Que voient les autres…?

Ce texte est la préface d’un essai qui ne verra finalement jamais le jour, sous-titré « Petit manuel de survie pour vivre heureux dans un monde déboussolé. » J’y ai engouffré des mois de recherche et de travail, beaucoup de passion et des dizaines de rencontres riches d’enseignement. Mais j’ai désormais d’autres projets plus urgents (lancer une nouvelle aventure entrepreneuriale en prolongement de mon expérience de sept années passées à explorer le monde et l’humanité), ainsi que d’autres projets d’écriture, aventure pour le moins incongrue dans un monde où de moins en moins de gens lisent et où Chatgpt devient le compagnon-écrivain préféré d’un nombre grandissant d’humains. Là question « Pourquoi écrire ? » devient plus légitimes que jamais. On n’aurait envie de rajouter « À quoi bon? ». On pourrait répondre comme Samuel Beckett « Bon qu’à ça ! », mais sans doute suis-je plus du côté de Gabriel Garcia Marquez qui répondit, tout auréolé de millions d’exemplaires vendus et d’un prix Nobel de littérature: « J’écris pour que mes amis m’aiment davantage. » Alors, dans l’espoir qu’il y ait encore quelques amis lecteurs qui s’égarent sur ce blog, voilà un début de réflexions pseudo-philosophiques sur les temps qui courent…

J’étais sur le chemin de retour du Kazakhstan où je venais de passer cinq mois à sillonner le pays, dont deux mois de solitude totale dans l’extrême-Est, près de la triple frontière qui sépare la Chine, la Russie et son ancienne province, le pays des Kazakhs. J’avais rejoint la capitale, Astana pour prendre un vol jusqu’à Istanbul. Profitant du temps que j’avais à revendre pour me reconnecter lentement avec les soucis de l’Occident, je prévoyais de rejoindre la France par le train depuis la Turquie. D’Istanbul, le réseau ferré me conduirait jusqu’en Hongrie, Budapest, en passant par la Bulgarie, Sofia, puis la Serbie, avec une halte à Belgrade. De Budapest, un train me mènerait jusqu’à Paris, via une connexion à Zurich. Ce long parcours me laisserait amplement le loisir de lire et de rattraper les nouvelles du monde que j’avais volontairement occulté durant cette longue pause bienfaisante. 

Je pris connaissance des changements politiques qui étaient survenus durant mon absence.

Aux dernières élections françaises, un gouvernement de coalition nationale avait été constitué après la victoire surprise d’une femme de 42 ans. Issue de la société civile, celle-ci avait passé l’essentiel de sa vie professionnelle dans l’humanitaire, dirigeant avec succès plusieurs ONG internationales. Elle avait surgi dans le paysage politique français, appelée à la tête du parti centriste. Profitant de la faillite d’idées nouvelles et de propositions irréalistes des partis traditionnels, elle avait été élue sur un programme d’inspiration écologique et social, qui reposait sur une véritable vision sociétale, bien plus pragmatique et moderne que les mesures caricaturales défendues par les parties extrémistes. A la surprise générale, elle avait remporté l’élection suprême avec un résultat sans appel de 57% des votes. Nul doute que l’incroyable série de catastrophes naturelles qui survint, partout sur la planète, durant les six mois précédant l’élection présidentielle, engendra une véritable prise de conscience de la part de nos concitoyens, sonnant en quelque sorte la fin de la récréation néolibérale et mettant tout un chacun face à l’urgence de trouver des solutions concrètes, solidaires et de grandes ampleurs afin de construire dans les meilleurs délais un monde plus durable et plus juste. 

