Le pot de terre contre le pot de vin…

Certains rêves demandent de la patience pour devenir enfin réalité. 

Il m’aura fallu attendre quarante ans pour que le Kalahari devienne pour moi autre chose que le décor d’un film de cinéma, sorti sur les écrans français en 1981 et intitulé « les Dieux sont tombés sur la tête » ( The Gods must be crazy, dans sa version originale, fut une co-production Botwanienne et Sud-africaine particulièrement réussie, une comédie philosophique et satirique qui confronte le monde moderne et ce que l’on prend toujours pour de bons sauvages).

Quel plus bel écrin que cette immense région désertique, l’une des zones les plus protégées au monde, pour fêter mon anniversaire et mes cinquante-sept printemps ?

Attardons-nous un peu sur ce désert qui n’en est pas vraiment un.

Cette zone désertique s’étend sur plus de 930.000 km2, soit environ deux fois la superficie de la France. Le Kalahari couvre la majeure partie du Botswana, le tiers oriental de la Namibie et la partie septentrionale du Nord-Ouest de l’Afrique du Sud. Il faut parcourir 1600 km du Nord au Sud et 1000 km d’Ouest en Est, pour l’explorer sérieusement, et pouvoir revendiquer l’horrible expression, souvent employée par les touristes, « j’ai fait le Kalahari ! » … 

Autant dire, que la plupart des êtres humains n’y font qu’une simple et brève incursion, se contentant d’en rafler un échantillon, ne s’en faisant qu’une vague idée et que seuls les Dieux, qui ne sont pas si fous qu’on le prétend, peuvent revendiquer le fait de le connaître vraiment.

L’appellation de désert est en réalité inappropriée car, si ce vaste territoire est totalement dépourvu d’étendues d’eau permanentes, la densité de la végétation y est importante. Pour mériter la qualification de désert, il faudrait qu’il y pleuve moins de 250 millimètres par an, or le Kalahari dépasse par endroits les 500 millimètres, expliquant ainsi la variété et l’étendue de la végétation qui le recouvre.

Il existe une autre définition, plus scientifique, du Désert, indiquant que le taux d’évaporation potentiel doit être deux fois plus important que les précipitations. Cela ne s’applique donc qu’à la partie Sud-Ouest de cette vaste région située en Namibie. La partie Nord-Est, dans laquelle je me trouve et où j’écris ces lignes, reçoit de nombreuses précipitations qui disparaissent rapidement dans les sables profonds et expliquent l’absence de lacs ou réserves d’eau douce. 

Le si mal-nommé « Désert du Kalahari » est la partie centrale de la plus grande étendue de sable au monde, que l’on appelle le bassin du Kalahari, d’une superficie de 2,5 millions de kilomètres carrés, recouvrant des régions entières du Botswana, de la Namibie, de l’Afrique du Sud, comme évoqué précédemment, mais aussi de l’Angola, du Zimbabwe, de la Zambie et de la République Démocratique du Congo. Voilà pour le décor !

Le Kalahari est perché à une altitude moyenne de mille mètres, ce qui explique que les températures de la journée y sont plus douces et les nuits plus fraîches que dans d’autres zones désertiques de la planète.

J’étais accompagné depuis quelques jours par mon amie Véronique, que j’avais récupérée à Gaborone et qui était parvenue à quitter la France, malgré les restrictions absurdes, les interdictions de voyager que le gouvernement français avait promulgué après l’apparition d’un énième variant du Covid, identifié en Afrique du Sud et dont on ne savait pas grand-chose, mais qui n’avait à ce jour fait encore aucun mort. Nous nous réjouissions tous les deux de ce périple au cœur de nulle part, dans cette zone immense et désertique où la distanciation sociale absolue serait notre meilleur gage de protection sanitaire et d’aventure sous des ciels étoilés.

Curieusement et contrairement à de nombreuses autres régions touristiques, les informations concernant le Kalahari étaient rares sur Internet et il s’avéra difficile de préparer notre escapade au cœur des sables du Botswana. J’avais bien pris quelques conseils auprès d’un ami photographe, grand connaisseur de cette région, mais j’en étais ressorti avec une vague idée des différents campements dans lesquels bivouaquer et n’avais aucune idée des distances que nous aurions à parcourir, tous les GPS à ma disposition indiquant une immense zone blanche, sans routes ni pistes cartographiées, comme si nous partions nous jeter dans la gueule du loup d’un No Man’s Land absolu. Je savais juste qu’il nous faudrait être autonomes en eau, nourriture et carburant pour une période de cinq à six jours. Deux jeunes israéliens aventureux, que j’avais croisés une quinzaine de jours auparavant, m’avaient indiqué qu’ils n’avaient croisé absolument personne tout au long des six jours durant lesquels ils avaient voyagé entre l’entrée de Khutse située au Sud et la sortie de Matswere au Nord-Est de ce vaste territoire qui nous attendait : le Central Kalahari Game Reserve.

Sans doute faut-il préciser ici que l’appellation Game Reserve, terme surprenant si on le traduit mot à mot, désigne dans toute l’Afrique australe les réserves animalières, territoires protégés, privés ou contrôlés par les gouvernements, où sont censés s’épanouir la faune et la flore, loin des braconniers sanguinaires, des forestiers cupides et cultivateurs immoraux, mais où fleurissent, en temps ordinaires, les touristes en quête de reconnexion avec la mère Nature, les fondus de Safaris photos et les amoureux de l’Outdoor et des nuits à la belle étoile.

Nous partîmes donc de Gaborone, la Capitale, en milieu de matinée après avoir fait le plein de diesel et avoir rempli à ras bord les quatre jerricans de 20 litres qui prenaient le soleil sur le toit du Land Rover. J’avais pris soin de changer les joints des bouchons quelque peu vétustes, dont certains fuyaient copieusement depuis que j’avais quitté l’Afrique du Sud, répandant quelques litres de carburant sur la chaussée ou les pistes poussiéreuses quand j’escaladais des côtes à forte inclinaison ou me retrouvais en tout-terrain, bringuebalé comme dans un shaker de barman. Bien m’en a pris car au moment de refaire le plein, deux des jerricans d’acier avaient perdu la moitié de leur contenu, me laissant croire que j’avais une autonomie bien supérieure à mes suppositions théoriques.

