Global warning

Je viens de passer ces trois derniers jours à butiner ce qui se fait de mieux sur Terre en termes d’expression artistique. J’ai eu l’immense privilège de rencontrer le couple de sculpteurs le plus prolifique, inventif et essentiel à notre monde et, ne craignons pas les mots, à la vie sur cette planète. Ils m’ont invité spontanément, avec une grande simplicité, à explorer leurs ateliers respectifs, à m’y perdre durant des heures, à leur poser toutes les questions qui ne manquèrent pas de me tarauder l’esprit. Avec leur autorisation, j’ai pu effleurer, toucher, manipuler, caresser chacune de leurs œuvres respectives, voire parfois arpenter leurs réalisations les plus magistrales et grimper librement sur leurs sculptures les plus démesurées.

Je veux au travers de cette chronique du bout du monde rendre un vibrant hommage à ces deux immenses artistes et vous les présenter. Si pour beaucoup de gens, ils forment un couple inséparable, il n’en demeure pas moins que ce sont les êtres les plus libres, les plus fantasques, les plus caractériels mais aussi les plus généreux que j’ai été amené à rencontrer durant ma vie. J’ai souvent croisé, par-ci par-là, aux quatre coins du monde leur œuvres toujours impressionnantes ou leurs installations artistiques, plus ou moins éphémères, qui sublimaient toujours la beauté et l’harmonie, nous laissant imaginer que la vie est éternelle, mais manifestant parfois, de manière outrancière et violente, leur caractère colérique et leur âme excessive. Les plus grands génies ne sont-ils pas aussi, à leur manière, des monstres ? Le grandiose ne jaillit pas de la dentelle. Mais jamais je n’aurais imaginé faire un jour leur connaissance et développer une relation si intime, si profonde et si fortement exclusive. Nous trois, pendant trois jours, en tête à tête, dans le silence et la solitude d’une des œuvres les plus immense de l’histoire de l’Art. Mais laissez-moi vous parler d’eux…

Elle se fait appeler She, sans doute par coquetterie ou pour souligner son irrésistible féminité. 

Elle est vénérée par tous les hommes depuis des millénaires. Comme pour toutes les femmes, je, tu, nous lui devons la vie, ainsi que chaque journée que nous passons sur ce caillou bleu tournoyant dans l’Espace, sa couleur quand elle rechigne à ne pas être transparente par modestie. Sans elle, nous n’existons pas. Elle assure avec une magnanimité drapée dans un parfait désintéressement la survie et l’épanouissement de tout ce qui est vivant. Sans Elle, sans sa présence vitale à nos côtés, les verbes aimer, rire, manger, parler, marcher, désirer, espérer, caresser, inventer, parmi des milliers d’autres verbes qui composent notre quotidien, n’existeraient pas. Car nous ne serions pas. Elle nous compose intimement, à soixante-dix pourcent paraît-il.

She n’a pas de nom. Ou plutôt elle en a mille. Sans doute autant que le mot Mère, qui se décline en milliers de langues et de dialectes, et dont il existe sans doute plus de sept milliards de définitions, l’enfant que nous sommes ayant ses propres mots, sa manière de parler de celle à qui il doit tout ou à qui il reproche de ne pas devoir assez.

She s’appelle, selon qui en parle, Eau pour les Français, Water chez Anglais, Agua en Espagnol, Ma’ en Arabe, Mizu en Japonais, Shui en Chinois, Nero en Grec, Paanee en Hindi, Aqua en Latin qui donna Acqua pour un Italien, Vatn pour les Islandais ou encore Suv pour un Ouzbek.

Et puis, selon ses humeurs, ses envies du jour ou le lieu où elle s’exprime, elle prend d’autre formes et portent d’autres jolis noms : source, pluie, averse, rivière, mer, flotte, nappe, baille, cascade, tempête, fontaine, vague… She est multiforme et tellement talentueuse. Mais n’étant pas féministe, elle ne répudie pas le masculin et a su donner naissance à des mâles humbles ou légendaires, dont elle alimente sans relâche le discret ou sanguin tempérament : ruisseau, cours d’eau, orage, étang, torrent, rapide, ouragan, lac, tsunami, ou océan, pour n’en nommer que quelques-uns.

