10 sur 10 !

Depuis des siècles, les immenses steppes de Mongolie résonnent du pas des chevaux sauvages et du vent tout aussi sauvage dans les herbes hautes. Ici, dans ces territoires à perte de vue, où aucun homme n’a jamais eu l’idée de clôturer quoi que ce soit, d’inventer des barrières pour revendiquer un quelconque pré-carré, on sait depuis des lustres que la vie est mouvement et que la survie repose sur le collectif. C’est ainsi que le peuple mongol a conservé, envers et contre tous les soubresauts de la modernité, un mode de vie ancestral : le nomadisme. 

Ce choix n’est ni une errance ni un hasard, mais l’expression d’une sagesse millénaire. Tout nomade sait que la terre est fragile, que ses ressources sont précieuses, et que seule une migration réglée au rythme des saisons permet à l’herbe de repousser, au bétail de prospérer, et à l’homme de continuer d’habiter ce monde sans l’épuiser. N’aurions-nous pas quelques leçons à retenir de ces peuples raisonnables qui vivent en harmonie avec le vivant.

La Mongolie est une mosaïque de peuples. Les Khadlkhas, majoritaires, perpétuent encore les rituels de leurs ancêtres des Monts Khangaï. A l’Ouest vivent les Oïrates, au Nord les Bouriates, et les Kalmouks ont essaimé plus loin. Ces grandes familles ethniques trouvent leur origine dans l’unification opérée par Gengis Khan, qui transforma les rivalités locales en une force commune. Aujourd’hui encore, le souvenir de cette cohésion résonne dans les grandes fêtes, comme lors du Tsagaan Sar, le nouvel an mongol, où les familles se rassemblent pour célébrer leurs racines.

Être nomade en Mongolie, c’est avant tout être éleveur. Cinq animaux constituent l’essentiel des cheptel : moutons, chèvres, chevaux, bétail (vaches et Yacks) et, dans le Gobi, les chameaux. Même si l’on compte aussi de nombreux éleveurs de cerfs dans le nord du pays. 

Chaque animal est une ressource précieuse. La laine sert au feutre pour les yourtes, la viande nourrit la famille, le lait se transforme en fromages et en boissons fermentées. Rien ne se perd : les os deviennent jouets (osselets) ou outils, le cuir sert à la fabrication des en selles et d’instruments de musique. Les chevaux et les yaks, compagnons infatigables, transportent les hommes et les yourtes dans leurs migrations. Tout est lié, tout est interdépendant. L’inutile n’est pas toléré dans la vie nomade.

Cette interdépendance n’est pas qu’économique, elle est spirituelle. Chaque départ est un rituel : le chef de famille fixe la date, la yourte se démonte, les enfants apprennent à conduire les troupeaux, l’épouse revêt ses plus beaux habits et ouvre la marche, en signe de gratitude envers Mère Nature. Le nomadisme est à la fois un mode de vie, une école philosophique et une prière vers des mondes invisibles. Il enseigne la sobriété, la solidarité, le respect de la terre et la transmission des savoirs.

Loin de disparaître, ce mode de vie s’adapte. Les familles nomades intègrent peu à peu la technologie, sans renier leur identité (le panneau solaire fournit par exemple dans chaque yourte l’électricité si nécessaire à une vie moderne). 

Le nomadisme, inscrit en 2024 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, demeure l’âme de la Mongolie. Un tiers de la population vit encore en mode nomade, dans un pays grand comme trois fois la France, avec seulement 3,4 millions d’habitants, étant le pays le moins peuplé de la planète au kilomètre carré.  

Le nomadisme est aussi, d’une certaine manière, une garantie de liberté : sur cette terre immense, où les distances limitent toute centralisation, le peuple nomade reste farouchement indépendant, sur ce territoire-charnière entre deux immenses voisins que sont la Russie et la Chine.

Au fil de ces quatre jours passés avec Boogii, à le voir vivre, s’occuper sans relâche de ses bêtes, de les laisser libres d’aller brouter là où bon leur semblait, puis d’aller les chercher, trois ou quatre vallées plus loin, pour les ramener dans le droit chemin du campement, l’évidence s’impose : le nomadisme mongol n’est pas une relique du passé, mais une sagesse pour l’avenir. Dans un monde pressé et sédentaire, il rappelle que la vraie modernité n’est peut-être pas dans la conquête ou l’accumulation, mais dans l’art délicat d’habiter la terre en harmonie avec elle. 

Inutile de vous dire que ce fut une formidable leçon de vie, tissée de simplicité, de paroles et gestes rares mais essentiels. Moi qui manifeste une insatiable bougeotte me poussant perpétuellement à arpenter en tous sens la croûte terrestre, et ce depuis tant d’années, j’ai trouvé en ce jeune éleveur, qui a l’âge de mon fils, un maître de nomadisme, la confirmation qu’il faut s’entourer de peu pour atteindre l’essentiel. J’ai demandé à Boogii s’il était heureux et quelle note il mettrait sur 10 s’il devait estimer son niveau de bonheur. Il réfléchit un assez long moment, finit par éclater de rire et me dit : 10 !

Reconversion en éleveur de bovins… Première journée !


Quatre jours et quatre nuits magiques sur une autre planète. Apprentissage du véritable nomadisme…
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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

2 commentaires sur « 10 sur 10 ! »

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