Deux-cent-trente kilomètres nous séparaient de Khutse et de l’entrée du Parc national du Kalahari, que nous parcourûmes en un peu plus de 4h30, après nous être arrêté dans le seul restaurant identifié, dernier lieu civilisé avant l’inconnu et des expériences de camping qui s’avèreront plus sauvages qu’attendues, surtout pour un lieu censé être géré par le gouvernement en partenariat avec une entreprise privée, dont la nullité m’oblige à révéler le nom, Bigfoot Tours, tant les prix pratiqués dans ses campements et la pauvreté de services sont à pleurer. Bigfoot mériterait comme le nom l’indique un gros coup de pied aux fesses afin de gagner en professionnalisme et en implication pour avoir droit, si tant est qu’ils la méritent un jour, la considération des voyageurs qui viennent s’échouer dans leurs quelques mètres carrés sablonneux à ciel ouvert.

A quelques kilomètres de l’entrée du Parc, nous connûmes notre première déconvenue. Alors que nous roulions à une soixantaine de kilomètres heures sur une belle et vaste piste blanche, afin d’atténuer les vibrations infernales générées par un sol dur en tôle ondulée de la meilleure espèce, un bruit extérieur attira mon attention. Tendant l’oreille, je reconnus le bruit de casserole provenant de l’arrière du véhicule que j’avais connu au Mozambique, quelques mois auparavant. Quand la piste redevenait parfaitement lisse, le bruit disparaissait, mais dès que la tôle ondulée reprenait, tout se remettait à vibrer furieusement à l’intérieur de la voiture et le tintamarre reprenait. Si je m’étais marié récemment et avait été de tradition anglo-saxonne, j’aurais pu croire qu’un sympathique plaisantin avait accroché toute une batterie de cuisine à l’arrière du véhicule, surmonté d’un panneau sur lequel serait écrit Just married, en guise de bénédiction pour cette lune de miel hypothétique au fin fond du Kalahari. Mais il n’en était rien. Au contraire, marié et divorcé à deux reprises, j’ai plutôt renoncé à ce genre de convention sociale qui selon moi fait plus de mal au véritable sentiment amoureux, à la créativité sentimentale, à l’engagement de respect et de liberté que se doivent mutuellement les époux. Je fuis désormais ce genre de cérémonies, civiles ou religieuses, qui mène souvent à la désillusion, ayant vu tant d’êtres chers se promettent de s’aimer pour la vie et renoncer à leurs vœux sincères et si romantiques, après quelques années de mariage, au terme de copieuses entorses au contrat moral qui les unissait, ou lassés par quelques décennies d’ennui et d’éloignement réciproque. Je fuis si bien ce genre de choses que lorsque l’on m’invite dorénavant à une noce, je décline systématiquement, prétextant que par expérience, je ne souhaite plus être témoin de ce genre d’accident, citant haut et fort, la blague de Coluche attestant « qu’il y a des gens qui ne sont séparés que par le mariage » !

Il me fallut donc me résoudre à accepter l’idée que le vacarme qui provenait du dessous de la voiture n’était autre qu’un problème mécanique dont il était urgent de vérifier l’ampleur. Je m’arrêtai donc au milieu de la piste, dans un paysage désert et surchauffé par un soleil de plomb. Me glissant sous la voiture, je pus constater qu’il s’agissait du même problème qu’au Mozambique. Le cache en fer qui protégeait le disque de frein à l’arrière droit était rongé par la corrosion et était totalement dessoudé, bringuebalant et tapant bruyamment contre le disque. Si le problème n’était pas d’une gravité première, il n’en reste pas moins qu’il risquait de s’aggraver, de crever un pneu, de cisailler un câble ou de bloquer la roue.

J’avais eu beaucoup de chance lorsque cela m’était arrivé sur la côte mozambicaine. Je venais d’entrer dans la petite ville de Xai-Xai, quand le même bruit de casserole vibrant sous la roue gauche m’obligea à m’arrêter et à trouver rapidement un mécanicien. Par chance, on me conduisit à un ferronnier-soudeur qui régla le problème en deux temps, trois mouvements, pour la modique somme de neufs euros, pourboire compris. 

Aux portes du Kalahari, c’était une autre paire de manches. Nous étions sur le point de nous lancer dans une traversée que d’aucuns jugeaient périlleuse si elle était entreprise en solitaire, notamment durant la saison des pluies, m’ayant recommandé de partir en convoi de trois voitures en cas de pépins. Il allait donc falloir compter une fois de plus sur ma bonne étoile et sur la possibilité de trouver quelqu’un équipé d’un poste à soudure ou de beaucoup de créativité pour refixer ce cache protégeant le disque de frein.

Nous rejoignîmes à faible allure le village de Kadwane, dernier bourg composé de quelques dizaines de maisons parsemant le bush et jouxtant la frontière sud du Central Kalahari Game Reserve. Interrogeant les rares passants que nous croisions, les solutions et l’espoir s’amenuisaient de minute en minute. Je m’arrêtai à un croisement de deux chemins sablonneux où palabraient une dizaine de personnes, derrière des étales exsangues de marchandises. Ils semblaient tous attendre le chaland qui viendrait les soulager de leurs inutiles breloques en échange de quelques Pulas qui agrémenteraient la pitance du soir. Après s’être concertés, certains m’expliquèrent des choses incompréhensibles dans le dialecte Tsawna parsemé des rares mots anglais qu’ils connaissaient. Je n’étais guère plus avancé. C’est en m’adressant à l’un des marchands qui vendait des ceintures et quelques accessoires improbables, lui demandant s’il pouvait faire un trou supplémentaire à ma propre ceinture, que je fis la connaissance de Derrick. Je lui expliquai dans la foulée mon problème mécanique, bien plus préoccupant que le glissement permanent de mon pantalon dû à une perte de poids. Il comprit d’emblée mon besoin de soudure et son regard s’éclaira quand je lui demandai d’appeler l’homme auquel il songeait, qui possédait semble-t-il l’équipement nécessaire à la réparation. Malheureusement, celui-ci n’était pas au village et ne reviendrait que le lendemain. Derrick se glissa sous la voiture pour inspecter, comme l’aurait fait n’importe quel Derrick, l’étendu des dégâts. Après une brève conversation de sourds, lui en Tsawna, moi en anglais à grand renfort de gestes censés expliquer la démarche à suivre, nous parvînmes à la conclusion qu’il fallait démonter la roue et voir si l’on ne pouvait pas tout bonnement virer le cache défectueux qui avait commencé à cisailler le câble de l’ABS.