Ce qui est fascinant dans l’aventure consistant à s’extraire du monde en se réfugiant dans une sorte de retraite spirituelle, au cœur d’un des lieux les plus isolés de la planète, c’est qu’on se tient totalement éloigné des affres de la civilisation moderne, ignorant pour un temps les misérables et cyniques intrigues de nos semblables. Ce n’est qu’en revenant à la civilisation, dans ces trains qui me ramenaient lentement vers les réalités du monde, que je pris connaissance de l’amplitude des évènements qui eurent lieu en mon absence. Une attaque terroriste synchronisée de grande ampleur, regroupant plusieurs milliers de pirates informatiques, répartis dans une vingtaine de pays, avait paralysé durant une quinzaine de jours tout le système financier mondial, rendant impossible l’ensemble des transactions monétaires internationales, ce qui eut pour conséquence le blocage de la plupart des économies occidentales, engendrant par ricochets l’effondrement d’une centaine d’institutions bancaires de premier plan, neutralisant 40% du commerce international et faisant s’effondrer le PIB mondial de plus d’un tiers. À ces attaques coordonnées qui révélèrent l’extrême fragilité de nos systèmes informatiques, renvoyant une grande partie de l’humanité à une forme de troc, coïncidèrent également plusieurs intrusions non-détectées dans les systèmes de réseaux énergétiques de grands pays soi-disant développés (piratage de centrales nucléaires, de centrales hydro-électriques et de réseaux de distributions nationaux), plongeant dans le noir et immobilisant, durant plusieurs jours, plus d’une trentaine de capitales ou grandes métropoles en Europe, aux Etats-Unis, en Chine, au Japon et en Corée du Sud. 

Le choc psychologique sur la population mondiale et la prise de conscience qui s’ensuivit eurent visiblement des conséquences majeures sur les opinions publiques. En 2024, quasiment la moitié des pays de la planète était amené à voter, notamment dans les grandes démocraties, ce qui eut des effets dévastateurs pour tous les régimes en place qui spéculaient jusqu’alors sur leur réélection et sur les perspectives du business as usual !

Et comme si la planète n’attendait plus qu’un signe des hommes pour s’ébrouer et bouleverser l’ordre bien établi de la modernité à bout de souffle, 2024 cumula des catastrophes climatiques d’ampleurs inégalées jusqu’alors. Des milliers d’incendies incontrôlables ravagèrent des millions d’hectares de forêt primaire au Brésil, aux Etats-Unis, en Russie et dans le Nord Canadien. L’éruption volcanique du Vésuve dévasta en une nuit plus d’un tier de la ville de Naples, provoquant la mort de 18.000 personnes. Une vingtaine de volcans majeurs de la cordillère des Andes, d’Asie et du Nord de l’Europe se réveillèrent également, engendrant des dégâts considérables d’ordre matériel. L’Amérique et les Caraïbes enregistrèrent une série de méga-tornades et d’Ouragans d’une puissance inégalée jusqu’à présent, déclenchant l’état d’urgence dans de très nombreux territoires, dénombrant des dizaines de milliers de sans-abris. Les pluies torrentielles et ininterrompues qui s’abattirent sur le Nord du continent Sud-Américain, en Asie, et en Extrême-Orient engendrèrent un nombre considérable de réfugiés climatiques auquel la plupart des gouvernements furent incapables de porter secours de manière satisfaisante. Enfin, l’année 2024 fut l’année de tous les records en termes de température, ce qui finit par convaincre la plupart des plus rétifs climatosceptiques que quelque chose ne tournait désormais plus rond dans l’équilibre climatique planétaire. Visiblement, la terre-mère s’était invité sans manière dans les élections et contribua fortement à rebattre les cartes des régimes politiques, dans de nombreux pays autour du monde. Presque partout, les citoyens, les activistes, les organisations non-gouvernementales et les hommes de bonne volonté, soucieux des générations futures, s’unirent pour chasser du pouvoir les dirigeants qui s’étaient contentés depuis trop longtemps, de beaux discours sans jamais véritablement agir pour le salut de leur peuple. 

Même la Chine, qui enregistra en juin un séisme inattendu de 8 degrés sur l’échelle de Richter, provoquant l’effondrement du barrage des Trois Gorges et l’engloutissement consécutif d’une centaines de villages et de métropoles de bonne taille, sur des dizaines de milliers de km², dut subir les conséquences de ce réveil du vivant et des défenseurs de la Nature. Xi Jinping et sa clique furent renversés après cinq mois de soulèvement populaire. Si le parti communiste demeura en place, on vit arriver au pouvoir une toute nouvelle génération de dirigeants chinois qui mirent rapidement en œuvre des mesures visant à une plus grande démocratisation du pays, à un renforcement de la coopération internationale et prirent des décisions visant à un assouplissement du contrôle de sa population et de la doctrine coercitive du Parti.

