Nul besoin de préface

Tous ceux d’entre vous qui ont lu LIBRE, mon premier récit de voyage, savent que j’entretiens depuis quelques années une correspondance sporadique avec celui que je considère comme l’un des plus grands poètes français contemporain, Christian Bobin.

© Corentin Fohlen/ Divergence. Saint Firmin, France. 17 juillet 2017. Portrait de l’ecrivain Christian Bobin.

Ses ouvrages, ses textes d’une poésie si juste et sensible parsèment mes propres écrits, s’égayent depuis de longues années au travers de mes posts réguliers. Il n’est pas une semaine qui se passe sans que je tombe sur une citation ou pensée de Bobin passée au hachoir de Facebook et prestement emballée sur Instagram. C’est dire son degré de contagion. Pourvu qu’il n’y ait jamais aucun geste barrière contre la poésie.  Ne souriez, c’est loin d’être improbable à l’allure où vont les choses.

Bobin n’est pas qu’un poète. Il est une manière de voir le monde, une philosophie de vie délicate, une sensibilité vibrante de l’être qui enlumine la langue. Il a littéralement changé au fil de ses œuvres mon propre rapport au monde. J’ai développé grâce à lui une capacité d’émerveillement, un sens aigu de l’observation, du détail, de l’insignifiant duquel naît en réalité tout l’enchantement. 

Christian Bobin m’a réappris à regarder et soudain j’ai recouvré la vue.

Quelques années passèrent, durant lesquelles il m’offrit un livre d’André Dhôtel dédicacé. Je le remerciai comme il se doit en lui envoyant un extrait de mon journal littéraire dans lequel je le citais et faisait son éloge sincère (14 pages tout de même). Il me répondit si gentiment, en me recommandant la découverte d’un poète nordique décédé, Tomas Tranströmer, « plus vivant que les vivants » selon le mot de Bobin. 

Puis, un jour mon téléphone sonna et j’entendis une voix me dire : « Frédéric Pie ? C’est Christian Bobin. ». 

Je passe sur la suite de nos échanges qui eurent lieu avant que je sache que j’allais vendre mon entreprise, tout largué pour partir faire le tour du monde.

Évidemment, quand je suis rentré en France après trois mois de confinement en Argentine, j’en ai profité pour mettre une touche finale à mon premier ouvrage, élaguant les 830 pages que j’avais adressées à mon éditeur pour parvenir à un livre de 484 pages éditables, en espérant surtout qu’elles soient lisibles. 

Quelques mois plus tard, après ce séjour forcé en France pour cause de Covid, et après avoir poursuivi néanmoins mon itinérance, en me faisant hébergé un peu partout en France par de si précieux amis, j’estimai avoir bien travaillé. En dix mois d’assignation à résidence au pays des Gaulois, j’avais concocté deux recueils de poésie et mis une touche finale à mon premier récit de voyage LIBRE – Écrire sur les chemins du monde, qui avait subi une sacrée cure d’amaigrissement.

En mars 2021, ce premier livre qui relatait ma mutation de Chef d’entreprise en Globe-trotter et la première partie de mon Tour du monde, était fin prêt pour l’imprimerie. 

Mon éditeur, fondateur de la très jolie et prometteuse Maison d’éditions Nautilus (Mer, environnement et exploration) me fit cette remarque judicieuse pour un premier ouvrage : « Ce serait bien d’avoir une préface ».

Naturellement, le nom de Christian Bobin jaillit rapidement dans notre conversation, car il y a si peu de distance du cœur aux lèvres. On n’oublie jamais le nom de ses meilleurs professeurs, surtout quand l’un d’entre eux enseigne, sans le savoir, la manière de vivre sa vie avec poésie et avec un joli brin de joie quotidienne.

J’adressais donc courant mars un long courrier à Christian Bobin, lui rappelant notre « vie commune », lui expliquant mon changement de vie, les raisons de mon silence et la publication prochaine de mon premier ouvrage. 

Je joignis les pages du livre dans lequel je le citais ou parlais de lui, allant même jusqu’à lui envoyer un texte où je mettais en exergue trois citations de lui, qui m’avaient fait l’effet de trois balles de lucidité tirées directement en plein cœur et concluant que Christian Bobin était un tueur à gage, mais que cela n’engageait que moi.

Je concluais ma longue missive en lui indiquant que ce serait naturellement un honneur pour moi d’avoir quelques mots de sa plume, en guise de préface.

Moins de 72h après avoir glissé religieusement mon enveloppe A4 dans une boîte jaune, avec son adresse calligraphiée avec le plus grand soin, en regardant le battant métallique de la boîte postale se refermer, scellant le destin de cette hypothétique préface, la sonnerie de mon portable retentit.

Une voix que je connaissais bien me dis « Frédéric Pie ? C’est votre tueur à gage au téléphone ! ». 

Évidemment, j’ai éclaté de rire. Il s’en suivit une longue conversation, toujours avec ce tact, cette voix profonde et sincère qui ressemble à son écriture. Christian Bobin parle comme il écrit. Et il écrit comme il respire. Il ne dit que l’essentiel. Il dit des choses inspirantes, sa manière à lui de faire du bouche-à-bouche, de nous réanimer. Il ne le sait pas, mais il est un sauveteur. Il ramène à la vie. Il parle avec ses mots simples et justes. C’est fou ce que cet homme arrive à exprimer avec parcimonie, en assemblant vingt-six petites lettres. Il frotte quelques mots et produit sans le savoir une gerbe d’étincelles qui incendie le cœur de milliers de lecteurs. 

