L’enfant du beau temps

L’enfant du beau temps

Après m’être délesté de toutes ces choses superflues qui appesantissaient mes jours, j’ai retrouvé dans mes circonvolutions planétaires, la légèreté de l’abeille qui fait son miel dans un encrier et lors de mes conversations humaines, la délicatesse de la libellule quand elle vient effleurer la surface du lac.

Je crois qu’il est désormais temps de m’attaquer aux choses sérieuses.

Au moment où j’écris ces mots qui se prennent pour des vers, un garçonnet de quatre ans passe devant moi, ayant échappé à la vigilance de sa jeune mère, accaparée par le bel éphèbe qui lui fait la conversation.

Durant cette après-midi de pluie drue, froide et obstinée, une pluie presque guerrière, le monde des adultes est aux abris. 

La plupart sont accaparés par des écrans, s’informant en solitaire ou communiquant avec des gens à l’autre bout du monde, eux-mêmes plongés dans la grisaille. L’écran sur lequel nous passons désormais l’essentiel de notre temps, est désormais pour nos yeux ce que le masque chirurgical est devenu pour notre bouche et notre nez : un fossoyeur d’émotion, un succédané à la vie véritable. J’assiste à ce dialogue de sourds, où les blancs s’entremêlent, sous forme de silences polis, pour diluer cette grise et interminable journée où chacun broie du noir au fond de lui-même. 

L’autre moitié se contente de bavarder, chacun parlant en une langue étrangère qui lui est personnelle et qui le rend irrémédiablement incompris. Alors, on boit, on trinque, on s’esclaffe, on monologue face à des malentendants, en attendant que la pluie cesse. C’est devenu l’essentiel de la communication entre terriens.

L’enfant, lui, est un électron libre. Il s’arrête à la lisière de la terrasse, lève la tête et regarde le toit duquel dégringolent des perles de pluies qui forment un scintillant rideau.

Il tend les mains en avant et essaie d’attraper les gouttes qui ressemblent à des diamants.

Partout autour de moi, on vocifère, on s’esclaffe, on rigole. Dieu que les adultes sont bruyants. Est-ce leur seule manière de vivre ? 

L’enfant, lui, n’écoute pas. Il est en lui-même. Il écoute la musique des gouttes, il apprend l’histoire des nuages, il rit quand il se mouille. Il est libre. Pur. 

Alors, il s’avance. Franchit le rideau que les joailliers célestes ont tendu entre la terrasse du vacarme et le monde de la pluie qui fait un joli son de fontaine. 

L’enfant fait un pas, et franchit le rideau de diamants.

Alors, en un seul geste, un pied en avant vers l’inconnu, l’extérieur se métamorphose en un jardin d’enfant. J’ai désormais en face de moi le royaume d’un Prince intrépide. 

L’enfant vient de sanctifier ce qu’est le voyage. Un premier pas en avant, un bond vers l’inconnu. Je le regarde et il m’apprend celui qu’il faut que je devienne.  

Après m’être délesté de tout, il me faut désormais décaper mon âme cinquantenaire afin de retrouver celle de mes quatre ans et cette spontanéité animal de ceux qui n’ont rien à perdre. 

Passer mes dernières peurs, mes faux semblants, mes stériles illusions à la toile émeri des jours disparus, pour connaître le prix de la journée à venir et cesser de me perdre dans les dédales de ce temps hémophile.

Buriner mon cœur élimé à force d’avoir si mal aimé ce que je croyais avoir adoré. 

Comme cet enfant qui s’avance sous la pluie, éclaireur du beau temps à venir, je dois retrouver le chant de l’eau qui rend vivant et l’insouciance de ceux qui sont hauts comme trois pommes. Ce sont les seules choses sérieuses qui me viennent à l’esprit.

Je regarde ce Prince des nuées qui se joue des hallebardes et me dis que lorsque j’ai entamé mon Tour de Monde, il y a quatre ans, ce jeune bambin était à peine né, et aujourd’hui, c’est lui qui me donne des leçons. Combien met-on de décennies à désapprendre ce que l’on savait instinctivement ? Combien de temps faut-il pour décaper les croyances accumulées et retrouver ces vérités, innées ou intuitives, que l’on a fini par masquer au fil des années ? Combien de temps me faudra-t-il pour réapprendre à toucher les nuages et à me rire des jours pluvieux ? Quelle jolie leçon de vie que cet enfant dénué d’inquiétude qui s’avance en levant les mains vers le ciel !

René Char vient de surgir et me pousse du coude en me suppliant de le laisser conclure cette chronique. J’obtempère. Que peut-on refuser à un géant quand on n’a que quatre ans ?

« Il faut être l’homme de la pluie et l’enfant du beau temps »

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « L’enfant du beau temps »

  1. Une de tes plus belles chroniques 🙂
    J’aime à la fois la forme poétique (la pensée métaphorique à partir de cet enfant qui avance d’abord vers, puis sous la pluie; le talent de ton écriture qui se cisèle chaque jour d’avantage) et le fond.
    Comment en effet arriver à lâcher prise, à savoir abandonner le superflu, à aller vers et dans l’inconnu ?
    Je rajouterais qu’un autre défi est aussi (je pourrai écrire « en même temps », mais en ces temps de campagne présidentielle en France, je ne veux pas laisser croire un quelconque soutien… 🙂) de ne pas se couper de son passé, de ce que l’on laisse derrière soi.
    Sinon on sera fracturé, disjoint, sans origine… et donc sans forces…

    Aimé par 1 personne

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