Petite lecture matinale d’une série d’articles traduits et compilés, traduisant de manière pour le moins inquiétante, ce que nous en sommes en train de faire de nos enfants et de nos jeunes. Il est encore temps de réagir, à condition d’en prendre conscience et de nous impliquer activement, à titre individuel et collectif, pour réagir face aux multiples symptômes de déshumanisation de nos sociétés, sous quelque latitude que ce soit, car le phénomène est désormais mondial, même s’il est encore plus caricatural en Occident.
Joseph Knobel Freud, membre honoraire du Conseil mondial de psychothérapie – et petit-neveu de Sigmund Freud – était présent au dernier congrès de l’Institut Fernando Ulloa, où il a donné une conférence sur les défis cliniques dans le traitement des enfants et des adolescents.
Après l’événement, il s’est entretenu avec le journal argentin LA NACION, en profitant pour approfondir les questions qu’il considère comme essentielles pour comprendre la crise de santé mentale que traversent aujourd’hui les enfants et les adolescents à l’échelle mondiale. Il a parlé des « parents adolescents », des « enfants seuls, comme sur l’île de Peter Pan », et des problèmes causés par la fuite constante de l’ennui.
Les enfants ont cessé de jouer pour consommer. Et les adultes ont cessé de s’occuper d’eux pour regarder des écrans. Il en résulte une enfance sans jeu, une adolescence sans soutien et une société où les écrans organisent la vie psychique plus que les liens humains.
Joseph Knobel Freud, psychanalyste spécialisé dans l’enfance et l’adolescence, nous avertit que les enfants et les jeunes vivent aujourd’hui une solitude profonde aggravée par l’utilisation précoce et indiscriminée des écrans, qui remplacent l’adulte comme figure de référence, inhibent la créativité et génèrent une fausse socialisation. Il souligne que la pandémie a renforcé ces habitudes et que de nombreux adolescents se sont retrouvés piégés dans des liens virtuels qui accentuent leur détresse. À cela, s’ajoute le déclin du savoir et de la culture des adultes, la pression de l’image corporelle et de l’apparence, « l’adolescentisation » des parents, qui abandonnent leur rôle et détournent leur attention de l’éducation de leurs enfants au profit de leurs propres appareils ou occupations.
L’explosion de parents adolescentisés se traduit par un fort développement du narcissisme. Ils font leurs activités d’adultes entre eux, chacun est dans son monde, dans son truc, et ils ne communiquent pas avec leurs enfants. Tous ces parents, qui inscrivent leurs enfants tous les jours à des cours de français, de judo, à telle ou telle activité, c’est parce qu’eux aussi s’inscrivent : ils vous disent : « J’ai mon groupe de yoga », « j’ai mon groupe de méditation », etc. Il y a même des couples qui vous disent : « Notre couple dure depuis tant d’années parce qu’elle a ses activités et moi les miennes ».
« C’est impressionnant, beaucoup d’enfants ont un emploi du temps tellement chargé qu’il devient difficile de trouver un créneau pour qu’ils viennent voir le psychologue. Les parents vous disent : « Non, ce jour-là, il ne peut pas venir parce qu’il a anglais », « cet autre jour, il a karaté ou judo ou français » … Ils les surchargent d’activités au point qu’ils ne sont jamais à la maison. Papa et maman ne sont pas à la maison non plus », affirme Joseph Knobel Freud.
Ce ne sont pas seulement les téléphones portables et les jeux vidéo qui hyper-stimulent les enfants et les adolescents, soutient-il : de nombreux enfants issus de niveaux socio-économiques moyens ou élevés sont également affectés par un nombre d’activités et d’engagements que le psychanalyste et philosophe américain, installé depuis plusieurs décennies en Espagne, considère comme « absolument inhabituel ».
Freud a mis l’accent sur la principale conséquence que, selon lui, tous ces phénomènes entraînent : « Beaucoup d’enfants se sentent aujourd’hui extrêmement tristes et seuls, ce qui conduit certains d’entre eux à une profonde dépression », a-t-il déclaré lors de l’interview, au cours de laquelle il a également formulé des recommandations à l’intention des parents et des adolescents.
Au cours de votre intervention, vous avez comparé la solitude des enfants à celle des enfants perdus de l’île de Peter Pan. D’où vous vient cette comparaison ?
Les enfants de l’île de Peter Pan sont perdus et le seul qui commande est le capitaine Crochet, qui est le seul méchant de tous les contes pour enfants qui, plus que la peur, inspire la pitié ou, du moins, donne envie de se moquer de lui. Le crocodile a mangé sa montre ; c’est un capitaine sans pouvoir. Le capitaine sans pouvoir est l’image des adultes dans le monde des enfants et des adolescents d’aujourd’hui. Personne ne commande. Que se passe-t-il ? Je pense qu’aujourd’hui, les enfants sont perdus parce que les adultes ne les écoutent pas.
Nous vivons dans une société de grande consommation et d’hyper-divertissement, c’est-à-dire que l’adulte a également idéalisé une façon d’être qui n’a pas grand-chose à voir avec la réalité. Ils fuient peut-être la réalité parce que celle-ci est très dure, anxiogène, et qu’il existe des échappatoires qui leur permettent de créer des mondes personnels.
Cette solitude dont vous parlez et qui touche aujourd’hui tant d’enfants est-elle liée à la crise mondiale de santé mentale ?