Il m’explique gentiment mais simplement, sans détours, qu’il ne pouvait pas accéder à ma demande de préface car il avait arrêté d’en faire. Il reçoit une demande de préface par jour, et le jour de notre conversation, il venait de recevoir trois sollicitations. Ne souhaitant pas devenir préfacier, il m’expliqua sommairement mais clairement qu’il désirait continuer à faire son métier, à œuvrer pour la poésie, à se consacrer à l’écriture et pas à emballer l’œuvre des autres par quelques mots introductifs. Il aurait pu s’arrêter là. Cette réponse était compréhensible et parfaitement légitime.

Mais il enchaîna : « La seconde raison, sans doute la principale, c’est que votre livre n’a pas besoin de préface. »

Il m’expliqua qu’une préface c’est comme avoir un Monsieur habillé en frac, à l’entrée d’un établissement, qui expliquerait au lecteur d’un air un peu pontifiant, ce qu’il allait découvrir à l’intérieur et lui vantant les mérites du lieu dans lequel il allait pénétrer.

« Vous n’en avez pas besoin », me dit-il. « Pas besoin de ces néons qui clignotent la nuit sur la façade d’un mur en invitant à y entrer. Dès les premières lignes, vous nous emmenez. On vous suit avec plaisir. D’ailleurs votre voix ressemble à votre style. »

Inutile de dire que j’étais dans le même état qu’un fumeur chevronné de Marijuana recevant un appel de Bob Marley, qui flotterait, d’extase et de dévotion, au plafond après ces paroles cosmiques.

C’est alors qu’il me fit la remarque qui me toucha le plus : « Je vais vous dire quelque chose qui m’a surpris et qui est une de vos grandes qualités. Vous prenez le risque de souvent conclure vos textes en citant des auteurs, en invitant des écrivains ou poètes, comme vous le faites avec moi, à conclure vos propos. C’est un exercice très risqué. Vous emmenez le lecteur dans votre pirogue au fil de l’eau et soudain, vous lui demandez de descendre à quai pour rencontrer et écouter un Monsieur, quelqu’un qui ne faisait pas partie du voyage mais qui nous attend sur la rive pour nous parler et nous dire ses vérités. Cela crée souvent une rupture de rythme et de style. C’est très dangereux car souvent, on n’a plus envie de remonter dans la pirogue.

Mais ce n’est pas le cas avec vous et c’est votre talent. La pirogue accoste, mais le lecteur n’a pas à sauter sur le quai comme c’est d’usage. C’est vous qui nous invitez à monter à bord de votre pirogue, pour continuer le voyage, se joindre naturellement aux voyageurs et l’on rejoint, sans nous en apercevoir, les lecteurs qui poursuivent leur voyage. »

Je n’étais plus au plafond en sustentation, j’étais devenu le papier peint de la pièce dans laquelle j’ai reçu cet appel. Avouez que le poète a le sens des formules et de la métaphore. Un plumitif en herbe venait de recevoir l’extrême onction de la part d’un des plus grands poètes actuels, avec le droit d’embarquer, selon son bon vouloir, Hugo, Camus, Char, Bouvier, Kerouac, Bukowski, et une bonne trentaine d’autres du même acabit. La pirogue était sur le point de prendre l’eau de toutes parts !

Au terme d’une demi-heure d’échange prolifique, je le remerciai de son coup de fil et de ses explications que je comprenais parfaitement. 

Après avoir raccroché, je téléphonais à Christophe Agnus, mon ami-éditeur, en l’informant de ma conversation avec Christian Bobin et du fait que nous allions devoir imprimer mon livre … sans préface. 

N’étant pas dans l’affect, celui-ci comprit mais rebondit en me disant que ces quelques mots, valaient plus que tout : « Votre livre n’a nul besoin de préface ! » Signé : Christian Bobin.

Je souriais. Effectivement, cela aurait été original et aurait eu une certaine gueule.

Alors, après avoir relaté cette conversation inspirante avec Bobin, voilà que je découvre, au fin fond de l’Afrique australe où je me trouve, une de ses interviews lumineuses et inspirantes, datant de juillet, qu’il a donné dans le Journal du Dimanche. 

En voici l’intégralité. Il est le parfait de reflet de lui-même et de ce que la plupart des gens apprécient en Christian Bobin. Une vision claire et des mots limpides. 

Ne pas lire cette interview serait une erreur;-)

Interview Christian Bobin.

Le Journal du Dimanche ( Entretien du 3 juillet 2021 ) 

A son insu, ce virus est une métaphore de nos tourments

Comment le définiriez-vous ?

Ce mal qui a fait le tour du monde – puisqu’aujourd’hui le monde n’est guère plus vaste qu’une cabane de jardin – touche à la racine même de la vie, c’est‑à-dire au souffle. A son insu, ce virus est une métaphore de nos tourments. Depuis quelques années, nous manquons d’air, nous avons du mal à respirer dans cette façon de vivre que nous avons inventée, d’où la vie est peu à peu expulsée. Nous manquons de souffle, nous manquons d’intelligence, nous manquons de sensibilité, de lenteur, de beauté, de toutes ces choses qui paraissent sans valeur mais sont en fait extrêmement précieuses.