She est donc une artiste et une créatrice infatigable. Mais c’est la sculptrice, patiente, opiniâtre et méticuleuse qui m’a invité à découvrir l’une des créations dont elle est le plus fière, entrouvrant les portes de son atelier foisonnant de réalisations si diverses, fruits de millions d’années de labeur et de créativité. Elle m’invita à arpenter à mon gré le Canyon de Sesriem qu’elle a patiemment façonné durant deux millions d’années. N’étant pas souvent là, et ne pouvant être sur tous les fronts, elle ne se déplaçait qu’à la saison des pluies, deux mois par an, comme un créateur de mode rechignant à parcourir la planète pour visiter toutes ses boutiques et qui ne consent à se déplacer qu’une fois par an à la Fashion week où sa présence est réclamée. 

Alors chaque année, depuis la nuit des temps, entre février et mars, sur ce bout de désert du Namib, elle débarque avec sa cour de colériques orages. La tenace sécheresse et la dureté de la terre rechignent à absorber ces torrents de bile qui se déversent soudainement et convergent des montagnes environnantes. Durant quelques heures, les pluies torrentielles transforment le lit de rivière Sesriem, d’ordinaire endormie, en une crue violente et débordante, entrainant tout sur son passage, du moindre limon au rocher de plusieurs tonnes. Chaque année, celle qui m’a demandé de l’appeler Ô, tout simplement, refaçonne ce bout de désert en taillant, cisaillant et burinant dans les flancs de ces roches sédimentaires, transformant ce Canyon d’un kilomètre de long et d’une trentaine de mètres de profondeur, en une gorge magnifique, sorte de podium pour un défilé sans mannequin, qu’éclaire pour mon seul plaisir, son vieux complice éclairagiste, qu’elle appelle Sol par tendresse, depuis le temps qu’ils se connaissent. Comme chaque jour depuis que le monde est monde, le vieux Sol, tandis que sa journée se termine, part vers d’autres cieux avec lequel il est en contrat permanent.

Alors que la lumière décline et que la nuit s’avance avec son plafond constellé de LED scintillantes, sans doute inventées par des Dieux précurseurs, Ô s’excuse de devoir prendre congé, un typhon l’appelle en Asie, dans le détroit de Macassar. Ses équipes l’attendent pour diriger les opérations. J’ai l’autorisation de rester à ma guise dans ces tréfonds de la Terre, entrailles de terre et de roche sculptées, que j’escalade en toute liberté, pour me jucher dans des cavités mystérieuses qui burinent les flancs. Un trou d’eau résurgent vers le fond du Canyon, empli d’eaux croupissantes qui renâclent à s’évaporer, m’oblige à jeter des pierres pour constituer une sorte de pont vers l’autre rive. Croyant mon ouvrage achevé, je me hasarde à traverser sur mon ouvrage de fortune pour aller découvrir l’extrémité du Canyon. Une pierre, lâche ou mal disposée, se met à basculer sous mon poids et m’envoie goûter à la boue qui tapisse ce cloaque. Je ressortis trempé de sueur après une demi-heure de ce labeur de bagnard, à transporter des pierres et à me prendre pour un bâtisseur de ponts, et les baskets aussi pleines d’eau que des sceaux, engluées de glaise m’empêchant de grimper à la moindre paroi rocheuse. Décidément, Explorateur est un métier ingrat, mal rémunéré, mais tellement gratifiant en termes d’apprentissage, de frissons et où les dividendes se règlent en bons souvenirs.

Ô m’avait fait une lettre de recommandation pour son mari, He, sans doute le plus grand sculpteur du monde, et au-delà de son métier d’artiste, l’un des grands bienfaiteurs de la planète, comme l’était dans son domaine et dans une tout autre manière son épouse, Ô. He n’aimait pas qu’on l’appelle comme cela et exigeait que ses amis l’appellent de son nom d’artiste : W, « Double You » en toute simplicité, comme si chacun devait se trimballer avec son double. Sous ces cieux ensoleillés, je me voyais double aussi. Parfois mon ombre me devançait, tentant de me doubler, non sans une certaine intrépidité ou désir affirmé d’indépendance, tandis qu’au couchant, j’avais l’impression de devoir la tirer, essayant de la convaincre de venir se coucher avec moi pour ne plus faire qu’Un, pendant les quelques heures réparatrices durant lesquelles nous serions enlacés et uniques. Je traduisais instinctivement Double You en « double Toi ». La vie des hommes ne se résume-t-elle pas finalement au désir de se démultiplier, d’être multiple au risque d’être paradoxal, d’avoir deux soi, comme une doublure invisible ou de vivre plusieurs vies en une, pour certains ? Quand d’autres hommes rêvent d’unicité, de n’être qu’un seul et unique, être simple et cohérent plutôt que complexe, constamment écartelé par ses contraires. D’autres enfin, sans doute incomplets ou inachevés, rêvent de trouver leur moitié pour vivre paisiblement une vie de raison plutôt que de boulimie, confiant à l’autre le soin de combler leurs manques ? Mais tout cela n’est pas le sujet. Revenons à nos sculpteurs de génie.