Aussitôt dit, aussitôt fait. 

Le « aussitôt » prenant tout de même trente minutes, le temps de vider toute la voiture pour accéder à la boîte à outil et comprendre comment faire fonctionner l’imposant cric censé lever les trois tonnes du Land Rover, immobilisé sur ce sentier de sable. Nous étions, Derrick et moi, à la manœuvre sous la surveillance et les commentaires avisés de la dizaine de spectateurs qui semblaient parier sur nos chances d’extraire ce bout de métal complètement abrasé, à force d’avoir frotté contre le disque en acier durant plus d’une trentaine de kilomètres. L’alternative était claire : soit nous parvenions à ôter ce bout de métal indésirable afin de reprendre rapidement notre route vers le Kalahari, soit je devrais songer à m’établir durablement à Kadwane, pour lancer un garage de mécanique et réparation automobile, en proposant à mon bon samaritain et nouveau complice de nous associer, dans l’espoir de satisfaire un marché plus prometteur que celui consistant à faire des trous, des petits trous, encore des petits trous…

Une fois la voiture réparée et remise sur roues, les remerciements faits à grands renfort de photos avec tous ceux qui voulaient immortaliser ce moment, après avoir glissé un billet dans la main de Derrick, enveloppé d’une chaleureuse et reconnaissante claque dans le dos, nous repartîmes en direction du Kalahari.

Nous parvînmes à 17H30 à l’entrée officielle de la Réserve, accueilli par un sémillant jeune Ranger en uniforme kaki, qui après quelques questions, appela en renfort une employée de la société Bigfoot Tours. Celle-ci était tout occupée à visionner des vidéos sur son téléphone portable et finit par s’extirper, avec des regrets apparents, de sa chaise défoncée par son surpoids et par les heures interminables durant lesquelles elle devait passer l’essentiel de ses journées à ne rien faire. Elle se traîna jusqu’au comptoir où nous étions en train de décrypter une carte incompréhensible de la Réserve et de remplir le formulaire d’entrée. Elle finit par se laisser choir sur une chaise en toile, à quelques mètres de nous, succombant au poids excessif de son corps nonchalant et à la lassitude de devoir nous fournir des informations et de faire un travail pour laquelle elle n’éprouvait visiblement pas le moindre intérêt. 

Forts des quelques informations et explications que nous pûmes lui soutirer, nous décidâmes de passer la nuit à Khutse, au campement qui jouxtait l’entrée de la réserve, car la nuit allait tomber et n’allait pas tarder à compliquer notre installation (déploiement de la tente, préparation du dîner et douche). Nous convînmes avec le personnel du Parc de nous revoir le lendemain matin, pour décider du parcours que nous allions faire au sein du Kalahari, du nombre de nuits que nous allions vraisemblablement y passer et des camps dans lesquels nous allions dormir. L’obligation qu’ils nous imposaient de devoir décider à l’avance m’insupportait au plus haut point car elle contrariait ma liberté. Ayant horreur des voyages organisés et sachant parfaitement que la réussite d’un périple réside dans l’imprévu, dans les bifurcations, dans l’adaptation aux évènements qui surgissent à l’improviste, il m’était particulièrement contraignant de me plier à ces règles administratives. Les préoccupations des petits comptables et des fonctionnaires tatillons feront toujours mauvais ménage avec ceux qui sont traversés par le souffle de l’aventure et désireux de mener leur vie comme bon leur semblent.

Nous passâmes une très belle première soirée à la frontière Sud du Kalahari. Dîner à la bougie, les pieds dans le sable, autour d’une conversation amicale et sincère, le tout surmonté par un ciel étoilé de toute beauté. C’était la toute première nuit sous une tente posée sur le toit d’une voiture pour mon amie Véronique. J’avais perdu en ce qui me concerne la moitié de mon espace vital, que je devrai partager durant un bon mois avec mon amie baroudeuse, mais j’avais gagné en compagnie après ces longs mois de voyage en solitaire, ce n’était pas pour me déplaire, même si le vieux loup que je suis devenu appréhendait un peu ce voyage à deux, sur la durée. 

Qui vivra verra !

Après une bonne nuit de sommeil et avoir tout remballé, nous nous présentâmes à la porte du Parc afin d’aller régler par anticipation notre traversée du Kalahari, car tout ce paye désormais dans ce bas monde et si possible, d’avance. Nous croisâmes un couple de Sud-Africains avec lesquels nous échangeâmes pour connaître leurs impressions et leurs meilleurs plans. Ils avaient passé huit jours dans le Parc où tout avait été organisé par une agence et prépayé à l’avance. Ils me rassurèrent sur l’état des pistes qui semblaient partout praticables en 4×4 et nous incitèrent à faire un détour par le Khutse Game Reserve, l’un des plus vieux parcs du Botswana et le moins visité, bien qu’il ait été rattaché au Parc du Kalahari. Ils y avaient dormi une nuit sans y croiser âme qui vive, si ce n’est des éléphants et des lions, qui sont beaucoup plus rares et difficiles à rencontrer que les pachydermes.

Nous allâmes ensuite retrouver le jeune Ranger et notre grassouillette fée du tourisme, à l’enthousiasme tout aussi débordant que la veille. La question qui les obsédait portait sur le nombre de nuits que nous comptions passer dans le Central Kalahari Game Reserve et dans quels camps nous comptions dormir, sachant que Bigfoot Toursadministrait la grande majorité des camps et que le gouvernement n’avait le contrôle direct que d’une demi-douzaine de lieux. La question était à priori impossible à trancher pour quiconque disposait d’aussi peu d’information que nous, à savoir quels étaient les meilleurs lieux, les différences entre les campements, les prestations qui y étaient proposées. C’est là qu’il convient d’introduire quelques données dont nous prîmes connaissance sur place et qui nous aidèrent à prendre rapidement notre décision. Il n’y avait apparemment aucune différence de prestations entre les campements administrés par le gouvernement et ceux gérés par Bigfoot Tours, pas d’eau, pas d’électricité et pas de réseaux, aucun équipement supplémentaire ne permettait de les distinguer. Nous nous rendrons compte par la suite que la plupart des installations gérées par Bigfoot, dotées d’un sceau suspendu derrière une palissade, destinée à prendre une douche rudimentaire, à condition d’amener ses réserves d’eau, étaient inopérantes et que la plupart des sceaux avaient disparus. Or, si la nuit dans un campement du gouvernement, c’est-à-dire un bout de sable éclairé par la Lune, était facturé 30 pulas par personne, soit l’équivalent de 2,25€, la nuit dans un camp de Bigfoot coûtait 300 pulas par personne, pour sensiblement le même espace de sable au milieu de nulle part, éclairé par le même rayon de Lune. On parle donc de 45€ au lieu de 4,50€ pour exactement la même prestation. Quand nous comprîmes que nous ne croiserions personne durant tout notre périple et qu’aucun des campements n’était géré ou contrôlé par qui que ce soit, nous optâmes pour les campements du gouvernement, soit la somme ridicule de 18€ pour deux personnes déclarant passer quatre nuits dans le Kalahari, contre 180€ dont aurions dû nous acquitter si nous étions tombés dans l’arnaque imposée par Bigfoot ou que la plupart des gens paient lorsqu’ils passent par une agence de tourisme ou pré-réservent leur camp depuis Gaborone, comme tout le monde le recommande.

