Un petit cadeau du matin pour mes amis lecteurs.
Ici dans une ville sans nom, que nous appellerons Puerto Berrio, étape obligée après des heures de route, au bord du fleuve Magdalena. Le Magdalena est une colonne vertébrale de 1500km qui traverse la Colombie du Nord au Sud. Il prend naissance dans les hauts plateaux andins situés au sud du pays, irrigue des plaines fertiles du centre, traverse des jungles impénétrables et va se jeter dans les eaux bleues de la mer des Caraïbes située à l’extrême nord de la géographie colombienne. Durant des siècles, ce fleuve aux eaux brunes a été la principale voie de communication du pays. Avant les routes, avant les avions, avant les camions, tout passait par lui : les marchandises, les trésors arrachés à la culture indigène, les minerais précieux mais aussi les idées, les rumeurs lointaines et les rêves d’ailleurs… et parfois des hommes en fuite et des cadavres flottants, victime de la violence endémique de ce pays capable de transformer ce bout de paradis en enfer. Ce fut le cas à l’époque, où les habitants de Puerto Berrio virent chaque jour passer sous le pont enjambant les deux rives, des centaines de cadavres, flottant dans l’eau boueuse. Nous parlons ici des années les plus sombres du conflit colombien (années 80 à 2000). Les groupes paramilitaires, les guérilleros révolutionnaires et les narcotrafiquants s’affrontaient pour se partager des bouts de territoire et imposer leur pouvoir ou leur idéologie avec une violence sans limite. Les belligérants ont tous utilisé le fleuve comme une solution brutale pour faire disparaître les traces de leurs exactions. Les corps, abattus d’une simple balle ou torturés pendant des jours, étaient jetés à l’eau en amont. Le courant faisait le reste, engloutissant les cadavres et le souvenir de leur existence. Mais parfois, ils réapparaissaient.
À Puerto Berrio notamment, le fleuve rejetait sur ses berges des cadavres anonymes, mutilés, méconnaissables, sans histoire officielle. Ces morts sans identité étaient appelés NN (No Nombre). Les sans nom.
Et c’est là que quelque chose d’assez bouleversant s’est produit. Les habitants de Puerto Berrio décidèrent de ne pas les laisser disparaître une seconde fois.
Ils commencèrent à repêcher les corps flottants, et décidèrent de les enterrer dans le cimetière local, de leur donner un nom et parfois même une date de naissance, une histoire imaginaire. En un mot, de leur rendre une existence que la violence des hommes leur avait arrachée.
Mais la pratique est allée encore plus loin.
Certaines personnes “adoptèrent” un de ces défunts. Elles lui choisirent une tombe, la baptisèrent parfois d’un prénom, et viennent encore aujourd’hui régulièrement la fleurir, la nettoyer. Elles confient au défunt adopté leurs soucis et leurs espoirs. En échange, elles espèrent protection, chance ou simplement une forme de lien. C’est une entente tacite sous forme d’engagement moral : “Je te donne une identité et une mémoire. Tu veilles sur moi depuis l’autre rive.”
Je trouve absolument magnifique ce que dit cette histoire quant à la nécessité du lien qui unissent les hommes, ce devoir de mémoire et ce besoin de recomposer une humanité en des temps où tout est fait pour la disloquer.
Et s’il était besoin d’en remettre une couche, laissez-moi vous raconter une autre histoire, ce que le monde sauvage enseigne aux hommes si civilisés que nous croyons être devenus, un simple message que le ciel nous envoie chaque soir, depuis la nuit des temps.
Tous les jours, à l’heure du crépuscule, en pleine ville, des milliers d’oiseaux, viennent se percher sur quelques centaines de mètres de fils électriques pour y passer la nuit, en une communauté retrouvée. Ils restent en équilibre, en rang serré, se servent de leur queue joliment emplumée comme balancier. Spectacle hallucinant et déroutant. Je suis resté longtemps à observer ces oiseaux libres qui viennent pourtant de tous les horizons pour retrouver leurs semblables, échanger quelques mots incompréhensibles pour les humains que nous sommes, prendre des nouvelles du monde et entretenir une tradition millénaire, qui existait bien avant que l’homme n’invente le courant électrique et ne tende des fils en guise de perchoir pour les petites golondrinas et de corde à linge pour les habits invisibles de la fée électrique.
Les golondrinas sont une espèce d’hirondelles tropicales qui pratiquent ce que les ornithologues appellent le dortoir collectif (communal roosting).