C’est donc hier que je rendis visite à He. J’avais pris rendez-vous tout en ne sachant pas trop à quoi m’attendre. J’étais un peu gêné de débarquer ainsi à l’aube, il devait être 5h40 du matin, mais He avait insisté, me précisant que c’est la meilleure heure pour découvrir ses œuvres, notamment celle qu’il avait produit pour la Namibie. Il m’indiqua que Sol, le meilleur ami de sa femme, qui est réputé pour être un lève-tôt, serait aussi de la partie. Chaque jour, il passe prendre un café et permet à He de regarder ses œuvres sous un jour nouveau. Je débarquai donc un peu avant l’aube chez HeSol n’était pas encore arrivé. Il faisait encore nuit noire. 

Insomniaque notoire, He avait travaillé toute la nuit. Il me donna rendez-vous au kilomètre 45, pour voir la Dune éponyme, qui se situe à une petite heure de route de l’entrée du Parc National. Il avait œuvré à la refaçonner entièrement et à effacer les traces de pas des visiteurs de la veille, qui endommagent sa crête et la perfection de ses arrondis. Rançon du succès car la fameuse Dune 45 est la première accessible dont on peut faire l’ascension pour s’assoir au sommet, voir Sol apparaître, à peine fatigué d’avoir turbiner de l’autre côté du monde, et le voir illuminer de mille feux l’œuvre de son ami et célébrissime artiste W. Alors, que je me garai sur le parking, en contrebas de l’immense dune, j’entendis He siffler dans un recoin de son atelier. Il vient naturellement à ma rencontre, m’ébouriffant les cheveux comme si nous nous connaissions depuis des lustres.

Non sans mal, je fis l’ascension des quelques centaines de mètres qui me séparaient du sommet. Chaque pas dans le sable profond, en équilibre sur la crête orangée était un effort considérable. Mais quel bonheur de se sentir seul au monde, au sommet d’une déferlante, constituée de milliards de grains de sable qui en s’unissant sous le souffle du grand artiste, domine cette mer de silice où chaque dune est une vague se mouvant lentement vers l’Est.

Sol, comme chaque jour, radieux et d’humeur égale, s’annonça discrètement, en dessinant la cime des dunes les plus imposantes, colorant l’horizon de douces teintes pastel. Puis, il fit une entrée aveuglante, comme à son habitude, jetant sur les parois sablonneuses qui constituaient les murs du vaste atelier de W, des pelletés de rose et d’orange, promettant aux versants encore endormis dans la pénombre qu’il s’occuperait d’eux dès qu’il serait à son Zénith. Il faut dire que la tâche consistant à éclairer au mieux les œuvres de son ami W, était considérable, si l’on prenait en compte l’immensité du paysage et le nombre incalculable de dunes que celui-ci avait ciselées sur cette mer intérieure. Je restais presque une heure au sommet du monde, dans la fraîcheur du petit matin. Pas une brise pour me faire frissonner, si ce n’est la splendeur éblouissante du spectacle et ce sentiment d’être incroyablement privilégié, d’être seul face au gigantesque, face à cette tempête de beauté pure, sur cette dune 45 d’ordinaire si fréquentée par des cordons de grimpeurs et d’instagrammeurs. C’est précisément en des instants comme celui-ci que la mort pourrait surgir, pour me donner le dernier baiser et m’emmener vers l’au-delà des dunes. Nul doute que je la suivrais complaisamment, avec un sourire béat.

Dégringolant joyeusement du sommet, ce n’est que dans la vallée que je sentis le souffle de W. Celui-ci s’était octroyé une petite sieste pendant que j’étais sur la mezzanine, esbaudi de sa dernière création. Il me proposa d’aller visiter le reste de son chef d’œuvre namibien, en rejoignant au bout de la piste, Sossusvlei, qui se situait à une vingtaine de minutes. Je lui proposai de prendre place à bord du Land Rover, mais il préféra y aller par ses propres moyens, en une rafale. D’ailleurs, Sol nous y attendait déjà. 