Précieuses et capables de nous sauver ?

C’est dans les choses simples que la vie se réfugie par temps de désastre. La lumière qui tremble dans le verre d’eau au chevet du malade, le recueil de poèmes que serre la main d’une jeune femme, le nuage qui passe et semble avoir perdu son chemin… Toutes ces choses sans prétention ne peuvent être atteintes par les ténèbres que nous avons engendrées. Elles éclairent le visage du nouveau-né et rassurent celui qui voit sa fin approcher. Elles sont présentes au début comme à la fin, mais entre-temps il semblerait que nous les perdions de vue. Mon travail d’écrivain, à supposer que ce soit un travail, est de les faire advenir sur la page.

Avez-vous foi en l’avenir ?

Il y a toujours une issue. Je pourrais vous citer l’exemple d’une pâquerette rencontrée récemment, qui avait poussé au milieu d’une tache de goudron. Vous rendez-vous compte de la puissance quasi atomique nécessaire pour percer la masse noire du goudron sur le sol? Cette toute petite fleur avait réussi. Elle m’a ébloui. Il y a toujours une issue à condition de laisser les choses belles, sûres et vraies venir à nous, de ne pas les affoler en allant les chercher avec avidité, avec précipitation, sinon elles s’enfuient.

Vous prônez donc l’inaction… ?

Je prône le fait de ne plus vivre le nez collé contre la vitre. La contemplation est la plus grande action possible aujourd’hui. Il faut une force inouïe pour faire asseoir dans le grand salon éclairé de ses yeux le moindre objet, pour le regarder, pour l’aimer, pour l’accueillir, car que pouvons-nous faire d’autre une fois que nous sommes au monde que d’accueillir ce qui vient ? Voir est un travail d’accueil infini à ce qui est. C’est l’inverse de recevoir un flux d’images fabriquées par des machines.

Vous écrivez dans Le Plâtrier siffleur : « L’homme n’est pas plus mauvais aujourd’hui qu’hier, il est seulement plus perdu. » Comment nous sommes-nous perdus ?

En devenant ivres de notre savoir. Notre avidité, notre goût du succès, notre passion de l’abstraction et des chiffres, notre croyance aveugle en des images qui nous rendent aveugles nous ont perdus. Nous avons demandé aux technologies de vivre à notre place, de choisir pour nous. Nous avons remplacé les battements de notre cœur par des pulsations d’algorithmes. La vie est devenue peu à peu trop dure alors nous avons voulu que quelqu’un la prenne en charge pour nous. Mais nous avons oublié qu’en donnant la clé de la maison au serviteur, le serviteur pouvait en devenir le maître.

N’y a-t‑il donc rien à espérer des nouvelles technologies ?

Ces technologies se nourrissent des crises comme celle que nous vivons aujourd’hui. Elles en profitent pour avancer d’un pas en nous proposant comme issue une aggravation du mal. Étrangement, on demande à ce qui nous a menés au bord du gouffre de résoudre nos problèmes. Je vous donne un exemple : notre planète est entourée d’une nuée de poussières électroniques composée des débris de tout ce que nous avons envoyé dans l’espace depuis cinquante ans. Pour remédier à cette pollution, un scientifique propose d’envoyer d’autres objets électroniques capables d’aspirer ceux qui les ont précédés… Autrement dit, nous demandons à ce qui nous a blessés de nous guérir. [L’orage éclate.] C’est anti-électronique, la pluie. Nous sommes maintenant dans une conversation à trois : vous, moi et la pluie. Écoutez comme elle redouble, elle est contente !

Vous ne croyez pas non plus en la science… ?

Croire, étymologiquement, c’est donner son cœur. Nous avons donné notre cœur à des choses dont on devine qu’elles ne sont absolument pas fiables. Nous avons donné notre cœur aux nombres, à la multitude. Aujourd’hui, quand on parle d’un artiste, on cite les millions de disques qu’il a vendus comme le gage très certain de son talent. C’est oublier qu’Une saison en enfer de Rimbaud n’a d’abord connu que quelques lecteurs et que les dizaines d’exemplaires publiés ont ensuite pris l’humidité dans la cave d’un imprimeur belge. C’est oublier que Van Gogh a vendu de son vivant deux uniques tableaux, désormais réduits à leur valeur marchande dans les salles de vente. Il n’est même plus question de peinture ! Nous avons donné notre cœur à des choses mauvaises qui nous ont jetés sur des rivages où nous nous découvrons aujourd’hui naufragés.

Comment résister au nihilisme ambiant ?

Nous ne pouvons pas être plus seuls que lorsque nous sommes trahis par nous-mêmes. Nous avons confié les clés de la vie à quelqu’un qui les a jetées loin, très loin, et nous avons peur de ne plus les retrouver. Mais je vous assure qu’elles sont très simples à retrouver. Nous voulons toujours aller trop vite. Nos comportements sont ceux de drogués : nous sommes drogués aux images, au succès, à la vitesse, et il est très difficile de s’en sevrer. Il faut une volonté de fer, et s’appuyer sur des choses beaucoup plus merveilleuses que celles qui nous sont données à voir. C’est par un appétit profond de la vie que nous pouvons changer.

