Mon ami Gobi

Il est grand temps de vous parler de mon ami Gobi. 

Mais en quels termes pourrais-je évoquer ce mauvais garçon, cette forte tête qui fait des siennes plus qu’il n’en faut, qui pour les bonnes gens est le mouton noir de la famille, celui dont on dit tant de mal et qu’on ose à peine inviter à table, tant il est de mauvaise fréquentation ?

Pour m’aider et me donner du cœur à l’ouvrage, je suis évidemment allé sur Internet et j’ai tapé « désert de Gobi ». Quelle ne fut pas ma surprise de voir apparaître dans les suggestions de Google, les termes « désert de Gobi danger ». 

Dans ce monde où les compagnies d’assurance sont devenues les plus puissantes multinationales et où les concepts de sécurité et de surveillance de masse sont en passe de devenir la religion du XXIème siècle, il n’est pas étonnant que le frisson de la peur et le principe de précaution pénètrent les âmes vigilantes et les cœurs sensibles.

J’ai donc cliqué pour en savoir plus sur cet être infréquentable dont on m’avait tant parlé, qui continuait d’occuper dans mon imaginaire, et ce depuis ma plus tendre adolescence, la place du bad boy dont tout le monde parle mais que personne ne voudrait réellement croiser. 

Eh bien ! Que n’ai-je découvert, en cliquant sur un lien proposer par l’IA, sur ce délinquant dont la taille autant que les méfaits putatifs en imposent. Les dangers qui guettent tout visiteur qui aurait la folie de s’y aventurer sont innombrables. Je vous en donne un bref échantillon : 

« Dangers environnementaux et climatiques

  • Tempêtes de poussière et de sable :
Des tempêtes violentes surviennent, causant des dégâts et pouvant atteindre les villes comme Pékin, et représentent un danger pour la sécurité des voyageurs. 

  • Températures extrêmes :
Le Gobi est le désert le plus froid du monde, avec des températures pouvant chuter jusqu’à -40°C, nécessitant une bonne condition physique et une préparation adéquate. 

  • Désertification et avancée du désert :
Le désert avance en raison de la déforestation et du réchauffement climatique, menaçant les terres agricoles, les prairies et forçant les populations à quitter leurs foyers. 

Dangers liés à la faune

  • Animaux venimeux :
La vipère de Gobi, possédant un venin neurotoxique, est un prédateur dangereux. 

  • Animaux sauvages :
Des espèces comme les loups et les ours peuvent être un danger en milieu rural, nécessitant des précautions. 



Dangers pour les voyageurs

  • Tempêtes de poussière :
Il est recommandé de se tenir informé des prévisions et de pouvoir modifier ou annuler son voyage si nécessaire. 

  • Conditions sanitaires :
En dehors des zones urbaines, l’accès à l’eau potable et à des aliments sûrs peut être limité, et il est conseillé de prendre des précautions contre les intoxications alimentaires. 

  • Sécurité :
Des vols à la tire et des agressions sexuelles ont été rapportés dans les zones urbaines, il faut donc être vigilant. 

  • Connaissance du terrain :
La région est vaste et peut être imprévisible. Il est important d’être flexible et de se tenir prêt à des changements de plans. »

Vous voilà donc prévenus ! Si avec un tel pedigree vous ne prenez pas la décision de rester sagement calfeutrés chez vous, en renonçant à tous vos rêves d’aventures et en vous contentant de visionner un documentaire sur National Geographic à propos de cet indécrottable Gobi, je ne peux plus rien pour vous ! Si c’est l’IA qui le dit, c’est que c’est vrai. Certes, elle a beaucoup moins voyagé que moi, mais elle est redoutablement plus intelligente. Elle est plus avisée sur les risques que vous encourez à vouloir vous coltiner de telles fréquentations. À la réflexion, je me demande si l’IA, qui semble parfaitement connaître les dangers auxquels nous devrions éviter de vous confronter pour ne pas mourir, ne cherche pas surtout, avec ces recommandations d’une prudence digne d’un agent d’assurance ne s’étant jamais risqué à mettre un orteil en dehors de son bureau, à tout bonnement nous éviter de vivre pleinement…

Ça c’était pour les mauvaises nouvelles. Passons aux bonnes et aux faits !

Le désert de Gobi est d’une importance historique pour son appartenance à l’Empire Mongol (qui fut, rappelons-le, le plus vaste empire que l’histoire humaine ait connu). Bon ! C’est un point qui n’édulcore nullement sa mauvaise réputation, bien au contraire. Mais pour sa défense, j’objecterais le fait qu’il fut un des point de passage important et symbolique de la route de la soie et de la route du thé. Ne devrait-on pas lui reconnaître ce rôle symbolique et historique de premier plan ? Certes, il a mal tourné par la suite puisqu’il s’étend désormais de 10.000 km2 par an, réchauffement climatique oblige. 

