« L’arbre qui pousse le plus lentement du monde, c’est l’arbre généalogique », me dis-je en observant les quelques arbustes qui s’échinaient à croître dans le minuscule jardin de cette villa dubaïote.
Combien de temps a-t-il fallu entre le moment où une graine, plantée de main d’homme dans cette terre aride et inhospitalière, a pu accueillir enfin le chant d’un oiseau, venu se percher sur l’une de ses branches ?
A dire vrai, j’étais quelque peu dépité par les quelques mètres carrés de pelouse synthétique, digne d’un terrain de golf artificialisé, qu’un employé sri lankais venait entretenir chaque matin armé d’une souffleuse, pour chasser les quelques feuilles qui avaient oser s’échouer sur ce bout de moquette en plastique vert. Elles avaient succombé par dizaine, sans doute éreintées par la fournaise qui s’emparait de la ville chaque jour, dès milieu de matinée.
Tout en fumant mon cigare de bon matin, avant que la température ne me repousse vers des lieux climatisés et plus respirables, j’admirais l’opiniâtreté de ces petits arbres qui s’échinaient à s’élever, à croître coûte-que-coûte, avec un ostensible penchant vers la droite. Que fuyaient-ils en prenant ainsi leurs branches à leur cou ? Où cherchaient-ils à aller, dans cette hésitation évidente entre l’élévation verticale et la fuite horizontale ?
J’observais longuement les efforts que ces arbrisseaux avaient dû déployer pour multiplier ainsi le nombre de leurs branches. Je me demandai pourquoi, tandis que l’une filait vers le ciel droite comme un i, sans le moindre doute sur sa vocation céleste, comme si le tronc avait reconnu en elle une digne héritière capable de tutoyer les Dieux, sa sœur voisine se perdait en circonvolutions, en hésitation évidente quant au sens qu’il fallait qu’elle donne à sa vie, cherchant à s’échapper à l’horizontal comme une brebis galeuse répudiant sa propre famille ou attirée par d’autres horizons. En ce sens, je ne peux guère la blâmer…
Je me demandais si c’était une affaire de tempérament ou de destinée. La première étant appelée naturellement à l’élévation spirituelle tandis que la seconde, rechignant à l’effort qu’il faut déployer pour se relever chaque jour, préférait une vie plus terre-à-terre. Dans ce même arbre généalogique, l’une des branches était vouée à jouer la fille de l’air, non sans une certaine rectitude ressemblant à un garde-à-vous en hommage à la lignée de branches l’ayant précédée, tandis que l’autre, plus florentine dans son approche, empreinte d’un évident esprit de liberté, s’ingéniait à faire diversion, à croitre en zig-zag. L’une grandissait en ligne droite, avec un sens de la régularité helvétique, comme un tronc d’eucalyptus qui ignore son destin de pâte à papier ou de salon de jardin. L’autre se contentait d’explorer les environs, rêvant secrètement d’un Tarzan qui viendrait épouser son esprit de liane.
J’aurais adoré partager quelques volutes de cigare avec un ami botaniste pour trouver réponse à toutes les questions qui jaillissaient dans mon esprit, à regarder ainsi le film de la vie se jouer sous mes yeux, en un ralenti infini sur la toile blanche de ce mur. J’étais sans le savoir, l’invité d’honneur, assis aux premières loges de la première exposition mondiale d’arbres généalogiques.
Alors, pour évoquer plus brillamment que moi, les quelques considérations existentielles qui m’ont occupé durant cette courte matinée, à observer la vie se dérouler à la vitesse d’un arbre, cet être vivant quelque peu perdu dans ce monde où tout n’est plus que vitesse, multitâche, rentabilité immédiate ou instantanéité, bref ! au milieu de cette forêt de gros mots dans laquelle j’aime prendre tout mon temps (ma manière à moi de préférer militer que limiter 😉 je vous laisse avec quelques considérations philosophiques qui ont illuminé mes récentes journées. Puissiez-vous en être inspiré(e) et quel que soit la direction de votre branche, en profiter pour faire une pause. C’est l’occasion offerte à la branche de produire une belle et nouvelle feuille !
“Mon père disait toujours : « Dormir tôt et se lever tôt rend l’homme sain, riche et sage. »
Les lumières s’éteignaient à 8 heures du soir chez nous, et nous nous réveillions à l’aube avec l’odeur du café, du bacon grillé et des œufs brouillés.
Mon père a suivi cette routine toute sa vie et est mort jeune, fauché, et, je crois, sans grande sagesse.
Je tiens à vous informer que j’ai rejeté ses conseils, et je dors maintenant tard et me réveille tard. Maintenant, je ne dis pas que j’ai conquis le monde, mais j’ai évité de nombreux embouteillages matinaux, surmonté quelques dangers courants et rencontré des gens incroyables et merveilleux.
L’un d’eux, c’était moi – une personne que mon père n’a jamais connue.”
Charles Bukowski
Dans une interview, l’écrivain islandais Jon Kalman Stefasson fit cette réponse à la question qui lui était posée : La question de l’identité est justement centrale dans ce livre.
« Oui car si on ne se connaît pas, ou qu’on n’a pas le courage de se regarder en face, on va se planter dans la vie. Difficile d’accepter ses bons et ses mauvais côtés, mais nous formons un tout. Idem avec les Nations. Si elles oublient les parts peu glorieuses de leur Histoire, elles leurs reviendront à la figure. Aussi doit-on se remémorer les guerres pour éviter qu’elles se reproduisent. Connaître son identité est d’ordre vital, sinon on peut sombrer dans l’alcool, le malheur, Netlix ou les réseaux sociaux. Le narcissisme a toujours existé, mais il semble désormais difficile d’échapper à soi. La littérature peut nous y aider, c’est même l’un de ses buts. Cette merveilleuse compagne nous offre la beauté et la sagesse, mais elle suscite aussi des interrogations. Parfois, les questions sont plus importantes que les réponses. La vie n’est jamais finie… On évolue avec les années, les expériences, l’entourage et le monde. »
Enfin, L’incontournable Christian Bobin, dont la branche la plus haute atteint désormais l’au-delà des nuages, nous lègue ces quelques mots, lors d’une interview de 2014 sur France Culture :
« Si vous commencez vraiment à regarder les gens vous êtes cuits. Vous êtes fichus parce que vous allez être bouleversé pratiquement à chaque fois. Et vous allez perdre tout jugement, vous allez même quitter les rivages fleuris et bien ordonnés, des jardins à la française de la morale. Vous allez quitter tout cela et vous allez entrer dans un abime de perplexité. Moi je suis fait de ceux que je rencontre. Je suis fait aussi de mes parents c’est évident. Je suis fait de tout, même de leur manque, même de leur faille. Et c’est par ces failles aussi que, sans doute, j’ai vu la lumière. »





Et parce qu’on ne connait pas un être, tant qu’on ne l’a pas vu dans ses heures ombrageuses, voici la même bande qui nous démontre, au soleil couchant, de quel bois ils se chauffent, après une journée exténuante de chaleur. Température ressentie avoisinant les 45 degrés…




