In the ghetto

(Galerie de portraits à la fin de cette chronique)

Quand on s’est volontairement allégé de tout biens matériels, on n’a finalement plus grand chose à donner. C’est alors, que l’on est en mesure d’offrir l’essentiel, le plus précieux : on donne ce que l’on est, et plus ce que l’on a. 

On donne de soi-même. Ces petites choses gratuites et impalpables mais qui sont finalement inestimables, surtout dans le monde marchand et empressé dans lequel la plupart d’entre nous vivent aujourd’hui : de la gentillesse, de la disponibilité, des sourires, des conseils éclairés, de l’espoir, un exemple, un coup de main, une caresse, une étreinte. Toutes ces choses, et j’en oublie tant les produits dérivés sont nombreux, qui n’existent que dans la Banque du Cœur.

On offre de son temps, sans compter, sans regarder sa montre. Certains pensent à tort que le temps c’est de l’argent. Ceux sont ceux qui monnaient leurs heures contre des honoraires, les avocats du temps perdu et les consultants des choses dérisoires, ou ceux qui troquent leur jours contre un salaire, leur permettant d’acquérir à crédit un écran plat de platitudes ou de s’acheter une voiture censée indiquer la taille de leur compte en banque. 

Mais on découvre un jour, si l’on a de la chance et si on le souhaite du fond du cœur, que le temps n’est pas de l’argent, mais de l’or. Croyez-moi sur parole. Car la parole est d’or !

En se rendant disponible, consciemment, activement, on fait fructifier notre vie, on intensifie nos jours d’existence sur Terre. 

On s’intéresse à l’autre, avec une curiosité sincère, avec une écoute patiente. C’est une pratique curieuse et difficile à une époque où l’art de la conversation est tombé en désuétude, remplacé par une juxtaposition de monologues sourds, de prises de position définitives et de certitudes péremptoires, de théories simplistes pour expliquer un monde de plus en plus complexe. 

On offre alors, dépouillé du superflu, de tout ce qui plombe ou atrophie nos ailes de géants, toutes ces choses de valeur dont notre être fait un commerce fructueux si on le laisse faire. Je parle de ces précieux trésors dont on recèle à l’envi, ces pulsions de vie joyeuse, ces mines de diamants qui étincellent dans nos yeux émerveillés, ces filons d’or pur qui tapissent les parois de nos cœurs, qui changent le monde plus sûrement qu’un compte épargne bien garni mais inactif ou un patrimoine immobilier ensommeillé !

C’est donc ce que j’avais à offrir durant ces trois jours intenses et merveilleux passés dans le ghetto de Soalpo, au cœur de la ville de Chimoio au Mozambique. J’ai proposé et offert à qui le voulait une séance photo, un tirage de portrait à tous les habitants qui se manifestaient. Ils n’ont souvent que des téléphones rudimentaires qui ne permettent pas de voir les photos ou les vidéos. Ils n’ont souvent pas assez de forfait ou plus assez de « datas » pour consulter l’internet, et parfois, ils n’ont même pas de téléphone et ne se sont jamais vus en photos. Impensable diront certains, en cette époque où le selfie est devenu une religion et la seule manière de regarder le monde.

Et puis j’ai proposé un tour en 4×4, en Land Rover, embarquant une dizaine de gamins à l’arrière de la voiture que j’avais vidée pour la circonstance. Balade d’une demi-heure et direction l’aérodrome de Chimoio, dans l’espoir de voir un avion posé sur la piste. Impression de partir en vacances avec des moyens de locomotions exceptionnels, pour eux qui n’ont fait que marcher depuis qu’ils sont nés. La musique à fond, diffusant la chanson Jerusalemaqu’ils connaissent par cœur et dansent à la perfection, ou Mata Mata de Miriam Makeba, qui donne instantanément envie de faire la fête et d’être heureux ! 

Mon amie Cudzai, qui m’invitait dans sa modeste demeure située en plein centre de ce royaume de la joie, femme de cœur sur laquelle je ferai un portrait dans une prochaine chronique, procéda à une distribution de bombecs et de sucettes. Je n’oublierai jamais de ma vie l’ambiance qui régnait dans ce véhicule en partance pour la liberté, loin des parents, du manque de moyens qui condamne aux joies simples. J’étais devenu, le temps d’une après-midi, le chauffeur privé d’une cohorte de chevaliers rigolards et de princesses magnifiques. Ce temps offert m’était rendu en dividendes de bonheur, servis sur un plateau d’argent.

Je vous laisse découvrir en fin de chronique, ces visages singuliers, ces regards timides, premiers pas devant un objectif, ou ces yeux en feu, ces sourires enjôleurs singeant les stars de la télévision, graines d’étoiles qui prennent racine dans les townships. C’est toute l’humanité ramassée en quelques clichés foisonnants d’espoirs, toute l’Afrique dans sa spontanéité si attachante que je vous propose dans ces quelques images glanées durant ces trois jours sur la planète Soalpo.

Le plus surprenant dans cette expérience spontanée qui devait durer une seule après-midi, c’est ce que peut faire le bouche -à-oreille, la parole dont je parlais plus haut, qui met le feu aux poudres dans tout le quartier. Le lendemain il fallut renouveler l’expérience pour ne pas faire de jaloux. Une vingtaine d’autres enfants voulaient passer devant l’objectif, rêvant de ce quart d’heure de célébrité, et partir en balade à bord de cette drôle de voiture couleur argent, conduite par un extra-terrestre blanc. Puis ce fut les parents, les mères, les habitants de cette communauté qui se pointèrent pour être immortalisés par ce photographe-écrivain-gitan de l’autre bout du monde. 

Je n’offrais que ce que j’étais, un homme curieux de tout, généreux de son temps, inspirant par son exemple et joyeux de ces rencontres pleines de vérité et de simplicité. J’offrais le peu, le très peu que je possède encore, l’usage artistique d’un smartphone, l’aventure vibrante dans un 4×4, de la musique qui donne envie de danser et un peu de rabe de générosité dont je récolte aujourd’hui tous les profits ! Sans doute le meilleur investissement jamais fait…

Finalement, au soir du grand partir, je ne me souviendrai plus des biens que j’ai offerts, mais j’emmènerai dans le grand Paradis blanc tout le bien que j’ai diffusé autour de moi. Ce sera mon unique bilan de liquidation, la seule légion d’honneur dont j’accepterai de porter la rosette au revers de toutes les vestes que je me serais prises dans l’existence. 

Merci les enfants, de cette belle leçon ! 

Merci Cudzai pour cette invitation au cœur atomique de l’authenticité !

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

8 commentaires sur « In the ghetto »

  1. Qu’ est ce que l’ on aimerait être avec toi, dans ton 4×4 flamboyant , vaisseau des temps modernes, avec la joie spontanée de tous ces enfants et cette ambiance musicale que tu nous fais partager à distance.
    Merci pour eux et pour nous , qui retrouvons un peu de notre enfance insouciante .
    Chapeau l ‘ami !

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