Plus tard, He m’expliqua qu’il avait choisi W comme pseudo car il aimait bien le mot Wind, dont on l’affublait par ici. Il n’aimait pas le mot Vent, synonyme en français de pet, vocable trop nauséabond à ses narines. Il avait en revanche une certaine tendresse pour Viento, tel qu’on l’appelait en Amérique Latine. J’avais d’ailleurs vu certaines de ses réalisations monumentales dans les Andes, lorsque je sillonnais le Pérou à plus de 4000 mètres d’altitude sur ma frêle moto et avais pu goûter à ses mémorables bourrasques en Patagonie. Il parut fier quand je lui relatais ce précédent périple mais n’en souffla mot.

Il me récita dans un simple et amical courant d’air dont il avait le secret, les doux noms par lesquels on l’appelait de par le monde et qu’il affectionnait particulièrement. A Hawaï on Makani, au Pendjab c’était Havā, comme pour les Népalais, au Bengale on disait Bāyū. Les Zoulous s’écriaient Umoya lorsqu’il se levait et les Maori de Nouvelle-Zélande se tapaient la poitrine et chantaient Hau. Quand les Gallois parlaient de Gwynt, les Finlandais disaient Tuuli du bout des lèvres.

Mais tout comme sa femme Ô, ce qu’affectionnait le plus He c’était tous les noms qu’on lui donnait selon les manières qu’il avait de se manifester. Il aimait le Simoun, l’Harmattan ou le Sirocco dont on l’affublait en Afrique. Mais il se plaisait à déclamer ses propres noms au gré des lieux, de ses humeurs pour le moins cyclothymiques et des masses d’air qu’il rencontrait en chemin : Alizé, Zéphyr, Aquilon, Blizzard, Bourrasque, Brise, Chergui, Foeh, Mistral, Suroît, Levant ou Tramontane. Il me confia aimer les termes employés par les marins qui étaient les premiers admirateurs de ses œuvres, lorsqu’il faisait alliance artistique avec sa femme. L’eau et le vent se combinant à merveille, parfois de manière quelque peu effrayante, pour satisfaire les gens de voile et les aventuriers océaniques pour lesquels il avait toujours éprouver une certaine admiration. Il me souffla comme s’il les récitait pour ne pas les oublier, les termes marins qui chantaient comme des poèmes maritimes pour lui : le près, le bon plein, le travers, le largue, le vent arrière… Bref ! Toutes les manières qu’ont les marins pour mieux le prendre et aller, libres et sans frontière, là où leur désir de liberté les guide.

Alors que nous arrivions au pied de Big Daddy, l’une des plus hautes dunes au monde et œuvre magistrale de W, culminant à 799 mètres, celui-ci me proposa d’en faire l’ascension, proposition que je déclinai aimablement, ne m’imaginant pas capable, après avoir grimpé la dune 45, de parvenir à un tel exploit, au terme de deux heures de marche pénible dans ce sable d’une finesse incroyable. Alors, il m’invita à explorer les environs de Sossusvlei et à découvrir, en me perdant au gré de mes envies, au volant de mon 4×4, les courbes insensées qu’il avait patiemment sculptées, redessinant chaque jour ces milliers de montagnes de sable rougeoyant. 

Il s’excusa de devoir prendre congé mais il devait rejoindre Ô aux larges des côtes du Mozambique, où un projet d’importance, mobilisant leurs talents respectifs, les attendait. Ils avaient comme objectif de générer l’un des plus impressionnants cyclones que la Terre n’ait jamais connue, ce serait selon lui l’aboutissement ultime de leurs savoir-faire magnifiquement combiné. Un peu effrayé par cette annonce cataclysmique de laquelle j’avais du mal à distinguer le moindre aspect artistique, je me contentai de lui demander si cette œuvre en devenir avait déjà un petit nom. Il se rapprocha et me le souffla à l’oreille : Greta.

En s’éloignant avec un air malicieux, il se retourna et ajouta à mon encontre : « Il est temps que vous la preniez au sérieux, le petite Greta ! ». Puis, il disparut en un clin d’œil.

Il faut toujours se méfier des artistes qui prophétisent, surtout quand ils ont les moyens de réinventer la géographie d’une région ou d’un pays, et qu’ils sont animés par la sombre ambition d’écrire l’avenir, en soufflant sur les braises d’une planète en feu.

Et ne venez pas me dire après que vous n’avez pas eu vent de cet avertissement !

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « Global warning »

    1. Merci Ghislaine! J’espère que vous retrouverez bien vite la parole. M’étant fait piraté sérieusement ma messagerie orange et en cascade mon compte Facebook, je ne publie plus rien en attendant que Facebook daigne débloquer mon compte. Cela vous donnera un peu de répit! Une flopée de baisers en guise de gratitude…

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