Partout autour du Globe, le sursaut démocratique et écologique accéléré par les évènements climatiques déclenchèrent une réaction en chaîne, balayant les dictatures illégitimes comme de simples fétus de paille. L’arrêt officiel du soutien du gouvernement chinois à l’égard de Kim Jong-un fut l’élément déclencheur d’un soulèvement populaire tant attendu en Corée du Nord. En à peine deux mois, avec l’aide de la Corée du Sud et le revirement de l’armée, le peuple renversa cette dictature d’un autre âge et fit ses premiers pas vers un régime démocratique. 

Durant mes séances de rattrapage de l’actualité mondiale particulièrement fournie, je notais aussi l’issue des élections européennes qui avait déjoué tous les pronostics et sondages pré-électoraux. Contrairement à l’avènement attendu d’une majorité de députés d’extrême droite ou ultra-libéraux au parlement européen, les électeurs ont choisi dans un élan de sagesse collective d’installer une large majorité d’élus démocrates, fortement sensibilisé aux enjeux environnementaux et à la lutte contre les inégalités. Les nouveaux dirigeants européens, représentants le plus grand marché économique au monde, se sont révélés rapidement pragmatiques et audacieux dans les choix majeurs qu’ils ont engagés dès le début de leur mandature. Visiblement, le temps des belles paroles et des tergiversations tactiques étaient révolus. Face à l’urgence des enjeux planétaires, l’heure était à l’action et l’Europe, par exemplarité et par son poids pouvait entraîner de nombreuses autres nations derrière elle, dans l’adoption de mesures vertueuses et bénéfique à l’échelle mondiale. 

De nombreuses mesures furent prises et déployées dans un esprit de consensus et avec une agilité peu coutumière de l’imposante machine européenne. Des règlementations drastiques furent adoptées pour endiguer l’hyper-financiarisation de l’économie, le rôle des lobbies, renforcer la lutte contre la corruption, la fraude fiscale, les mafias et réseaux criminels. L’Europe décida d’une fin programmée de l’utilisation de la chimie dans l’agriculture et de réguler les pratiques du complexe agro-industriel. Un vaste plan, assorti de financements ambitieux fut mis en place concernant l’agriculture régénérative et la réindustrialisation du continent. Visiblement, l’heure de la globalisation effrénée avait sonnée et n’était plus compatible avec les enjeux environnementaux devenus la priorité absolue. Il fut mis en œuvre un grand plan européen visant à relocaliser des activités économiques, à favoriser la préférence européenne, et à restaurer des secteurs participant à l’économie de la vie (santé, éducation, gestions des ressources naturelles, protection des territoires, transports publics, vie démocratique…)

La France ne fut pas en reste et s’illustra souvent sur des mesures porteuses d’avenir. Elle fut le premier pays à délaisser l’indicateur économique que constitue le PIB et instaura une mesure du bonheur de la population. La création de communautés solidaires fut encouragée dans tous les territoires, afin de lutter contre la désertification et pour désengorger les métropoles. On décida de ré-ensauvager le pays en créant, à l’image du Costa Rica d’immenses réserves naturelles et des sanctuaires marins pour réinstaurer la biodiversité si nécessaire à nos vies. 

L’enseignement scolaire fut totalement remodelé afin de favoriser des matières plus humanistes, capitalisant sur les talents des futurs étudiants. L’enseignement civique, les valeurs démocratiques et humaines, les qualités personnelles et la créativité, le renforcement des matières de bases comme les mathématiques, le français et la philosophie, constituèrent les piliers éducatifs de ce monde à réinventer. Des efforts conséquents furent portés pour simplifier les textes de lois devenus incompréhensibles, pour alléger la règlementation en tout genre devenu un véritable carcan social et économique, réduisant au passage le poids de la bureaucratie et l’importance donnée à la technocratie, afin de retrouver une société plus agile, plus pragmatique et infiniment plus humaine.