Existe-t‑il une méthode ?

Je ne pense pas. En tant que lecteur, je me tiens à l’écart de toutes ces techniques dites de bienveillance et des livres de développement personnel. Ça ne marche pas comme ça. Allons à l’essentiel : il n’y a pas de méthode pour tomber amoureux. Il suffit pour cela d’avoir le cœur désencombré et de ne rien attendre. Si vous êtes trop occupé, si votre front est souligné au crayon noir par les soucis, rien d’amoureux ne pourra se produire. Il n’existe pas de méthode, mais peut-être une orientation un peu différente à adopter vis‑à-vis de nos activités quotidiennes. Une attention plus grande à ce qui est, ce qui passe, et qui n’a en apparence aucune valeur.

Une attention difficilement compatible avec la vie urbaine…

Il n’y a pas de lieux particuliers pour la renaissance de la vie. J’ai par exemple un souvenir heureux de la rue de Varenne, une rue austère avec son menton mal rasé, qui mène à Matignon mais compte aussi des jardins qui sont autant d’oasis de contemplation dans la ville sérieuse des affaires et des ministres. Le miracle de l’humain peut ennoblir n’importe quel endroit. Bien sûr, les buildings avec leurs yeux aveugles, les grands magasins avec leurs fanfaronnades écrasent davantage le passant qu’un marché sur une place ensoleillée. Un quignon de soleil, un petit verre de paroles claires, simples, pures suffisent pour traverser beaucoup de choses, peut-être même la totalité de la vie.

Vous êtes né au Creusot et y êtes resté. Cette sédentarité est-elle une forme d’engagement poétique ?

Vous êtes très généreuse de la qualifier ainsi. Dès l’enfance, j’ai été doté d’agoraphobie, un mal qui m’a protégé en me rendant immobile des dizaines d’années. Je n’ai jamais eu le goût du voyage, considérant dès mon plus jeune âge que le voyage pouvait commencer à dix mètres de la maison familiale. Je me suis construit ainsi avec cette infirmité. Il n’y a pas eu de grande décision noble de rester ici. Je n’ai pas pu faire autrement, et au fil du temps j’ai épousé ce qui m’incarcérait jusqu’à m’en délivrer complètement.

Les lieux de culte sont récurrents dans vos livres. Quelle relation entretenez-vous avec eux?

Je pense que l’éternel n’a pas de maison particulière à lui. J’appelle éternel ce qui est éphémère et qui prend conscience avec une joie étrange de sa mortalité. L’éternel est une vibration de l’éphémère qui vous rend joyeux tout à coup. Ce peut être le chant d’une tourterelle, comme celui que nous entendons en ce moment dans le lointain, mais également un poème. Ça vient toujours par surprise.

Et Dieu dans tout cela ?

Je souscris volontiers à la définition de Jean Grosjean : « Dieu, c’est l’abîme intérieur.  » Je n’ai pas d’appartenance, ni à une école littéraire ni à une église.

Le mot « dieu » revient pourtant souvent sous votre plume…

Il est comme un trou noir dans la page. Il ne représente le dieu de personne.

Votre écriture se rapproche du fragment. Elle surgit du silence et s’adosse au silence…

C’est une très belle définition. Mes textes sont adossés au silence mais ne le remplacent pas. Seule la respiration compte, et d’aller d’un fragment à l’autre en traversant la rivière du blanc de la page.

Et de ne retenir que l’essentiel ?

Les choses qui vont de soi sont bizarrement difficiles à faire advenir, alors que ce sont les plus belles. Et comme elles vont de soi, on ne peut par définition les travailler. Tout est là dans le premier élan de l’écriture où des clichés apparaissent parfois, signalant que je n’ai pas suffisamment fait confiance à ma vision. J’ai retenu ma main, et le monde a écrit à ma place. Il me faut donc enlever, nettoyer, car mon souhait est que le lecteur voie ce que j’ai vraiment vu.

Êtes-vous resté fidèle à l’écrivain des débuts ?

La vie et les épreuves m’ont donné une conscience de ce que j’écrivais, mais cette conscience ne doit pas durcir les textes. L’intelligence est une matière froide et vous ne pouvez pas donner à voir ce qui brûle en injectant du froid à l’intérieur. Je n’ai pas trahi l’écrivain des premiers livres. Il est toujours là. Il est impossible de traverser plusieurs années de vie sans écorchures mais je reste celui qui refuse que le monde décide pour lui, et qui aime trop les gens pour aimer le monde. Ce ne sont pas les propos d’un misanthrope, au contraire. C’est par amour de ceux que je rencontre que je n’aime pas le monde, car souvent le monde les écrase ou les efface à leur insu.

Avez-vous le sentiment de leur rendre justice en écrivant ?

Il serait prétentieux de le dire ainsi. Toute personne qui fait bien son travail, quel qu’il soit, est aussi importante que moi quand j’écris. Les poèmes du boulanger, ce sont ses petits pains. Une mère qui aide son enfant à s’endormir fait infiniment plus pour la santé du monde que celui qui invente une start-up.