En définitive, nous passâmes trente minutes à remplir de la paperasse inutile, si ce n’est pour satisfaire l’appétit d’informations et la soif de procédures idiotes imposés par des bureaucrates de la Capitale, piètre et absurde paravent destiné à dissimuler un désir de tout contrôler dans un lieu où absolument rien n’était géré efficacement. Nous nous acquittâmes des 90€ de droits de séjours dans le Kalahari (9 euros par jour, durant 5 jours pour 2 personnes), rajoutant à cela 18,75€ pour les droits d’accès du véhicule (3,75€ par jour x 5 jours déclarés), pour finir par nos nuits de camping pour la somme de 18€, soit au total 126€ et des poussières pour un couple d’aventuriers traversant l’un des endroits les plus déserts de la planète. 

Vers dix heures nous laissâmes notre jeune et gentil Ranger, visiblement satisfait de régner sur une pile de papiers carbone, un registre des entrées et sorties, et un tas de formulaires, ainsi que l’employée de Bigfoot Tours à l’allure avachie et au regard en berne, visiblement déçu de ce couple de français avares et sourcilleux, et nous filâmes là où bon nous sembla, bien décidés à dormir là où il nous plaira, ne répondant qu’à notre instinct et à notre soif d’aventure.  

Je me suis attardé sur ces quelques détails financiers pour les voyageurs éventuels qui souhaiteraient obtenir ce genre d’informations pratiques, difficiles à obtenir en ligne, mais surtout pour montrer l’envers du décor et dénoncer les abus dont sont victimes des milliers de personnes qui s’aventurent en ces terres australes. L’esprit d’aventure et l’exploration libre de la Nature sont partout battus en brèche et menacés par l’industrie du tourisme, qui tentent par tous les moyens de transformer en marchandise, en tractation onéreuse ce qui devrait à jamais rester intact et gratuit : la liberté de circuler, la beauté d’une planète tristement à l’agonie, les rêves d’ailleurs et la poésie que nous procure l’observation attentive du vivant. 

Alors que nous mettions cap à l’ouest pour explorer la réserve animalière de Khutse et roulions depuis plus d’une heure vers le camp de Moreswe, ce lieu recommandé par le couple de Sud-Africain, où nous pensions passer notre première nuit au son des rugissements, nous vécûmes notre seconde déconvenue mécanique. Nous progressions sur une étroite piste de sable épais, au travers d’une végétation dense et hostile, faite d’arbustes épineux et de broussailles semi-arides, qui interdisait tout arrêt, quand nous tombâmes sur un bulldozer, d’un jaune rutilant mais rouillé de toute part, visiblement à l’abandon sur le bas-côté. Je décidai de m’arrêter et de monter dessus pour prendre quelques photos amusantes et satisfaire un rêve de gosse qui devait traîner au fond de ma mémoire, comme ces garçonnets qui passèrent leur tendre enfance à jouer avec des engins de chantiers, se forgeant sans le savoir une ambition de bâtisseurs, tandis que les fillettes jouaient à la poupée ou à la dinette. 

Lorsque je redescendis de mes rêves enfantins, la voiture refusa de démarrer, l’alarme se déclencha et activa un coupe circuit qui neutralisa tout ce qui pouvait être électrique. J’avais beau tout essayer, l’alarme hurlait au beau milieu de ce désert d’épines et de sable, s’arrêtant au bout de trente secondes pour recommencer de nouveau et ce durant un bon quart d’heure. J’essayais de l’éteindre en manipulant le dispositif qui contrôlait la gestion de mes deux batteries, rien n’y faisait. On aurait dit une crise de jalousie d’une vieille dame anglaise, bien décidée à me punir de mes infidélités et de mon attirance soudaine pour un bulldozer de marque américaine…

Ce n’est qu’au bout de longues minutes, au beau milieu de nulle part, sur un chemin isolé que nous avions volontairement omis de déclarer lors de nos tractations à l’entrée du Parc, que le Land Rover redémarra, sans que nous parvenions à en comprendre la raison. La liberté a un prix, celui du risque encouru. A défaut d’avoir un lion dans ma tente, j’avais visiblement un tigre capricieux dans mon moteur…

Moreswe s’avéra finalement décevant, bien en deçà de nos espérances et de ce que nous avaient vanté les Sud-Africains pour qui c’était « le meilleur campement du Kalahari ». Deux emplacements rudimentaires au milieu d’un bush dégarni, deux cercles de sable au centre desquels trônait un grand arbre tentant de nous amadouer avec un peu d’ombre. Au bout d’une piste sinueuse gisait un grand lac salé et totalement asséché. Le lieu qui faisait office de trou d’eau, censé attirer tous les animaux, n’était plus qu’un souvenir. Nous ne croisâmes que quatre autruches qui s’éloignèrent rapidement de l’autre côté du Pan à notre approche, avec leur démarche inimitable. Les restes d’une carcasse d’éléphant gisant sur le sable herbacé, amas d’os et de peau séchée, attira notre curiosité et nous offrit quelques clichés morbides sans grand intérêt. Constatant que le lieu tenait davantage du faire-part de décès que de la carte postale qui nous avait été vendue, nous décidâmes de repartir vers la piste principale en effectuant une longue boucle pour ne pas repasser par le même chemin. La prudence nous enjoignit de retrouver des pistes potentiellement plus fréquentées au cas où le Defender s’alarmerait de nouveau et déclarerait forfait.