Très franchement, j’avais hâte d’arriver et d’aller flâner dans les rues de Paris. J’imaginais l’appel d’air et la légèreté que de telles réformes avaient dû engendrer pour les citoyens, retrouvant une certaine joie de vivre et un enthousiasme partagé dans cet élan collectif pour une société plus solidaire. J’avais lu que la capitale était devenue la quatrième ville la plus verte au monde avec de vaste espaces arborés et 40% des toits d’immeubles végétalisés…

C’est à ce moment-là que j’entendis un son récurrent que je connaissais bien. L’alarme de mon téléphone devenant trop insistante, j’ouvris lentement les paupières et m’extirpai difficilement de mon sommeil. Tout cela n’avait été qu’un rêve et je découvris malheureusement que rien de tout cela ne s’était réellement passé. J’étais à Lyon, sur le canapé d’un appartement où je me remettais lentement des séquelles d’un accident de moto, survenus quelques mois auparavant à Buenos Aires. 

Il y a des matins plus amers que d’autres, quand les rêves sont plus beaux que la réalité et que l’on prend conscience, avec une tasse de café fumant entre les mains, que l’essentiel du combat est encore devant nous !

Lorsque je suis revenu en France à l’été 2023, mettant sur pause ma vie nomade et mon périple ininterrompu autour du monde débuté cinq années auparavant, j’en ai profité pour faire le plein d’amitié et j’ai revu des dizaines de personnes, allant vivre chez les uns ou chez les autres. J’avoue qu’il m’a fallu quelques jours pour me réacclimater à la vie parisienne, pour retrouver mes marques et mes réflexes, me sentant curieusement plus étranger à Paris que dans tous les territoires que j’avais traversés et les villes dans lesquelles j’avais vécu durant ces années. C’est un sentiment étrange de se sentir davantage chez soi à l’autre bout du monde, entouré d’inconnus, plongé dans l’imprévu de chaque journée, ne vivant que de rencontres de circonstance, rendues plus intenses par le fait même qu’elles sont éphémères et dénuées d’enjeux ou d’espérance excessive. J’avais quitté depuis belle lurette ce monde parisien qui m’apparut soudainement plus fermé, plus égocentré et plus triste que la plupart des contrées africaines ou sud-américaines que j’avais patiemment sillonnées. Il me fut difficile de savoir si je m’étais métamorphosé, sans m’en apercevoir, au fil du voyage au long cours, qui rabote fatalement tous les préjugés, les habitudes et les préoccupations matérielles ou si la France, ce pays que je connaissais bien, avait lui-même changé. 

Bien sûr, les retrouvailles familiales et amicales furent fortes et émouvantes, mais je conservais toujours une certaine distance, une part d’étonnement à écouter mes amis me conter leur existence et leurs problèmes, identiques à ceux que j’avais décidé de laisser derrière moi, cinq années auparavant, après m’être séparé de tout bien matériel, pour voyager léger, renonçant aux verbes Avoir ou Paraître, pour n’habiter désormais que les verbes Être ou Faire. M’étant libéré de toute obligation, j’avais eu le privilège de rencontrer des centaines de personnes dont ce livre de portraits n’offre qu’un piètre échantillon. Je m’était frotté à d’autres cultures, d’autres visions du monde, d’autres préoccupations et conditions d’existence. Profitant d’un temps résolument libre, j’avais enrichi chacune de mes journées solitaires en les peuplant de lectures de centaines d’œuvres et articles, d’écoutes d’innombrables podcasts, de visionnages de documentaires ou de conférences en ligne, de réflexions personnelles qui se matérialisèrent finalement dans mes deux précédents ouvrages. J’avais soif de découvrir le monde dans tous ses aspects pour mieux le comprendre, pour témoigner et sans doute pour inspirer ceux qui me firent l’amitié de lire mes livres ou mes chroniques régulières. J’avais finalement satisfait une bonne partie de cet insatiable appétit de connaissances, au fil de ces soixante mois et des plus de cent mille kilomètres parcourus en Océanie, en Afrique australe et en Amérique Latine. 