Tous ceux d’entre vous qui ont lu LIBRE, mon premier récit de voyage, savent que j’entretiens depuis quelques années une correspondance sporadique avec celui que je considère comme l’un des plus grands poètes français contemporain, Christian Bobin.

Ses ouvrages, ses textes d’une poésie si juste et sensible parsèment mes propres écrits, s’égayent depuis de longues années au travers de mes posts réguliers. Il n’est pas une semaine qui se passe sans que je tombe sur une citation ou pensée de Bobin passée au hachoir de Facebook et prestement emballée sur Instagram. C’est dire son degré de contagion. Pourvu qu’il n’y ait jamais aucun geste barrière contre la poésie.  Ne souriez, c’est loin d’être improbable à l’allure où vont les choses.

Bobin n’est pas qu’un poète. Il est une manière de voir le monde, une philosophie de vie délicate, une sensibilité vibrante de l’être qui enlumine la langue. Il a littéralement changé au fil de ses œuvres mon propre rapport au monde. J’ai développé grâce à lui une capacité d’émerveillement, un sens aigu de l’observation, du détail, de l’insignifiant duquel naît en réalité tout l’enchantement. 

Christian Bobin m’a réappris à regarder et soudain j’ai recouvré la vue.

Quelques années passèrent, durant lesquelles il m’offrit un livre d’André Dhôtel dédicacé. Je le remerciai comme il se doit en lui envoyant un extrait de mon journal littéraire dans lequel je le citais et faisait son éloge sincère (14 pages tout de même). Il me répondit si gentiment, en me recommandant la découverte d’un poète nordique décédé, Tomas Tranströmer, « plus vivant que les vivants » selon le mot de Bobin. 

Puis, un jour mon téléphone sonna et j’entendis une voix me dire : « Frédéric Pie ? C’est Christian Bobin. ». 

Je passe sur la suite de nos échanges qui eurent lieu avant que je sache que j’allais vendre mon entreprise, tout largué pour partir faire le tour du monde.

Évidemment, quand je suis rentré en France après trois mois de confinement en Argentine, j’en ai profité pour mettre une touche finale à mon premier ouvrage, élaguant les 830 pages que j’avais adressées à mon éditeur pour parvenir à un livre de 484 pages éditables, en espérant surtout qu’elles soient lisibles. 

Quelques mois plus tard, après ce séjour forcé en France pour cause de Covid, et après avoir poursuivi néanmoins mon itinérance, en me faisant hébergé un peu partout en France par de si précieux amis, j’estimai avoir bien travaillé. En dix mois d’assignation à résidence au pays des Gaulois, j’avais concocté deux recueils de poésie et mis une touche finale à mon premier récit de voyage LIBRE – Écrire sur les chemins de monde, qui avait subi une sacrée cure d’amaigrissement.

En mars 2021, ce premier livre qui relatait ma mutation de Chef d’entreprise en Globe-trotter et la première partie de mon Tour du monde, était fin prêt pour l’imprimerie. 

Mon éditeur, fondateur de la très jolie et prometteuse Maison d’éditions Nautilus (Aventure, Environnement et maritime) me fit cette remarque judicieuse pour un premier ouvrage : « Ce serait bien d’avoir une préface ».

Naturellement, le nom de Christian Bobin jaillit rapidement dans notre conversation, car il y a si peu de distance du cœur aux lèvres. On n’oublie jamais le nom de ses meilleurs professeurs, surtout quand l’un d’entre eux enseigne, sans le savoir, la manière de vivre sa vie avec poésie et avec un joli brin de joie quotidienne.

J’adressais donc courant mars un long courrier à Christian Bobin, lui rappelant notre « vie commune », lui expliquant mon changement de vie, les raisons de mon silence et la publication prochaine de mon premier ouvrage. 

Je joignis les pages du livre dans lequel je le citais ou parlais de lui, allant même jusqu’à lui envoyer un texte où je mettais en exergue trois citations de lui, qui m’avaient fait l’effet de trois balles de lucidité tirées directement en plein cœur et concluant que Christian Bobin était un tueur à gage, mais que cela n’engageait que moi.

Je concluais ma longue missive en lui indiquant que ce serait naturellement un honneur pour moi d’avoir quelques mots de sa plume, en guise de préface.

Moins de 72h après avoir glissé religieusement mon enveloppe A4 dans une boîte jaune, avec son adresse calligraphiée avec le plus grand soin, en regardant le battant métallique de la boîte postale se refermer, scellant le destin de cette hypothétique préface, la sonnerie de mon portable retentit.

Une voix que je connaissais bien me dis « Frédéric Pie ? C’est votre tueur à gage au téléphone ! ». 

Évidemment, j’ai éclaté de rire. Il s’en suivit une longue conversation, toujours avec ce tact, cette voix profonde et sincère qui ressemble à son écriture. Christian Bobin parle comme il écrit. Et il écrit comme il respire. Il ne dit que l’essentiel. Il dit des choses inspirantes, sa manière à lui de faire du bouche-à-bouche, de nous réanimer. Il ne le sait pas, mais il est un sauveteur. Il ramène à la vie. Il parle avec ses mots simples et justes. C’est fou ce que cet homme arrive à exprimer avec parcimonie, en assemblant vingt-six petites lettres. Il frotte quelques mots et produit sans le savoir une gerbe d’étincelles qui incendie le cœur de milliers de lecteurs. 