Nous essuyâmes un très sérieux orage sur le chemin du campement où nous avions finalement prévu de passer la nuit. Une quarantaine de kilomètres de piste nous séparaient encore de notre second lieu de bivouac. L’horizon était bouché par un ciel noir menaçant duquel se déversaient des trombes d’eau en continu. Le rideau de pluie dégringolant de l’imposante masse nuageuse était visible à l’œil nu et nous foncions droit dessus, en priant tous les Dieux pour que la piste se mette à bifurquer et évite ce monstre noir qui lançait ses hallebardes sur un paysage à la végétation revêche. Mais il n’en fut rien. Nous nous engouffrâmes dans cette pénombre zébrée d’éclairs, les coups de tonnerre parvenant à couvrir le ronflement du moteur du Defender, en d’impressionnantes déflagrations. Un véritable déluge nous tomba sur la tête. Le Kalahari constituait un magnifique décor pour accueillir la fin du Monde. Je ne voyais pratiquement plus la piste de terre et de sable qui commençait à se remplir de flaques, les ornières se transformant rapidement en véritable ruisseaux. En à peine dix minutes, d’immenses flaques recouvrirent la piste, masquant les obstacles et les courbes éventuelles. La voiture semblait glisser sur le sol comme un train sur des rails invisibles, les roues calées dans les profondes crevasses de la piste qui avaient totalement disparues. Je n’en menais pas large et voulait absolument éviter une sortie de route ou de me retrouver coincé dans un bourbier. J’avais le nez collé au parebrise, essayant de deviner les traces du chemin disparu sous les violentes inondations, le sable ne parvenant pas à absorber les invraisemblables quantités d’eau qui se déversaient sur le bush. Les essuie-glaces faisaient de leur mieux mais n’avaient pas le temps d’évacuer les sceaux d’eau que les cieux nous jetaient sans ménagement. 

Au bout de vingt minutes, nous sortîmes enfin de cette lessiveuse sans pour autant passer sur le programme « Séchage ». Il continuait de pleuvoir sérieusement, mais nous avions essuyé le pire. On aurait dit que le désert du Kalahari s’était déguisé en Delta de l’Okavango. Les nappes d’eau allaient se résorber rapidement dans ce sol assoiffé, mais durant une heure le spectacle fut surnaturel. C’est ainsi que nous parvînmes en début d’après-midi à notre campement, qui se résumait à quelques dizaines de mètres carrés de sable, dégagés de toute végétation et deux palissades en bois, l’une dissimulant un siège de toilette qui donnait sur un trou profond creusé dans le sable, ce que Bigfoot appelait prétentieusement « toilettes sèches », et l’autre se résumant à un fil de fer pendant à un portique au bout duquel un sceau en fer avait du faire jadis office de douche (à condition bien sûr d’avoir amené avec soi un jerrican d’eau pour pouvoir remplir le sceau désormais disparu). 

J’avoue que j’avais vu suffisamment d’eau pour la journée et étais ressorti complètement rincé de cette première journée dans le Kalahari, pour devoir me préoccuper de l’état de la douche. L’orage avait considérablement rafraîchi l’atmosphère. La toilette et le brossage des dents pourraient se limiter au minimum et les jerricans que nous transportions feraient parfaitement l’affaire.

Nous passâmes les quelques heures de l’après-midi à attendre qu’il veuille bien cesser de pleuvoir. Véronique était calfeutrée sur son siège, enfermée dans la voiture, tout occupée à écrire son journal et à y coller des fragments de souvenirs glanés de-ci, de-là. Quant à moi, j’avais grimpé sur le toit du 4×4 et m’étais réfugié sous la tente, absorbé par le bruit des gouttes qui faisaient des claquettes sur la toile imperméable, me faisant croire parfois que la pluie cessait pour finalement mieux recommencer. Faute de pouvoir écrire la moindre ligne, je lisais quelques chroniques de voyages dans mon propre livre, LIBRE, que Véronique m’avait rapporté de France et que je découvrais pour la première fois. J’étais un peu comme un père découvrant son nouveau-né. Ce n’est pas la même chose de savoir que l’on a conçu un enfant, de savoir qu’il est né et de le tenir un jour, enfin, dans ses bras ! J’avais écrit LIBRE, il avait été imprimé par les excellentes éditions Nautilus, mis en librairie, des dizaines de gens m’avaient ensuite envoyé des messages amicaux pour me le décrire, me remercier, me dire ce qu’ils éprouvaient à le parcourir ou à s’y plonger, mais je ne l’avais encore jamais vu physiquement et n’avais pas eu l’occasion de le tenir dans mes mains. Je réparais donc cette lacune durant cette après-midi de grisaille au Kalahari, en m’évadant virtuellement sous le soleil australien, dans le charme de villes californiennes, sous des airs de salsa colombienne ou dans les Andes péruviennes.

En soirée, le ciel à l’humeur cyclothymique, avait passé l’éponge et oublié son courroux de l’après-midi. Il nous gratifia, comme pour s’excuser, d’un coucher de soleil rouge incandescent. L’Ouest, incendié d’une beauté incandescente, sortait le grand jeu pour se faire pardonner. A considérer le spectacle pyromane qui se jouait derrière l’horizon, il était évident que des dizaines de casernes de pompiers devaient être à pied d’œuvre pour éteindre ce jour mémorable. Une demi-Lune, au tempérament moins démonstratif, patientait à l’Est en attendant son heure.

Le lendemain matin, après deux bonnes tasses de café et avoir replié tout notre barda, nous partîmes vers le Nord pour rejoindre quelques heures plus tard le campement de Bape. L’objectif était de s’arrêter à mi-chemin pour rencontrer les Bushmen et pouvoir échanger avec eux sur les usages qu’ils n’auront sans doute pas manqué de faire, depuis quatre décennies, des bouteilles de Coca-Cola que la civilisation moderne à bien voulu leur envoyer. Pour moi, comme je l’ai déjà expliqué, il s’agissait d’un rêve d’adolescent. J’avais manqué les Papous de Nouvelle-Guinée, ne pouvant m’y rendre pour de sombres raisons, je ne voulais en aucun cas manquer les Bushmen du Kalahari. 