Le désert de Gobi est le plus grand désert d’Asie, couvrant la partie sud de la Mongolie et le nord de la Chine sur 1,3 millions de km2 soit deux fois la France. Il est le 5ème désert au monde après l’Antarctique, l’Arctique, le Sahara et le désert d’Arabie. Il décroche toutefois la palme du désert avec la plus grande amplitude thermique, la différence entre la température la plus chaude de l’été et la plus froide de l’hiver est de 90°C. Je peux d’ailleurs témoigner que dans une même journée de septembre, à l’heure où les premiers refroidissements pointent leur nez, la différence entre la journée où vous escaladez les dunes torses nu (pour les garçons;-) et les nuits où vous tentez de dormir sous la tente en grelottant et en rêvant d’un second duvet, (ou d’une présence féminine à 37,2 degrés) donne une bonne idée de ce qu’est la notion d’amplitude thermique. 

Mister Gobi est connu comme le désert le plus froid après l’Antarctique. Nul doute que son manque d’empathie et de chaleur humaine a du refroidir l’intelligence artificielle qui n’est jamais allé plus loin qu’une salle de serveurs climatisée à 17 degrés.

Autre particularité : le Gobi est extrêmement divers dans ses paysages. Ne vous attendez pas à une pâle copie du Sahara ou de l’Arabie Saoudite. Seulement 5% de sa superficie est constituée de dunes de sable. Le reste est parsemé de vastes étendues de terres arides et rocailleuses, de steppes herbeuses à perte de vue, de chaînes de montagnes constituant des écrins à ces paysages immenses et magnifiques (cf. les photos ci-dessous).

C’est enfin, le paradis des paléontologues puisqu’on y a découvert le premier œuf de dinosaure, la plus grande trace de dinosaure (encore lui !) jamais découverte jusqu’à nos jours, quant aux empreintes fossiles, on en dénombre bien davantage que dans les loges du regretté Michou. 

Bien sûr, le procureur objectera à nouveau que tout cela prouve qu’à une certaine époque, bien qu’éloignée, notre ami Gobi était particulièrement infréquentable. Mais, c’était il y a plus de 65 millions d’années, ne serait-il pas temps de passer l’éponge, si tant est que l’on puisse passer une éponge humide sur un désert aride…

Alors, pour défendre ce cas qui me parait, au fur et à mesure que j’écris cette chronique, de plus en plus indéfendable, j’appellerais à la barre le plus fervents amoureux du désert et l’un des plus grands savants que notre époque ait connu :  grand voyageur, explorateur, académicien des sciences, biologiste, géologue émérite, botaniste et anthropologue, l’immense et incontestable Théodore Monod. Celui-ci, en dehors d’être un infatigable arpenteur de déserts a accompagné durant toute son existence sa quête scientifique d’une recherche spirituelle permanente, tentant de comprendre les grands mystère de la vie et de la nature et de faire preuve d’un humanisme admirable. 

C’est donc à ce grand témoin que je passe la parole pour conclure mon piteux plaidoyer sur l’ami Gobi. Une parenthèse, avant qu’il nous parle du désert. C’est à Théodore Monod, précurseur dans la défense du vivant et militant pour la défense de la cause animale que l’on doit, en son temps, cette jolie formule : 

« La fourrure, elle est belle sur la bête, elle est bête sur la belle. »

J’aurais bien enchaîné avec une de mes gauloiseries habituelles, dès lors que c’est l’occasion d’un bon mot, mais l’époque l’interdit et cela fait mauvais genre. Mais moi, les interdits ça me galvanise et ma réputation est aussi usée que la semelle de mes chaussures, alors je n’aurais qu’un clin d’œil affectueux et sincère : « Mesdames la fourrure ça suffit ! On vous préfère à poil… »

Ok ! Je sors et laisse la parole à notre bon Théodore pour relever le débat et nous emmener vers le désert :

“… Autre bienfait du désert : un certain retour à la nature, mais sans romantisme, sans effusions lyriques, sans niaiseries sentimentales.

Un changement de rythme d’abord : après celui de la vie  » civilisée  » – ou prétendue telle -, artificiel, décalé, celui que le soleil impose à tout le monde vivant, avec la régulière alternance de la lumière et des ténèbres.

A ce rythme nous obéirons nous-mêmes, nous endormant la nuit, nous levant avec l’aurore.