Il m’explique gentiment mais simplement, sans détours, qu’il ne pouvait pas accéder à ma demande de préface car il avait arrêté d’en faire. Il reçoit une demande de préface par jour, et le jour de notre conversation, il venait de recevoir trois sollicitations. Ne souhaitant pas devenir préfacier, il m’expliqua sommairement mais clairement qu’il désirait continuer à faire son métier, à œuvrer pour la poésie, à se consacrer à l’écriture et pas à emballer l’œuvre des autres par quelques mots introductifs ? Il aurait pu s’arrêter là. Cette réponse était compréhensible et parfaitement légitime.

Mais il enchaîna : « La seconde raison, sans doute la principale, c’est que votre livre n’a pas besoin de préface. »

Il m’expliqua qu’une préface c’est comme avoir un Monsieur habillé en frac, à l’entrée d’un établissement, qui expliquerait au lecteur d’un air un peu pontifiant, ce qu’il allait découvrir à l’intérieur et lui vantant les mérites du lieu dans lequel il allait pénétrer.

« Vous n’en avez pas besoin », me dit-il. « Pas besoin de ces néons qui clignotent la nuit sur la façade d’un mur en invitant à y entrer. Dès les premières lignes, vous nous emmenez. On vous suit avec plaisir. D’ailleurs votre voix ressemble à votre style. »

Inutile de dire que j’étais dans le même état qu’un fumeur chevronné de Marijuana recevant un appel de Bob Marley, qui flotterait, d’extase et de dévotion, au plafond après ces paroles cosmiques.

C’est alors qu’il me fit la remarque qui me toucha le plus : « Je vais vous dire quelque chose qui m’a surpris et qui est une de vos grandes qualités. Vous prenez le risque de souvent conclure vos textes en citant des auteurs, en invitant des écrivains ou poètes, comme vous le faites avec moi, à conclure vos propos. C’est un exercice très risqué. Vous emmenez le lecteur dans votre pirogue au fil de l’eau et soudain, vous lui demandez de descendre à quai pour rencontrer et écouter un Monsieur, quelqu’un qui ne faisait pas partie du voyage mais qui nous attend sur la rive pour nous parler et nous dire ses vérités. Cela crée souvent une rupture de rythme et de style. C’est très dangereux car souvent, on n’a plus envie de remonter dans la pirogue.

Mais ce n’est pas le cas avec vous et c’est votre talent. La pirogue accoste, mais le lecteur n’a pas à sauter sur le quai comme c’est d’usage. C’est vous qui nous invitez à monter à bord de votre pirogue, pour continuer le voyage, se joindre naturellement aux voyageurs et l’on rejoint, sans nous en apercevoir, les lecteurs qui poursuivent leur voyage. »

Je n’étais plus au plafond en sustentation, j’étais devenu le papier peint de la pièce dans laquelle j’ai reçu cet appel. Avouez que le poète a le sens des formules et de la métaphore. Un plumitif en herbe venait de recevoir l’extrême onction de la part d’un des plus grands poètes actuels, avec le droit d’embarquer, selon son bon vouloir, Hugo, Camus, Char, Bouvier, Kerouac, Bukowski, et une bonne trentaine d’autres du même acabit. La pirogue était sur le point de prendre l’eau…

Au terme d’une demi-heure d’échange prolifique, je le remerciai de son coup de fil et de ses explications que je comprenais parfaitement. 

Après avoir raccroché, je téléphonais à Christophe Agnus, mon ami-éditeur, en l’informant de ma conversation avec Christian Bobin et du fait que allions devoir imprimer mon livre sans préface. 

N’étant pas dans l’affect, celui-ci comprit mais rebondit en me disant que ces quelques mots, signés Christian Bobin valaient plus que tout : « Votre livre n’a nul besoin de préface ! Signé Christian Bobin ».

Je souriais. Effectivement, cela aurait été original et aurait eu une certaine gueule.

Alors, après avoir relaté cette conversation inspirante avec Christian Bobin, voilà que je découvre, au fin fond de l’Afrique australe où je me trouve, une de ses interviews lumineuses et inspirantes, datant de juillet, qu’il a donné dans le Journal du Dimanche. 

En voici l’intégralité. Il est le parfait de reflet de lui-même et de ce que la plupart des gens apprécient en Christian Bobin. Une vision claire et des mots limpides. 

Ne pas lire cette interview serait une erreur;-)

Interview Christian Bobin.

Le Journal du Dimanche ( Entretien du 3 juillet 2021 ) 

A son insu, ce virus est une métaphore de nos tourments

Comment le définiriez-vous ?

Ce mal qui a fait le tour du monde – puisqu’aujourd’hui le monde n’est guère plus vaste qu’une cabane de jardin – touche à la racine même de la vie, c’est‑à-dire au souffle. A son insu, ce virus est une métaphore de nos tourments. Depuis quelques années, nous manquons d’air, nous avons du mal à respirer dans cette façon de vivre que nous avons inventée, d’où la vie est peu à peu expulsée. Nous manquons de souffle, nous manquons d’intelligence, nous manquons de sensibilité, de lenteur, de beauté, de toutes ces choses qui paraissent sans valeur mais sont en fait extrêmement précieuses.