J’avais déjà assisté à ce phénomène incroyable dans la ville de Leticia, aux confins de l’Amazonie colombienne. À 18 heures pétantes, des dizaines de milliers de volatiles surgissent de tous les horizons pour se poser et envahir les grands arbres du parc central. On dirait une confrérie de gitans empruntant toutes les routes célestes afin de se regrouper aux Saintes-Marie-de-la-Mer de la forêt amazonienne, dans l’espoir de festoyer, en célébrant ensemble cette culture de la liberté qui irrigue leur veine, depuis les âges où l’humain était encore un animal nomade.
Quand, à Leticia, les oiseaux font un raffut du diable, se lancent dans des démonstrations de haut vol, dignes des meilleurs meetings aériens, et finissent par disparaître une heure après, en se volatilisant dans la nuit, ici, à Puerto Berrio, les hirondelles passent la nuit ensemble et ne se dispersent qu’à l’aube.
Dans le temps, elles squattaient les arbres de la forêt, s’accrochaient aux roseaux sur les rives du fleuve ou se rangeaient en rang d’oignon bien serré sur la crête des falaises. Aujourd’hui, les fils électriques sont devenus des perchoirs parfaits, signe que le progrès technologique touche toutes les espèces, dès lors qu’elle épousent – non sans une certaine créativité – les commodités du monde moderne et les détournent pour des usages non-prévus par les besogneux ingénieurs.
Il y a plusieurs raisons qui expliquent ce regroupement séculaire de volatiles au-dessus des zones chaudes que constituent les villes. Premièrement, le nombre garantit leur sécurité. Plus elles sont nombreuses, moins chaque individu a de chances de finir en dîner pour un prédateur affamé.
C’est le vieux principe bien connu des assureurs : la dilution du risque. De plus, leur refuge en hauteur apporte un poste d’observation inégalable et rend impossible tout attaque d’un matou, le laissant résolument sur sa faim !
D’autres parts, les chercheurs pensent que ces regroupements permettent d’échanger des informations sur les zones de nourriture. En quelque sorte, le bavardage permet de comporter la nouvelle : “Là-bas, vers le méandre du fleuve, ce soir, c’était open bar.”
La thermorégulation est également souvent évoquée. Même sous les tropiques, la nuit peut faire chuter la température. Se serrer les unes contre les autres permet de conserver la chaleur.
On évoque enfin des facteurs d’orientation et de cohésion migratoire.
Certaines de ces espèces sont migratrices ou semi-nomades. Ces rassemblements aident à maintenir une forme de cohérence de groupe.
Mais à Puerto Berrio, il faut ajouter quelques avantages qui en font un endroit de choix et un lieu de pèlerinage nocturne incontournable. Le fleuve Magdalena attire une quantité énorme d’insectes, ce qui en fait un restaurant ouvert 24h/24, avec promesse de buffet à volonté. La chaleur étouffante de la journée et l’humidité créent des courants d’air ascendant, idéal pour la voltige et la capture des insectes. Les structures urbaines (fils, ponts, quais) offrent des perchoirs sécurisants et pratiques. Mais surtout, le phénomène est ancien et fidélisé de génération en génération. Les oiseaux reviennent année après années au même endroit, comme un secret de famille qui se transmet par-delà les âges. Par atavisme, on se transmet l’adresse de cet hôtel invisible réservé aux initiés, ou les gens de plume comme moi sont surclassés.
Le bruit peut être parfois assourdissant, en une sorte de crépitement social, comme si toute une ville discutait en même temps, colportant les nouvelles du jour ou les rêves de migration lointaine, que l’on se promet de réaliser… un jour venu.
Je ressasserai longtemps la leçon philosophique de ces oiseaux libres qui, comme moi, n’échappent pas à leur destin et qui éprouvent le besoin de se retrouver, de faire commerce de mots, d’apprendre le monde par le truchement d’une conversation et pas uniquement au travers une vitrine de téléphone qui nous propulse dans le spectacle du monde, d’une réalité tenue à distance, dans le cirque d’une humanité qui se décompose et ne sait même plus ce qu’est un coup de fil.Cinq heures de route m’attendent pour regagner les hauteurs et des températures où l’oiseau que je suis respire mieux. Mais dans la chaleur moite d’un fleuve ou défilèrent naguère des cadavres, j’ai pris une belle leçon d’humanité, par le truchement de petites hirondelles qui font délibérément le printemps, et de quelques hommes sachant honorer notre espèce et qui sont parfois de bien drôles d’oiseaux !