Nous nous arrêtâmes au lieu-dit de Mothomelo, premier campement constitué d’une trentaine de huttes rudimentaires, clôturées par des barrières en bois et traversé par l’unique piste qui nous reliait vers le Nord du Kalahari. La Réserve est toujours habitée, malgré d’intenses efforts d’expropriation et de sédentarisation, par un peuple de chasseurs-cueilleurs dont l’origine remonte à des milliers d’années. Lors de la création de la Réserve Naturelle du Kalahari, ils ont été déplacés de force et réinstallé aux abords du Parc mais sont revenus s’installer, quelques années plus tard, là où leurs ancêtres avaient décidé d’établir l’épicentre de leur vaste territoire. Les Bushmen du Kalahari se répartissent en une multitude de tribus distinctes, dont la principale se nomme Basarwa, du peuple San, qui furent les premiers occupants de l’Afrique australe, dont on dénombre environ 55000 membres aujourd’hui au Botswana.

Nous nous arrêtâmes sur la piste, au beau milieu de ce village qui ne respirait pas la prospérité. La plupart des habitants vinrent à notre rencontre mais l’accueil ne fut pas des plus chaleureux. L’état de délabrement, la saleté, l’indigence extrême des membres de cette tribu faisaient peine à voir. Nous comprîmes que nous étions la seule source de revenus potentielle pour ces gens abandonnés par leur gouvernement, visiblement méprisés et oubliés sur les quelques lopins de terre qui leur avaient été concédés. La seule chose qui les intéressait était de nous soutirer de l’argent, de recevoir de la nourriture ou des chaussures pour remplacer leurs souliers en piteux état, fait de lanières de caoutchouc pour certains. La communication était quasiment impossible et ils refusaient la moindre photographie sans une monnaie d’échange. Je leur offris du tabac et des feuilles pour confectionner leurs cigarettes, que nous avions pris soin d’acheter avant de quitter la capitale. Nous distribuâmes des pommes aux enfants mais ceux-ci étaient craintifs et les vieilles femmes ne voulaient que de l’argent, en nous le réclamant d’un air peu affable.

Nous arrachâmes quelques clichés en échange de gestes de bonne volonté, mais l’ambiance contrastait franchement avec ce que j’avais pu vivre dans bien d’autres endroits dans le monde, et en Afrique en particulier, où le dénuement de la population n’effaçait pas les sourires de bienvenue, l’éclatante joie de vivre des enfants et l’envie des adultes de se faire photographier, qui finissait toujours en de grands éclats de rire à se voir ainsi immortaliser sur un écran.

Nous les quittâmes au bout d’une demi-heure, un peu désappointés par cette première rencontre avec ce peuple autochtone que je rêvais de rencontrer et de connaître. Au bout d’une quinzaine de minutes de piste, Véronique se retourna à la recherche de sa veste et me demanda où était mon gros sac de voyage. Mon sang ne fit qu’un tour et je compris que je l’avais oublié chez les Bushmen, après l’avoir sorti du véhicule afin d’accéder à ma réserve de tabac. J’avais juste oublié de le remettre dans la voiture. Demi-tour d’urgence et inquiétude sur le trajet de retour vers le village, de peur qu’ils aient dépouillé toutes mes affaires, mes seules véritables possessions sur terre, en dehors du Defender que je prévoyais de revendre après mon périple africain et qui ne représentait pour moi qu’un moyen de locomotion momentané pour voyager librement en Afrique. Ma crainte n’était pas tant qu’ils ouvrent le sac et se répartissent mes quelques vieux T-Shirts, mon pull noir tout bouloché, mes cinq caleçons, mon hamac péruvien et le nécessaire de toilette qui constituaient désormais l’essentiel de mon patrimoine matériel. Non, je craignais surtout qu’après s’être rué sur le superflu, ils découvrent l’essentiel : les centaines de dollars que j’avais dissimulés et répartis dans la doublure du fond et dans les plis d’une vieille carte routière de l’Afrique de l’Ouest. 

Nous arrivâmes donc une demi-heure après les avoir quittés. Évidemment, le sac n’était plus là et nous vîmes rapidement, à leur francs sourires, qu’ils savaient la raison de notre retour. Tout en plaisantant sur mon étourderie, je me dirigeai vers la case principale où j’avais vu deux jeunes s’engouffrer avec empressement. Ils ressortirent rapidement en portant mon sac sur les épaules et en se proposant de me le porter jusqu’à la voiture. De toute évidence, il n’avait pas été ouvert. Nous ne saurons jamais s’ils n’avaient pas eu le temps de le faire ou si dans un souci d’honnêteté, ils le conservaient en lieu sûr en attendant que je m’aperçoive de mon oubli et revienne à leur village. Toujours est-il que mon bagage était intact et que j’étais grandement soulagé. Les deux plus vieilles femmes du village, celles qui étaient les plus rétives aux photos et qui nous réclamaient de l’argent, riaient maintenant à gorge déployée, en se foutant ostensiblement de moi. Je ne pouvais pas leur donner tort et rentrai dans leur jeu en mimant l’abruti total et en rigolant de moi-même, ce qui fit rire les plus jeunes. Tout cela méritait bien un dédommagement. Dans un geste ostentatoire, je donnai donc un billet de cinquante Pulas à l’adolescent qui m’avait apporté mon sac en précisant que c’était pour tout le monde et en lui confiant la tâche de répartir cet argent au sein de la communauté. Puis nous repartîmes, après avoir récolté quelques sourires et photos supplémentaires. Maigres pourboires pour couronner un grand soulagement. Nous en conclûmes que les Bushmen étaient définitivement honnêtes.

Une vingtaine de kilomètres plus loin, nous arrivâmes à un second village, plus important que le premier, où une cinquantaine de cases traditionnelles étaient disséminées dans le bush, de part et d’autre de la piste. Celle-ci était barrée, au centre du village, par deux grandes branches d’arbre qui semblaient interdire le passage et qui nous obligèrent à nous arrêter. Elles n’étaient évidemment pas là par hasard et de toutes parts accoururent des enfants, vite rejoints par les adultes puis par quelques personnes âgées. Nous eûmes l’impression d’être les conducteurs de la diligence qui arrive dans l’une des villes reculées de l’Ouest américain, comme dans tout bon western, et qui colporte son lot de nouvelles fraîches, d’étrangers ingénus et éberlués, et des victuailles rares et convoitées provenant de la grande ville située à des centaines de kilomètres à l’Est.