Présence retrouvée aussi de l’écorce terrestre, au ras de laquelle nous allons vivre ; marchant, assis, couchés, nous conservons avec le sol un contact direct, sans intermédiaire : il faut avoir pataugé dans le sable, à longueur de journée, s’être déchiré les doigts de pied dans la caillasse, avoir dormi à même le roc, pour comprendre ce que cela signifie. Aussi, le point de vue du piéton n’est-il pas celui de l’aviateur, qui voit les choses de plus haut, et, celles de la terre, plus mal.

Leçon d’humilité, cette existence de cloporte collé au sol, cette fraternelle cohabitation avec les bêtes dans les rangs desquelles nous reprenons place, pour découvrir, dans notre combat contre l’hostilité d’une nature terriblement inhumaine, que nous sommes simples spectateurs d’une pièce qui ne nous est nullement destinée. Une fameuse douche sur notre naïf orgueil de Roi de la Création.”

                                               Théodore Monod – Les méharées 

Mais, avant que le jury ne se retire pour délibérer sur la cause de Mister Gobi, je souhaiterais mettre en avant l’une des plus belles formules du grand savant que je remercie de son intervention si éloquente. 

Et si vous deviez ne retenir qu’un mot, qui vaut désormais concept et manière de vivre sur cette planète, c’est cette idée si simple, si poétique et philosophiquement si puissante, d’une spiritualité qui fait défaut à notre civilisation occidentale, mais que de nombreux peuples natifs ou autochtones autour du monde signeraient les yeux fermés, comme s’il s’agissait d’une pétition pour le vivant, tant ils en comprennent la dimension et l’appliquent depuis des millénaires :

                            “Celui qui cueille une fleur dérange une étoile.”

C’est de la survie du monde et de notre humanité dont il s’agit, qui repose sur le respect, l’interdépendance et l’équilibre en toute chose. 

Théodore Monod nous rappelle que tout est relié, tout est vibratoire, issu de la même matière. Nous sommes des poussières d’étoiles, tout comme la fleur, le ruisseau, la montagne, un tableau de maître ou un spectacle de danse. Tout est énergie et information, constitué finalement des mêmes éléments et des mêmes atomes. « Le battement d’aile d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? » s’interrogeait déjà sérieusement le météorologue Edward Lorenz, avant de théoriser le fameux effet papillon.

En ombre portée, Théodore Monod nous lègue avec cette formule, une question philosophique sur laquelle on devrait s’interroger, après deux ou trois siècles passés à malmener la Nature et, avec notre prétention de Sapiens, l’ordre des choses. Il s’agit de la responsabilité de nos actes. Un geste anodin que l’on a tous fait, qui plus est pour nous constituer un joli bouquet de fleurs des champs, a des conséquences souvent insoupçonnées. L’étoile « dérangée » symbolise cette enchaînement des causes et des conséquences sur lequel fonctionne la vie. Ce geste, en privant un insecte de son nectar, en modifiant un équilibre local complexe dont nous ignorons tout, participe à une chaîne d’effets insoupçonnés. Or, nous le faisons à notre époque de manière industrielle, à une échelle jamais connu dans l’histoire de la terre. Cela mérite de nous interroger, en notre âme et conscience, de manière plus responsable en ces temps de crise écologique, sur la cause et la conséquence de nos actes de consommation et de prédation.

Enfin, pour élever le raisonnement à la hauteur poétique de la formule de ce grand scientifique, et c’est précisément son statut et sa respectabilité qui font toute l’importance philosophique de ce leg, la beauté du monde, sa bonne marche, l’adaptabilité du vivant, sa robustesse pour reprendre un terme contemporain joliment porté par Olivier Hamant, chercheur en Biologie et biophysique, a mis des millions d’années à s’établir. Ne serait-il pas tant de redonner un sens et de la valeur à cette harmonie subtile et sacrée. Délaissons le vacarme assourdissant de la pelleteuse, et réfugions-nous avec bonheur dans le chant du ruisseau, la beauté de l’abeille et cette fleur des champs qui ne demande qu’à vivre et à servir le grand concert de l’Univers.

A chacun d’entre nous de trouver sa petite note, son rôle, son utilité dans le grand Tout qui nous dépasse. Retrouvons notre juste place et notre humilité. Jouons notre rôle dans le grand concert du monde. Et pour cela, pour le comprendre de manière naturelle et douce, mon ami Gobi, et le désert en général, constituent un formidable terrain de jeu.

Je demande donc que Gobi soit jugé non-coupable et j’exige sa relaxe immédiate. Quant au montant des dommages et intérêts que l’on peut demander à l’Intelligence si Artificielle, je laisse Monsieur le juge décider…

A bientôt…

Poésie d’un sablier du temps réel…
ou quand les secondes désertent

Pour ceux qui pensent que Gobi a un grain…
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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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