Une fois passés les premiers étonnements que je viens d’évoquer, ma parenthèse estivale fut émaillée de nombreuses et profondes conversations au milieu du tintement des verres de l’amitié et des fêtes de retrouvailles, de ces échanges qu’aurait pu avoir un anthropologue en herbe découvrant une nouvelle tribu, qui fut pourtant jadis la sienne. Revivre en France, qui plus est dans une grande ville, me paraissait désormais impossible. Le frisson de l’aventure et l’excitation qu’engendre une immense liberté d’actes et de mouvements me manquaient trop. Je n’étais plus fait pour la sédentarité, pour un agenda contraignant ou pour des désirs de possession et de consommation effrénée. L’oiseau migrateur obligé de rentrer dans sa cage en aurait perdu ses plumes et, au passage, sa plus prolifique : celle de l’écriture, ainsi que son goût de la poésie. 

J’avais eu la chance de voir l’humanité sous une infinité de nuances, de constater l’état de dégradation de notre planète et de prendre conscience de l’urgence de la situation, sous toutes les latitudes. Au cours des dizaines de conversations qui égrenèrent mon été, je réalisais combien les gens avaient une vision partielle, diluée et quelque peu distante des grands problèmes du monde.

Très rapidement je fus éberlué par les avis tranchés ou au contraire par l’ignorance dans lesquelles nombre de mes relations semblaient camper. Si on me demandait de résumer, je dirais qu’un tiers des gens m’opposait un profond déni, se satisfaisant souvent de théories complotistes. Un autre tiers exprimant une sorte de conscience molle, vite effacée par le désir de ne rien changer à leur mode de vie ou à leurs engagements personnels, attitude sans doute causée par une vie confortable, de bonnes situations et des habitudes solidement ancrées dans leur schéma de pensée. Restait un petit tiers de mes interlocuteurs qui manifestait une prise de conscience assez juste de la mesure des problèmes qui nous attendaient collectivement, mais qui paraissaient individuellement touchés du syndrome que j’appelle le « Allez ! Encore un petit peu », remettant à plus tard les décisions ou arguant qu’à notre niveau, on ne pouvait pas faire grand-chose. Une poignée seulement semblait particulièrement concernée et inquiète quant à l’avenir, mais ressemblaient à des lapins tétanisés, éblouis par les phares d’une voiture, vraisemblablement victimes d’éco-anxiété ou bien décidés à s’extraire du délabrement du monde en allant se réfugier bien loin des insolubles problèmes qui s’annonçaient un peu plus chaque jour. 

Mais pour relativiser les choses et ne pas paraître trop sévère à l’égard de mes amis qui vivent en Occident, sans doute convient-il de préciser que j’ai observé partout, dans la trentaine de pays où j’ai vécu, ces trois mêmes réactions face aux menaces auxquelles nous sommes collectivement confrontés. Trois attitudes classiques chez tous les mammifères, dont nous sommes l’espèce la plus prédatrice et dangereuse, qui consiste face au danger à combattre courageusement, à fuir inutilement dans l’illusoire espoir d’en réchapper ou à mettre la tête dans le sable en espérant que le pire finisse par disparaître ou par se régler comme par magie. Face aux dérèglements climatiques de grande ampleur, à la généralisation fulgurante de l’Intelligence Artificielle dans toutes les strates de la société et à la montée de la violence dans de multiple parties du monde, pas sûr que l’autruche ait encore de beaux jours devant-elle !

L’ensemble de ces constats a eu le mérite de me remettre en mémoire une question existentielle que j’avais formulée lorsque j’avais une vingtaine d’années, alors que je faisais mes premiers pas dans l’écriture. Cette question m’a taraudé de manière récurrente durant plusieurs décennies et je n’ai jamais véritablement cherché à y apporter une once de réponse, ayant vraisemblablement d’autres chats à fouetter, accaparé par l’entrepreneuriat et un désir égotique de me faire une place au soleil dans la grande comédie humaine. Mais désormais, allégé de tant de fardeaux et pouvant me consacrer à comprendre avec un peu plus de justesse l’état du monde, cette question lancinante s’impose avec la nécessité impérieuse d’y répondre :

Que voient les autres ?