Ici, l’accueil fut plus chaleureux et plus détendu. Après avoir fait connaissance et échangé les banalités d’usage avec le groupe, nous pûmes discuter avec Julia, qui avait quelques rudiments d’anglais et semblait plus avenante. Elle nous fit visiter son très modeste logement qui se résumait en une case en terre battue, aucun lit apparent, quatre bidons en plastique qui faisaient office de meuble pour ranger son maigre nécessaire et ses quelques affaires, un vieux sac à dos posé à même le sol ainsi qu’une selle de cheval, qui constituait pour certains le seul moyen de locomotion permettant de s’échapper de ce village perdu au milieu d’un territoire austère, où les broussailles et les épineux avaient établis leur empire. 

Je laissai Véronique échanger avec Julia, tandis que je rejoignis une bande d’enfants pour faire quelques clichés sous les poteaux d’un but de terrain de football, pour le moins rudimentaire. Évidemment, avant de repartir nous fûmes mis à contribution et clairement sollicités pour distribuer tout ce que nous pouvions. Nouvelle tournée de tabac, d’un peu de nourriture et de quelques cahiers et crayons papiers pour les enfants. Nous avions acquitté le péage et les branches barrant la piste s’écartèrent, comme par magie. Nous pouvions disparaître et reprendre notre chemin vers nos vies d’occidentaux, un peu déçus de n’avoir pas tissé des liens plus chaleureux ou de n’être pas parvenus à établir une relation plus authentique avec cette peuplade dont le mode de vie est certainement l’un des plus fascinant au monde, bien qu’il ait été dénaturé depuis belle lurette par le monde moderne. Ils ont fait un sacré bout de chemin vers la cupidité depuis la découverte de la bouteille de Coca-Cola jetée depuis les cieux par des Dieux malfaisants.

Faute de toute indication sur la piste, nous dépassâmes le camp de Bape de quelques kilomètres. Après un bref arrêt, alors que le mauvais temps menaçait à nouveau et qu’il recommençait à pleuvoir, je décidai malgré la fatigue de rejoindre le prochain camp, Xade, qui se situait à l’extrême Ouest de la Réserve. Il était encore tôt et je ne nous voyais pas poireauter sous la tente durant toute l’après-midi en attendant que la pluie s’arrête. 

Nous venions de faire plusieurs heures de piste, dans un état assez épouvantable et j’étais déjà fourbu, comme si on m’avait bastonné la veille et que j’en ressentais encore les effets. La conduite sur ces pistes de sable profond requiert une grande concentration et une vigilance de chaque instant. Cela signifie pour le conducteur qu’il n’a pas le loisir de contempler le paysage, qui se résume dans la partie sud du Kalahari à quelques trouées sporadiques, rares percées de courte durée dans les deux murailles d’arbustes épineux et de végétation impénétrable qui enserrent la voiture durant des dizaines de kilomètres. S’il y a bien un lieu dans le monde où l’expression « Circulez ! Y’a rien à voir… » est la plus légitime, c’est bien dans cette partie du Kalahari. Cela implique donc pour tout conducteur d’avoir en permanence les yeux rivés sur la piste, anticipant le moindre obstacle ou évitant un trou plus profond qui endommagerait le véhicule. 

Nous arrivâmes à Xade peu de temps avant la tombée du jour. Comme ce camp était une des portes d’entrée du Central Kalahari Game Reserve, il était habité et nous y fûmes accueillis très aimablement par du personnel souriant et particulièrement serviable. C’était le jour et la nuit avec le camp de Khutse et son équipe de bras cassés. Nous comptions prendre une bonne douche et refaire le plein d’eau dont les réserves s’épuisaient. On nous expliqua, d’un air sincèrement désolé, que l’ensemble des installations et des sanitaires étaient indisponibles car ils avaient été complètement détruits par une horde d’éléphants qui avait visiblement tout défoncé, en représailles, nous expliqua-t-on, de leur point d’eau qui était asséché. Il semblait effectivement qu’un tsunami avait tout emporté sur son passage. Visiblement au Botswana, quand les hommes trahissent leurs promesses de solidarité et de préservation de la faune, les pachydermes savent s’en souvenir et mènent une vendetta punitive de grande ampleur. On tenta de nous rassurer en nous précisant que le troupeau de délinquants quelque peu rancuniers était parti depuis une semaine vers le Nord et qu’il n’y avait plus de risque. Il fallut donc que nous allions bivouaquer l’extérieur du Parc, à quelques centaines de mètres, sur un joli terrain entouré de verdure. 

Nous pûmes heureusement refaire le plein d’eau potable grâce à un camion-citerne qui était arrivé deux jours auparavant pour ravitailler le personnel du camp.

Après 11h de voiture dans des conditions extrêmes, j’étais littéralement crevé. Il fallut encore déployer la tente, bricoler une douche de fortune qui j’accrochais à un arbre, faire un brin de toilette particulièrement bienvenu après ces jours de forte chaleur, nous concocter un repas et fumer la moitié d’un cigare en devisant sur l’existence, tout en contemplant les dernières étoiles, les voyant disparaître au fur et à mesure derrière une couverture nuageuse de mauvais augure.

La nuit fut particulièrement pluvieuse mais s’arrêta avec les premières lueurs de l’aube. Contraints d’attendre que tout finisse par sécher sous un ciel clément qui nous gratifia d’un soleil franc et optimiste, nous passâmes une partie de la matinée à nous occuper en divers tâches de nettoyage et de bricolage. Nous avions traversé la veille des dizaines de kilomètres de hautes herbes qui encombraient et masquaient littéralement la piste. Le Land Rover s’était transformé en moissonneuse-batteuse et avait fauché une quantité invraisemblable d’épis qui s’était insinué dans la calandre avant, jusqu’à boucher dangereusement le radiateur. Impossible de reprendre la route sans chasser auparavant tous ces corps étrangers qui empêchaient le bon fonctionnement du ventilateur et menaçaient le circuit de refroidissement. Il me fallut démonter le radiateur et Véronique passa une bonne heure à tout extraire à la main, en finissant à la pince à épiler. Le résidu d’herbes serait éliminé lorsque que nous parviendrons à la première ville équipée d’un Carwash. Car, en ces terres hostiles, le Karcher constitue un attribut de la modernité tout aussi utile que le téléphone portable ou la machine à laver le linge.