Précieuses et capables de nous sauver ?

C’est dans les choses simples que la vie se réfugie par temps de désastre. La lumière qui tremble dans le verre d’eau au chevet du malade, le recueil de poèmes que serre la main d’une jeune femme, le nuage qui passe et semble avoir perdu son chemin… Toutes ces choses sans prétention ne peuvent être atteintes par les ténèbres que nous avons engendrées. Elles éclairent le visage du nouveau-né et rassurent celui qui voit sa fin approcher. Elles sont présentes au début comme à la fin, mais entre-temps il semblerait que nous les perdions de vue. Mon travail d’écrivain, à supposer que ce soit un travail, est de les faire advenir sur la page.

Avez-vous foi en l’avenir ?

Il y a toujours une issue. Je pourrais vous citer l’exemple d’une pâquerette rencontrée récemment, qui avait poussé au milieu d’une tache de goudron. Vous rendez-vous compte de la puissance quasi atomique nécessaire pour percer la masse noire du goudron sur le sol? Cette toute petite fleur avait réussi. Elle m’a ébloui. Il y a toujours une issue à condition de laisser les choses belles, sûres et vraies venir à nous, de ne pas les affoler en allant les chercher avec avidité, avec précipitation, sinon elles s’enfuient.

Vous prônez donc l’inaction… ?

Je prône le fait de ne plus vivre le nez collé contre la vitre. La contemplation est la plus grande action possible aujourd’hui. Il faut une force inouïe pour faire asseoir dans le grand salon éclairé de ses yeux le moindre objet, pour le regarder, pour l’aimer, pour l’accueillir, car que pouvons-nous faire d’autre une fois que nous sommes au monde que d’accueillir ce qui vient ? Voir est un travail d’accueil infini à ce qui est. C’est l’inverse de recevoir un flux d’images fabriquées par des machines.

Vous écrivez dans Le Plâtrier siffleur : « L’homme n’est pas plus mauvais aujourd’hui qu’hier, il est seulement plus perdu. » Comment nous sommes-nous perdus ?

En devenant ivres de notre savoir. Notre avidité, notre goût du succès, notre passion de l’abstraction et des chiffres, notre croyance aveugle en des images qui nous rendent aveugles nous ont perdus. Nous avons demandé aux technologies de vivre à notre place, de choisir pour nous. Nous avons remplacé les battements de notre cœur par des pulsations d’algorithmes. La vie est devenue peu à peu trop dure alors nous avons voulu que quelqu’un la prenne en charge pour nous. Mais nous avons oublié qu’en donnant la clé de la maison au serviteur, le serviteur pouvait en devenir le maître.

N’y a-t‑il donc rien à espérer des nouvelles technologies ?

Ces technologies se nourrissent des crises comme celle que nous vivons aujourd’hui. Elles en profitent pour avancer d’un pas en nous proposant comme issue une aggravation du mal. Étrangement, on demande à ce qui nous a menés au bord du gouffre de résoudre nos problèmes. Je vous donne un exemple : notre planète est entourée d’une nuée de poussières électroniques composée des débris de tout ce que nous avons envoyé dans l’espace depuis cinquante ans. Pour remédier à cette pollution, un scientifique propose d’envoyer d’autres objets électroniques capables d’aspirer ceux qui les ont précédés… Autrement dit, nous demandons à ce qui nous a blessés de nous guérir. [L’orage éclate.] C’est anti-électronique, la pluie. Nous sommes maintenant dans une conversation à trois : vous, moi et la pluie. Écoutez comme elle redouble, elle est contente !

Vous ne croyez pas non plus en la science… ?

Croire, étymologiquement, c’est donner son cœur. Nous avons donné notre cœur à des choses dont on devine qu’elles ne sont absolument pas fiables. Nous avons donné notre cœur aux nombres, à la multitude. Aujourd’hui, quand on parle d’un artiste, on cite les millions de disques qu’il a vendus comme le gage très certain de son talent. C’est oublier qu’Une saison en enfer de Rimbaud n’a d’abord connu que quelques lecteurs et que les dizaines d’exemplaires publiés ont ensuite pris l’humidité dans la cave d’un imprimeur belge. C’est oublier que Van Gogh a vendu de son vivant deux uniques tableaux, désormais réduits à leur valeur marchande dans les salles de vente. Il n’est même plus question de peinture ! Nous avons donné notre cœur à des choses mauvaises qui nous ont jetés sur des rivages où nous nous découvrons aujourd’hui naufragés.

Comment résister au nihilisme ambiant ?

Nous ne pouvons pas être plus seuls que lorsque nous sommes trahis par nous-mêmes. Nous avons confié les clés de la vie à quelqu’un qui les a jetées loin, très loin, et nous avons peur de ne plus les retrouver. Mais je vous assure qu’elles sont très simples à retrouver. Nous voulons toujours aller trop vite. Nos comportements sont ceux de drogués : nous sommes drogués aux images, au succès, à la vitesse, et il est très difficile de s’en sevrer. Il faut une volonté de fer, et s’appuyer sur des choses beaucoup plus merveilleuses que celles qui nous sont données à voir. C’est par un appétit profond de la vie que nous pouvons changer.