À cette interrogation philosophique sans réponse, à moins d’en fournir huit milliards en interviewant chaque habitant de cette planète, je ne pouvais apporter qu’une suite infinie de points d’interrogation, tout en ayant conscience qu’elle était fondamentale pour comprendre nos comportements, décrypter les motivations qui sous-tendent nos actes les plus divers et pour expliquer les raisons pouvant justifier les décisions que nous prenons à titre individuel, à quelque étage de la pyramide sociale où nous nous trouvions. Chacun de nous est le résultat de sa vision des choses et de ses actes quotidiens. Le regard que nous portons sur les autres et le monde détermine nos courageux engagements ou nos petites lâchetés. En tirant le trait, il n’est pas inexact de penser que nos décisions collectives, au sein d’une ville, d’une organisation ou d’une nation sont le fruit de l’addition et du jeu dynamique qu’engendrent nos choix de vie. Cela est valable dans l’intimité de notre existence personnelle mais également à l’échelon globale d’une société qui sera, par la somme des volontés individuelles, plus ou moins juste, humaine ou durable. Notre vision du monde, nos croyances, nos peurs, nos rêves et nos espoirs transformés en actes concrets, additionnées à des millions d’autres, déterminent partout dans le monde, au niveau local ou global, des élections, des stratégies d’entreprises ou des décisions gouvernementales. Un peuple de résistants libres et courageux ou une masse de citoyens éclairés n’aura, de toute évidence, pas le même destin qu’un troupeau de moutons mené à l’abattoir par un berger obnubilé par l’appât du gain immédiat ou animé par un cynisme de courte vue. 

Tout ceci ouvre un vaste champs de questionnement sur des sujets philosophiques déterminants à l’heure de décider ou d’agir. Qu’est-ce que la réalité ? Ai-je une vision juste de ce monde devenu infiniment complexe, dans lequel j’épuise mes jours ? Comment être lucide et honnête dans le regard et le diagnostic que je porte sur le monde qui m’entoure ? Suis-je d’une intégrité absolue avec mon entourage, qu’il s’agisse de ma relation avec les êtres que j’aime, avec mes collègues de travail, avec mon patron, avec les élus politiques qui nous dirigent ou tout bonnement avec l’inconnu que je rencontre et avec lequel je lie conversation ? Comment approcher au plus près la « réalité vraie » de la société, pour la voir tel qu’elle est, dans une version brute et exacte des faits tels qu’ils se sont produits ? Et nous voilà soudainement projeté dans les chaussures d’Albert Londres, et obligé de jouer les grands reporters, de peser le pour et le contre, de vérifier nos sources, et de s’interroger sur les intérêts sous-jacents de ce qu’on lit ou apprend par le bouche à oreille.

Bien sûr, dans cette question d’un jeune homme de vingt ans, il y a l’ombre du doute salutaire qui doit nous animer intimement. Avant de savoir ce que voient les autres pour comprendre pourquoi ils agissent ainsi, il est primordial de savoir ce que je vois et de qui suis-je la voix lorsque je m’exprime, dans le mille-feuille inextricable de mes identités et de mon histoire personnelle. 

Ne suis-je pas l’objet d’une distorsion de jugement, engendrée par ma culture, ma situation et mes origines sociales, le jeu des identités diverses qui me définissent, sans compter mes convictions, mes opinions, mon degré plus ou moins grand d’ouverture d’esprit, par mes lectures ou mes sources d’information, et par des centaines d’autres facteurs qui peuvent me conduire à prendre des vessies pour des lanternes, à réagir sans réflexion, à décider sous le coup de l’émotion ou pour masquer mon ignorance des choses ? En tirant le fil de la pelote de cette question anodine « Que voient les autres », on prend soudainement conscience de la complexité des choses et des situations qui devraient nous conduire à davantage d’humilité et de prudence, dans nos prises de position publiques et nos opinions si vite placardées sur les réseaux sociaux.