Oui. Je pense que cette solitude conduit à la dépression et que la dépression est aujourd’hui pandémique chez les enfants et les adolescents, sans compter qu’il s’agit d’un sujet tabou dont on parle peu. De manière générale, on constate que de nombreux adolescents se sentent terriblement tristes et seuls. Lorsque les enfants traversent l’adolescence, qui est une période de crise et de malaise, ils ont besoin que quelqu’un les observe, voire les questionne, discute avec eux, mais sans les ignorer. Je parle avec les enfants de leur univers, de ce qui les passionne, des raisons pour lesquelles ils aiment les dessins animés japonais ou les graffitis. Je veux qu’ils puissent partager leur univers avec moi. J’aimerais beaucoup qu’un père puisse avoir avec son enfant le même dialogue que celui que j’ai en tant que psychologue.
Que recommandez-vous aux parents lorsqu’ils ne peuvent pas être avec leurs enfants pour différentes raisons ?
Je ne vais pas demander aux parents des adolescents d’aujourd’hui d’arrêter de travailler pour passer plus de temps avec leurs enfants, car cela n’a aucun sens. Je vais leur demander, en revanche, de discuter avec leurs enfants lorsqu’ils sont ensemble. De parler de tout et de rien : de leur raconter leur journée au travail, de leur poser des questions sur leurs centres d’intérêt. Il y a quelque temps, on m’a amené un adolescent accro à Fortnite, un jeu en ligne. C’était très intéressant, d’autant plus que je l’ai sorti de son addiction en jouant avec lui à Fortnite. Mais l’une des questions que j’ai posées à son père lorsqu’il est venu à la consultation était : « Savez-vous en quoi consiste ce jeu ? ». « Ah non, je sais juste que mon fils y passe ses journées », m’a-t-il répondu. Quel pourcentage de parents s’approchent de l’ordinateur familial pour voir à quoi joue leur enfant et jouer avec lui ? Je leur conseille également qu’ils cherchent pour leurs enfants des activités qui n’impliquent pas d’apprentissage, mais simplement d’être en contact avec d’autres enfants. Car l’une des choses qui se perdent aujourd’hui, ce sont les lieux où ils peuvent se retrouver pour parler de la dernière série qu’ils regardent, pour feuilleter des magazines ou simplement pour s’ennuyer ensemble. S’ennuyer avec ses pairs est très créatif et aide beaucoup à tisser de vraies relations. En revanche, si tous les après-midis, vous avez du judo, des cours de ceci et de cela, vous pouvez dire « ce sont mes camarades de judo », mais vous ne nouez pas vraiment de relations. C’est différent de dire : « Ce sont les amis que je retrouve au parc pour regarder les feuilles des arbres et inventer des jeux ». C’est ainsi que les enfants se font de vrais amis.
L’important serait donc de trouver des lieux, comme des clubs, où les jeunes pourraient simplement passer du temps avec d’autres.
Oui. Il faut créer des espaces pour les adolescents. Je travaille avec Marie Rose Moró, une psychologue espagnole qui travaille à Paris, où elle a créé une « Maison des adolescents ». C’est un lieu où les adolescents peuvent se rendre lorsqu’ils n’ont rien à faire. Là, ils jouent entre eux, discutent avec les éducateurs qui s’occupent d’eux.
Pourquoi pensez-vous que l’ennui est si important ?
De mon point de vue, s’ennuyer conduit à essayer de créer quelque chose qui me divertisse avec ce que j’ai, même si ce n’est que de m’allonger sur le dos et de chercher des formes dans les nuages. C’est très créatif. Selon la théorie de Donald Winnicott, l’ennui est à la base de la créativité. Quand on a un bébé dans un berceau et que le bébé regarde sa peluche, la regarde, la touche, la lèche, la caresse, on se dit : « Ce bébé s’ennuie-t-il ou est-il en train de créer un objet ? » Il est en train de créer un objet, il est en train d’interagir avec le jouet. Il s’avère que si je le remplis d’activités, ce bébé ne créera pas. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec les enfants plus âgés : nous ne les laissons pas s’ennuyer, donc nous ne les laissons pas non plus être créatifs, parce que nous leur donnons trop de matière : « Étudie l’anglais, étudie le français, étudie n’importe quoi. Mais ne t’ennuie pas ».
Quel rôle joue la technologie dans ce contexte d’hyperstimulation et de solitude ?
Les parents donnent souvent à leurs enfants leurs tablettes ou leurs smartphones pour les occuper, par exemple au restaurant, et ne leur parlent pas. Je m’inquiète du manque de communication intergénérationnelle, du fait qu’au lieu de leur donner leur téléphone portable, on ne joue pas en famille en attendant le repas. Ils pourraient jouer à des jeux ou deviner des personnages ou faire des jeux de mots. Les situations familiales ont tendance à disparaître. Quand j’ai commencé à travailler, j’étais frappé de voir que tout le monde était connecté à la télévision. Quarante-deux ans plus tard, je constate que tout le monde est connecté à quelque chose, à différentes choses, pour ne pas s’ennuyer. Mais la connexion collective est devenu individuelle, enfermant chacun dans une bulle égoïste et narcissique.
Enfin, puisque nous parlons de recommandations pour les parents, que recommanderiez-vous aujourd’hui aux adolescents ?
Qu’ils communiquent davantage entre eux, qu’ils cherchent des lieux de rencontre. Et qu’ils ne cherchent pas à attirer l’attention des adultes, car cela viendra, mais qu’au moins, ils s’écoutent entre eux, qu’ils forment une tribu. Il existe une célèbre phrase qui dit : « Pour élever une personne, il ne faut pas des parents, il faut une tribu ». Alors, que se passe-t-il dans la tribu ? Chacun est tellement absorbé par son propre film que nous ne nous occupons pas de ce qui arrive à notre voisin. La tribu a été submergée par ce monde que l’on pourrait qualifier de liquide (voir Sygmunt Bauman). Les gens sont adeptes de l’hyperconsommation et tout est très fluide, mais c’est la solidité de l’épaule d’un ami que nous devons retrouver.




