Existe-t‑il une méthode ?

Je ne pense pas. En tant que lecteur, je me tiens à l’écart de toutes ces techniques dites de bienveillance et des livres de développement personnel. Ça ne marche pas comme ça. Allons à l’essentiel : il n’y a pas de méthode pour tomber amoureux. Il suffit pour cela d’avoir le cœur désencombré et de ne rien attendre. Si vous êtes trop occupé, si votre front est souligné au crayon noir par les soucis, rien d’amoureux ne pourra se produire. Il n’existe pas de méthode, mais peut-être une orientation un peu différente à adopter vis‑à-vis de nos activités quotidiennes. Une attention plus grande à ce qui est, ce qui passe, et qui n’a en apparence aucune valeur.

Une attention difficilement compatible avec la vie urbaine…

Il n’y a pas de lieux particuliers pour la renaissance de la vie. J’ai par exemple un souvenir heureux de la rue de Varenne, une rue austère avec son menton mal rasé, qui mène à Matignon mais compte aussi des jardins qui sont autant d’oasis de contemplation dans la ville sérieuse des affaires et des ministres. Le miracle de l’humain peut ennoblir n’importe quel endroit. Bien sûr, les buildings avec leurs yeux aveugles, les grands magasins avec leurs fanfaronnades écrasent davantage le passant qu’un marché sur une place ensoleillée. Un quignon de soleil, un petit verre de paroles claires, simples, pures suffisent pour traverser beaucoup de choses, peut-être même la totalité de la vie.

Vous êtes né au Creusot et y êtes resté. Cette sédentarité est-elle une forme d’engagement poétique ?

Vous êtes très généreuse de la qualifier ainsi. Dès l’enfance, j’ai été doté d’agoraphobie, un mal qui m’a protégé en me rendant immobile des dizaines d’années. Je n’ai jamais eu le goût du voyage, considérant dès mon plus jeune âge que le voyage pouvait commencer à dix mètres de la maison familiale. Je me suis construit ainsi avec cette infirmité. Il n’y a pas eu de grande décision noble de rester ici. Je n’ai pas pu faire autrement, et au fil du temps j’ai épousé ce qui m’incarcérait jusqu’à m’en délivrer complètement.

Les lieux de culte sont récurrents dans vos livres. Quelle relation entretenez-vous avec eux?

Je pense que l’éternel n’a pas de maison particulière à lui. J’appelle éternel ce qui est éphémère et qui prend conscience avec une joie étrange de sa mortalité. L’éternel est une vibration de l’éphémère qui vous rend joyeux tout à coup. Ce peut être le chant d’une tourterelle, comme celui que nous entendons en ce moment dans le lointain, mais également un poème. Ça vient toujours par surprise.

Et Dieu dans tout cela ?

Je souscris volontiers à la définition de Jean Grosjean : « Dieu, c’est l’abîme intérieur.  » Je n’ai pas d’appartenance, ni à une école littéraire ni à une église.

Le mot « dieu » revient pourtant souvent sous votre plume…

Il est comme un trou noir dans la page. Il ne représente le dieu de personne.

Votre écriture se rapproche du fragment. Elle surgit du silence et s’adosse au silence…

C’est une très belle définition. Mes textes sont adossés au silence mais ne le remplacent pas. Seule la respiration compte, et d’aller d’un fragment à l’autre en traversant la rivière du blanc de la page.

Et de ne retenir que l’essentiel ?

Les choses qui vont de soi sont bizarrement difficiles à faire advenir, alors que ce sont les plus belles. Et comme elles vont de soi, on ne peut par définition les travailler. Tout est là dans le premier élan de l’écriture où des clichés apparaissent parfois, signalant que je n’ai pas suffisamment fait confiance à ma vision. J’ai retenu ma main, et le monde a écrit à ma place. Il me faut donc enlever, nettoyer, car mon souhait est que le lecteur voie ce que j’ai vraiment vu.

Êtes-vous resté fidèle à l’écrivain des débuts ?

La vie et les épreuves m’ont donné une conscience de ce que j’écrivais, mais cette conscience ne doit pas durcir les textes. L’intelligence est une matière froide et vous ne pouvez pas donner à voir ce qui brûle en injectant du froid à l’intérieur. Je n’ai pas trahi l’écrivain des premiers livres. Il est toujours là. Il est impossible de traverser plusieurs années de vie sans écorchures mais je reste celui qui refuse que le monde décide pour lui, et qui aime trop les gens pour aimer le monde. Ce ne sont pas les propos d’un misanthrope, au contraire. C’est par amour de ceux que je rencontre que je n’aime pas le monde, car souvent le monde les écrase ou les efface à leur insu.

Avez-vous le sentiment de leur rendre justice en écrivant ?

Il serait prétentieux de le dire ainsi. Toute personne qui fait bien son travail, quel qu’il soit, est aussi importante que moi quand j’écris. Les poèmes du boulanger, ce sont ses petits pains. Une mère qui aide son enfant à s’endormir fait infiniment plus pour la santé du monde que celui qui invente une start-up.

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

Un commentaire sur « Nul besoin de préface »

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