Mais ce phénomène concernant la véracité et la justesse des informations sur lesquelles nous fondons individuellement nos opinions, notre jugement et en définitive notre vision du monde n’est rien face aux dangers qui nous guettent avec la prolifération des fausses informations (fake news et deep fakes) dont le développement exponentiel est rendu possible par les progrès fulgurants de l’Intelligence Artificielle, ainsi que par l’utilisation massive et exponentielle que nous en faisons. La production automatisée des images, de la voix et des données qui circulent déjà par milliards sur internet ouvre une voix royale à toute les manipulations de l’opinion publique, campagnes de désinformation, et escroqueries en tout genre. Influencer l’électorat pour changer la donne d’une campagne électorale, nuire à la réputation de personnes ou d’entreprises, générer des mouvements sociaux, voire susciter des troubles géopolitiques pouvant déclencher des opérations militaires, voilà quelques exemples du florilège de dommages auxquels l’humanité est déjà en droit de s’attendre. En 2013, bien avant l’avènement de ChatGPT et la kirielle d’autres plateformes d’IA, un faux tweet signalant une explosion à la Maison Blanche fit perdre, en quelques heures, au marché financier plus de 130 milliards de dollars de capitalisation !

L’IA, par sa vitesse d’adoption et le manque de discernement dont font souvent preuve les internautes, constitue du pain béni pour les réseaux complotistes ou criminels et les groupes d’intérêts malveillants, qui plus est, dans un monde ultra-connecté aux réseau sociaux (plus de 60% de la population mondiale les utilisent quotidiennement).

En 2018, des chercheurs du MIT, ont démontré que les fausses nouvelles se répandent six fois plus vite et à plus grande échelle que de vraies informations. L’étude démontre que, par son caractère original, la fake news suscite chez les utilisateurs de réseaux sociaux, des émotions primaires (la colère, la peur, le dégoût ou la surprise) qui les incitent à réagir dans l’instant et à partager le contenu avec leur entourage. Et c’est encore plus marqué pour les informations dans le domaine politique, que pour des mensonges de catastrophes naturelles, de terrorisme ou de légende urbaine. Bref ! Les hommes sont ce qu’ils sont et le futur devra composer avec nos misérables travers.

L’humain étant résolument accroc au sensationnel, à l’instantanéité et à l’émotionnel, nous entrons donc de plein pied et plus vite qu’on ne le croit dans l’ère de la Post-vérité. Nul doute que les véritables médias et agences de presse ont du pain sur la planche et que les vrais journalistes d’investigation ne vont pas être remplacés de sitôt par des robots informationnels. Le recoupement des faits et la certification de la réalité vont devenir de précieux services et des remèdes primordiaux dans cet univers virtuel de faux-semblants et de rumeurs infondées. Face au déluge qui nous attend, faut-il y voir un signe néanmoins positif et un encouragement au doute, à la tempérance ou à la prudence, trois qualités sur lesquels repose la recherche de la vérité et dont il faudra faire preuve ?

S’il est légitime de s’interroger sur la nature de nos opinions et sur la justesse de nos pensées, d’essayer de comprendre l’Autre dans toutes les dimensions de son altérité, qui plus est dans un monde qui semble perclus d’antagonismes et d’opinions toutes faites, nous serions tous bien avisés de faire davantage appel à la culture et à l’histoire pour retrouver des repères et constater que nos questions sont anciennes et que des générations de philosophes, d’écrivains, de scientifiques ou de sages nous ont devancé. Ils ont en leur temps et à leur manière répondu à toutes les interrogations qui jalonnent notre chemin spirituel. Il serait étonnant que sur les cent milliards d’individus qui ont vécu sur cette planète et qui nous ont précédés, nous soyons les premiers à être confrontés au mystère insondable de l’humain, du vivant et de l’Univers. Sans doute serions-nous clairvoyants de plonger plus souvent dans notre longue histoire ou dans notre foisonnante littérature afin d’affiner nos jugements, de réfléchir avant de parler ou d’émettre un avis, qui plus est lorsqu’il s’agit de condamner l’Autre sur sa simple apparence ou en nous fiant à nos pulsions qui s’avèrent des préjugés, des réactions impulsives fondées sur toutes les choses que nous ignorons de lui. 