Xade marquait vraiment la ligne de démarcation entre les parties sud et nord de la Réserve du Kalahari. Quelques dizaines de kilomètres encore sur cette piste extrêmement sablonneuse, qui fit disparaitre presque à vue d’œil nos réserves de carburant, et nous accédâmes à de la plaine, alternant avec une jolie savane, où la piste devenait de la terre battue, dure comme du bitume. Nous avions enfin de paysages à admirer et des animaux à observer. Alors que dans la partie Sud du Parc, nous n’avions croisé essentiellement que des oiseaux et des insectes, la partie Nord se révéla plus prolifique. Nous croisâmes un troupeau d’une trentaine de girafes, des quantités de gnous, quelques éléphants épars, une pléiade de magnifiques Oryx tout le long du parcours, des gazelles peu farouches, quelques familles d’autruches et, clou du spectacle, un guépard qui croisa notre chemin d’un air méfiant pour disparaître rapidement dans les buissons.

Nous passâmes notre dernière nuit dans un campement qui portait le nom peu glorieux de Deception Camp, mais contrairement à ce que nous pûmes prendre comme un mauvais présage, la soirée fut réussie, le ciel magnifiquement étoilé, la conversation amicale et passionnante, le repas délicieux, bref, nous ne fûmes pas déçus de Deception, d’autant que nous étions visiblement les seules âmes qui vivent à des kilomètres à la ronde. Notre traversée du Kalahari s’acheva le lendemain à la mi-journée, quand nous refîmes le plein du réservoir et des quatre jerricans qui trônaient sur le toit, dont le contenu avait été consommé tout au long des 883 km parcourus durant ces cinq jours de périple au milieu des sables.

J’aurais aimé conclure cette chronique sur ma déception de n’avoir pas passé plus de temps au sein de la tribu des bushmen et sur un pied de nez consistant à expliquer que comme d’innombrables peuples autochtones, ils avaient été malheureusement rattrapés par le soi-disant progrès du monde moderne et contraints d’adopter nos pires symboles : la glorification du Dieu Argent et l’allégeance à la civilisation du plastique. En effet, d’une bouteille en verre de Coca-Cola jetée du cockpit d’un avion, dans une œuvre de fiction datant d’une quarantaine d’années, ils avaient malencontreusement évolué, comme dans tant d’autres pays du Globe, vers la consommation effrénée et la réutilisation pragmatique des bouteilles de deux litres en matière plastique. Celles-ci jonchaient les alentours des deux villages que nous avions traversés ou étaient réutilisées comme récipients pour trimballer l’eau potable du puit, leur conférant ainsi une nouvelle jeunesse et leur première vertu.

Mais en écrivant cette chronique, comme je le fais d’ordinaire, je me suis mis à creuser l’histoire des Bushmen. C’est ainsi que j’ai découvert l’enfer du décor et compris combien ce peuple avait été humilié, spolié et opprimé depuis les années 80, par les gouvernements Botswanais successifs, par des dirigeants corrompus, à la solde d’une bande de prévaricateurs privés. Le Botswana est le premier producteur mondial de diamants. C’est précisément à cette époque que l’on a découvert au sein du Kalahari les gisements les plus importants et les plus prometteurs au niveau mondial. Il n’en fallut guère plus pour que le sort de ces tribus soit scellé et voué aux oubliettes de l’Histoire. Des programmes impitoyables d’expulsion furent mis en place, on les expropria et les déporta sans ménagement, balayant d’un revers de manche capitaliste leur dizaines de milliers d’années de présence et d’enracinement. La société De Beers, société Sud-Africaine et premier producteur mondial de diamants, projeta avec la complicité du gouvernement d’établir une mine d’extraction de diamants dont la richesse enfouie fut estimée à 4 milliards de dollars. Que représentaient dans de telles perspectives de gain ces quelques milliers de chasseurs-cueilleurs enracinés sur des milliers d’hectares de sable et de bush, que pesaient ces gardiens millénaires respectueux de leur environnement désormais menacé face à l’industrie mondiale du diamant ? Dans cette pesée de quelques milliards de tonnes de silice face à quelques milliers de carats, c’était le combat séculaire du pot de terre contre le pot de vin !

Il s’en suivit quatre décennies d’exactions ponctuées par des procès retentissants qui donnèrent raison et légitimité au peuple des bushmen. Cela n’arrêta pas la folie de leur propre gouvernement, la soif de quelques élites aisément corruptibles qui continuèrent, par tous les moyens, à chasser ce peuple de ces terres ancestrales afin de mettre main basse sur les richesses insoupçonnées du sous-sol du Kalahari. 

C’est ainsi que je rembarre mes conclusions facétieuses et faciles sur les bouteilles de Coca-Cola et la victoire du plastique pour finalement prendre fait et cause, aux côtés de ces femmes et de ces hommes que nous avons croisés, maintenus dans un état d’indigence innommable par leur propre gouvernement, comme ce fut le cas dans l’Histoire et comme c’est hélas encore le cas dans de nombreux pays, où la cupidité et le soi-disant développement économique, piétinent les droits les plus fondamentaux des peuples premiers.

Une fois de plus, je laisserai à Christian Bobin le soin de conclure cette chronique du Botswana avec le diamant de ses mots essentiels traçant des signes d’espérance sur la vitre embuée de nos jours :

« J’écris avec une balance minuscule comme celles qu’utilisent les bijoutiers.

Sur un plateau je dépose l’ombre et sur l’autre la lumière.

Un gramme de lumière fait contrepoids à plusieurs kilos d’ombre. »

Christian Bobin – Extrait de « Ressusciter »

En savoir plus :

Kalahari, l’autre loi de la jungle (L’un des plus sublimes documentaires réalisés sur le Kalahari par un producteur français, Zed, en replay ou VOD) :

https://www.france.tv/france-2/kalahari-l-autre-loi-de-la-jungle/

Tout savoir sur le peuple San : 

https://fr.wikipedia.org/wiki/San_(peuple)

Découvrir le combat homérique que mènent le peuple Bushmen :https://www.survivalinternational.org/tribes/bushmen

On the Kalahari tracks. Alone in the bush…

57 ans d’indiscipline et de joie de vivre, ça se fête !

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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