une femme dans chaque port, au routier une maîtresse derrière chaque caisse de station-service, au voyageur de commerce d’avoir des galantes dans quelques bourgades consciencieusement prospectées et aux pilotes de ligne de s’envoyer en l’air à tout bout de champ ou de piste, en l’occurrence. Ces croyances populaires, largement exagérées, font la beauté de ces professions ou de ce qu’il en reste. Mais elles prouvent surtout que l’amour et le voyage font rarement bon ménage.

Le sujet de l’Amour n’est jamais abordé dans les guides de voyage, les livres d’écrivains-voyageurs ou dans les innombrables blogs de globe-trotters. 

Or, quitte à faire un tour du monde, autant aborder franchement le sujet qui fait tourner le monde depuis des millénaires et qui finit, selon moi, par tarauder tout voyageur au long cours. 

La chose amoureuse est passée sous silence car pour une très grande majorité, elle ne constitue nullement un tourment. En effet,  la plupart des gens voyagent pour un temps relativement court. Ils mettent ainsi entre parenthèses leur vie normale. Ils vont, pour certains, se plonger durant quelques semaines dans une autre vie pleine de nouveautés et de découvertes, quand d’autres se contenteront d’une période de farniente bien méritée en terre étrangère.

Pour le célibataire, le besoin d’amour attendra la fin des congés ou il se satisfera d’un amour de vacances. Pour le couple,  cette période ne changera rien par rapport à la situation amoureuse du départ ou constituera, dans le meilleur des cas, l’occasion d’améliorer l’ordinaire.

Il en va bien différemment d’un voyage au long cours, de plusieurs années et en solitaire! La solitude quotidienne entraîne inéluctablement un désir de rencontres, l’envie de frotter son esprit avec d’autres êtres humains dans le grand bain du partage afin d’en ressortir quelques preuves de fraternité qui font du bien et rassurent l’ermite en herbe.

Certes, le voyage en solitaire est truffé de ces rencontres du quotidien! Chauffeurs de taxi. Vendeurs à la sauvette. Propriétaires accueillants d’appartement sur Airbnb. Voisins prolixes dans le bus. Commerçants affables dans une ville explorée. Vieille dame prise en stop qui nous accorde sa bénédiction éternelle. Inconnu avec lequel on partage un bout de banc public et un brin de conversation. Ami d’un ami qu’il faut rencontrer, passant du statut de simple contact utile à véritable pote. C’est sans compter les autres voyageurs, croisés au hasard, avec lesquels on va trinquer et échanger des tuyaux… Cela rompt la solitude, colore les longues journées de voyage, ponctue les jours de silence d’échanges d’une rare humanité!

Je ne parle pas de ces rencontres dont la providence a le secret et qui constituent le sel du voyage. Celles qui nourrissent l’âme ! 

Je parle de la rencontre qui vous subjugue, qui vous arrête aussi sûrement qu’un cordon militaire pour contrôler vos papiers, mais à qui on offre d’emblée son curriculum vitae, son Facebook, son Instagram et la longue liste des rêves inassouvis dans l’espoir de vivre ce feu d’artifice qui est absent depuis des mois. 

Je parle de La rencontre amoureuse, celle qui nourrit le cœur! 

Dans le monde moderne, la rencontre amoureuse se fait désormais en ligne. Il en va ainsi pour le voyageur que je suis, qui a adopté ces applications pour rencontrer des « amies », dans les villes que je visite. J’avoue détourner un peu l’objet immédiat de ces applications de rencontres comme Tinder, Happn ou Bumble, pour dégoter une charmante guide, une personne qui me fera découvrir sa ville, sa culture, sa vie en échange d’une conversation, de quelques verres, d’un dîner ou de quelques jours passés ensemble à arpenter des musées, d’autres régions ou des soirées endiablées. Ne cherchant absolument pas à rencontrer la femme de ma vie ni celle de mon vit, je me satisfais d’une rencontre sympathique et intéressante, le temps d’une soirée ou d’une poignée de jours, où se tisse une connivence entre deux êtres.

Le monde anglo-saxon a dicté et imposé sa manière pratique, directe, désincarnée de se rencontrer. Désormais on se « Like », on « Swipe », on « Match », on « Crush ». Il faut s’y faire. 

Alors, je m’y suis fait mais j’avoue que c’est un peu addictif, surtout chronophage et que cela manque un peu de charme.

Toutefois, grâce ces moyens de rencontres « au doigt et à l’œil », par écran interposé, j’ai fait la connaissance de belles personnes.  Ces applications sont finalement un accélérateur de particules célibataires propulsées les unes contre les autres dans l’espoir de vivre un amour quantique, le tout savamment orchestré par des algorithmes mystérieux. 

Ces femmes m’ont ouvert leur monde, firent preuve d’une hospitalité qui nous ferait grand bien dans nos vieux pays d’Europe, m’aidèrent en ouvrant généreusement leur carnet d’adresses, pour me mettre en contact avec leurs amis, dans des pays dans lequel je débarquais tel un migrant dont la CB faisait office de visa, un colporteur de bonnes nouvelles, de projets de tour du monde sans limite. L’histoire captive!

Elles furent accueillantes, curieuses, souvent disponibles et joliment fraternelles. Elles savaient que je n’étais que de passage, que je ne pouvais rien donner que d’éphémère.

Je les remercie ici. Elles continuent de m’accompagner dans ces contrées nouvelles que je visite et dans lesquelles elles n’iront probablement jamais! Je leur dois cela, d’en faire mes passagères clandestines! Une place dans le balluchon du voyageur, qui s’appelle le cœur.

Alors, rejetant le sexe tarifé et les amours intéressés facilement négociables, je continue mon voyage initiatique en solitaire.

Dans ce grand supermarché de la solitude et des rêves d’amour possible, je joue moi aussi au petit boutiquier itinérant, au colporteur de beaux espoirs, faisant inconsciemment commerce d’un stock de désirs inassouvis, camelot des « il était une fois » par paquet de douze, dans le rôle sur-mesure du Prince-gitan qui débarquerait d’un autre monde pour vivre quelque chose de plus fort encore que le voyage!

Mais, ce qui manque plus que tout, au-delà des rencontres d’un jour et des parties de jambes en l’air toujours possibles, c’est la seule chose qui ne puisse s’acheter, que l’on n’obtienne pas sur commande : la tendresse ! 

La tendresse d’un geste complice, d’un effleurement de peau. La tendresse d’un regard qui en dit long sur le sentiment amoureux qui s’y cache. La tendresse d’une tête sur une épaule qui fait de nous l’homme le plus important au monde. La tendresse de dix doigts entrelacés comme une amarre qu’il va pourtant falloir larguer.

Mais au-delà de ce monde de rencontres virtuelles qui a surtout débouché sur de l’amitié. Au-delà de la loi exigeante du voyage et du manque de tendresse qui constituerait pourtant un magnifique carburant. Au-delà, de ces désirs d’amours fauchés en plein vol ou en plein love, il y a tout ce qui ne se décrète pas, la magie du quotidien, l’enchantement secret d’une rencontre qui n’aura jamais lieu. Tout ce qui touche à l’instinct animal, une pulsion, un désir, un fantasme ou une envie qui peuplent chacune des journées du voyageur impénitent! 

Un hommage à ces Esmeralda qui s’ignorent, aperçues par la vitre d’un bus dans ces villages traversés à la va-vite, à ces sourires éclatants que l’on prend naïvement pour soi, avant de s’apercevoir que l’heureux destinataire est assis derrière soi, à ces belles que l’on suit par inadvertance dans la rue et dont on contemple la nuque dénudée bouleversante de féminité, à ces regards de braises qui vous font perdre le sens même du voyage. A toutes celles que Georges Brassens a si bien magnifiées dans sa chanson « les Passantes », qui constituent la poésie féminine de chaque journée de vie.

Je lui laisserai donc la conclusion de ce trop long billet, avec l’espoir que l’amour me rende, un jour, la monnaie de ma pièce!

« On songe avec un peu d’envie

A tous ces bonheurs entrevus

Aux baisers qu’on n’osa pas prendre

Aux cœurs qui doivent vous attendre

Aux yeux qu’on n’a jamais revus

Alors, aux soirs de lassitude

Tout en peuplant sa solitude

Des fantômes du souvenir

On pleure les lèvres absentes

De toutes ces belles passantes

Que l’on n’a pas su retenir »

Crédit Photo : René Burri

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « Une vie magnifiquement passagère »

  1. Tes mots, une fois encore m’ont touché.
    voici quelques lignes d’un poème que j’ai écrit en 1983 (j’avais 22 ans) alors que je me retrouvais tout seul à Dakar, pour la première fois loin de mes amis et de ma famille…
    Il n’a rien de transcendant bien sûr… j’ai l’excuse de l’âge… mais en le relisant, comme ce phénomène est curieux, j’ai revécu l’exacte intensité des émotions qui l’inspirèrent.
    Longtemps la solitude
    s’est attachée à ma vie
    Aujourd’hui par habitude
    elle me tient compagnie
    je bavarde avec elle
    il m’arrive même de rire
    jamais l’on se querelle
    pourquoi chercher le pire
    un jour pourtant on se quittera
    je changerai de partenaire
    peut-être parfois elle me manquera
    mais il n’y aura plus rien à faire.

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