A titre d’exemple, un ancien conte soufi raconte l’histoire suivante :

A la porte d’une ville, se tenait un vieil homme assis. 

Un étranger arriva, le salua et lui dit :

« C’est la première fois que je viens ici. Je viens de loin. Comment sont les gens qui vivent dans cette ville ? »

Le vieil homme lui répondit par une question : « Comment étaient les gens dans la ville d’où tu viens ? »

  • Ils étaient égoïstes et méchants. C’est la raison pour laquelle je suis parti, répondit l’inconnu plein de hargne.

Le vieillard lui répondit : « Eh bien les gens ici sont les mêmes. »

Un peu plus tard, un autre étranger s’arrêta devant le vieux sage et lui posa la même question.

  • Je viens de parcourir une longue distance. Je suis fatigué. Peux-tu me dire comment sont les habitants de cette ville ?

Le vieil homme lui posa la même question : « Dis-moi mon ami, comment étaient les gens qui vivaient dans la ville d’où tu viens ?

Plein d’entrain, le voyageur lui répondit : « Ils étaient bons et accueillants. Je m’y suis fait des amis, mais je suis triste maintenant de les avoir laissés ! »

« Eh bien ils sont pareils ici… » lui indiqua le vieux sage.

Non loin de là, un marchand qui donnait à boire à ses chameaux, s’approcha avec un air désapprobateur et s’adressa au vieil homme : « Comment peux-tu te permettre de donner deux réponses radicalement différentes à la même question » ?

Le vieux sage lui sourit et dit : « Chacun porte en lui sa vision du monde et son propre univers. Il trouvera ce dernier partout où il va. Celui qui n’a rien trouvé de bon dans son passé, ne trouvera rien de bon ici non plus. Celui qui s’est fait de bons amis dans une autre ville, trouvera ici de bons et fidèles amis aussi. Ouvre ton cœur, change ton regard sur les autres et le monde changera. » 

Il semble que ce conte soufi ait été tiré de l’oubli par Robert Ingersoll, un prédicateur presbytérien et abolitionniste américain du 19ème siècle. Ce qui me semble intéressant dans cette histoire pour le moins inspirante, c’est de me demander qui je suis, des six personnages impliqués, lorsque je colporte ce conte ici. Car pour être parfaitement honnête, nous sommes tous faits de contradictions, paradoxaux selon les circonstances de notre vie ou les phases changeantes de notre existence. Suis-je le vieux sage à l’entrée de la ville, le premier voyageur acariâtre, le second résolument jovial, le chamelier inquisiteur, ou bien Robert Ingersoll l’exhumateur de sagesse ou simplement moi-même, l’écrivain-voyageur qui tente d’ouvrir les cœurs et de raviver la flamme d’humanité en chacun de mes lecteurs ?  

Avatar de Inconnu

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « Que voient les autres…? »

  1. Très beau texte, très inspirant. Je me retrouve tout à fait dans le décalage que vous ressentez de retour en France. C’est ce qui me permet de réaliser finalement à quel point quitter sa bulle de confort et partir ailleurs, loin et longtemps est nécessaire pour mieux comprendre l’autre, soi-même et le monde, même si ce travail ne se termine jamais et que du coup, paradoxalement, on ne se sent plus vraiment en osmose avec ceux dont on s’est éloignés, mais plus vrai dans notre relation avec eux. Et puis échapper à l’emprise des informations anxiogènes, reprises en boucle, aux certitudes et préjugés des uns et des autres, inclu soi-même, quel pied, une renaissance très rafraîchissante. J’attends le prochain texte avec impatience, comme à chaque fois d’ailleurs 😉 (Bravo aussi pour le choix des photos !). Frantz

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire