Les racines du ciel

Un vieil arbre ébranché profite, comme moi, de ce jour clément d’Avril.

Dans ce déchaînement de lumière, je cherche mes mots et observe, songeur, la symphonie végétale qui se déroule dans ce jardin suspendu de la banlieue parisienne.

Au loin, les caravanes de nuages défilent lentement vers l’Est, crénelant les hauteurs de Sèvres, de leurs remparts cotonneux.

Piètre défense pour empêcher le soleil d’entrer dans nos cœurs inassouvis.

Mon vieil ami, taillable à merci, lance par dépit ses bourgeons printaniers à l’assaut du bleu omniprésent. 

Prouvant qu’il n’a jamais renoncé à ses rêves de grandeur, à courtiser les nuées, ou à s’élever sans renier ses racines. 

Il semble me dire qu’il faut obstinément honorer cette vie qui nous est offerte. Les arbres ne se couchent que pour mourir.

Je renonce à écrire et déplace mon fauteuil pour me rapprocher de lui. Je sais d’ores et déjà qu’il est de bon conseil, même si ses mots silencieux ressemblent au chant des oiseaux qu’il héberge. 

La horde de pâquerettes qui constellent le jardin semblent se rapprocher de nous. Elles tendent l’oreille et écartèlent leurs pétales pour ne pas perdre une miette de notre conversation.

Je lui raconte que j’ai rencontré un incroyable voyageur, il y a quelques jours, à la terrasse d’un café. Nous nous sommes immédiatement reconnus et nous sommes appelés “ami”.

Il fait métier d’aventurier comme d’autres, moins intrépides ou moins libres, sont comptables, chauffeurs de bus, cantonniers ou représentants de commerce. 

Quand je lui ai demandé “quel âge as-tu ?”, ses yeux se sont illuminés et dans un large sourire, il m’a déclamé la plus belle réponse que j’ai jamais entendue sur cette question du temps qui passe.

“J’ai 16 800 jours !”

Il m’expliqua qu’il ne comptait pas sa vie en années, ces unités abstraites qui n’existent pas.

Muammer égrenait son existence en jours, comme le sablier mesure les minutes en grains de sable. Chacune de nos journées est un seau de sable, le même que les bambins transportent à la plage pour bâtir des châteaux. 

La journée est une vie en réduction, de la naissance de l’aube au crépuscule du grand sommeil. On peut parfaitement décider de faire du nouveau jour qui s’annonce, une journée magnifique et mémorable. C’est terriblement plus concret et facile que d’y parvenir avec une année. Mon ami habitait avec élégance et enthousiasme les 16 800 pièces de ce château de sable qu’est l’existence humaine.

Il avait conclu notre rencontre, et mit un terme à ce joli moment qui continue de ricocher, par ces mots :

“La vie mérite d’être célébrée chaque jour !”

Une tulipe jaune, plantée au pied de l’arbre, acquiesça. Ses pétales au motif de plumes rouges savaient la valeur d’une journée et le prix du bonheur d’être gratifiée par l’averse ou un rayon du soleil.

Nous passâmes tous ensemble, la fleur, l’arbre et moi, le reste de l’après-midi à égrener les minutes et à évoquer nos existences si dissemblables, en tissant notre conversation d’anecdotes nomades ou sédentaires. Ils me parlèrent de la pluie et du beau temps, je leur racontais les horizons lointains et les paysages peuplés de silence.

Notre connivence et nos rires étaient la meilleure manière d’honorer la vie. 

Finalement, nous arrivâmes à la conclusion que la vie pouvait se résumer à un faisceau de questions auxquels chacun doit s’efforcer de répondre, que l’on soit de sève ou de sang.

Oú ?

Quand ?

Avec qui ?

Pourquoi ? 

Pour combien de temps ?

Et après ?

NB : (Mon ami s’appelle Muammer Yilmaz, et je vous conseille de lire son livre ou de voir son film “le tour du monde en 80 jours… sans centime”. C’est une belle invitation au voyage, à l’aventure et à la découverte de ce qu’il y a de meilleur dans la nature humaine.)

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « Les racines du ciel »

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