L’écrivain est un agriculteur, tandis que le paysan est un auteur du sol, oeuvrant tous deux à une forme si nécessaire de transcendance. Ils partagent les mêmes cycles naturels, la même nécessaire patience et les mêmes savoir-faire ancestraux, qui rythment la naissance de toute chose depuis la nuit des temps, souvent sans même le savoir.
Allez dire à un agriculteur qu’il mérite le prix Nobel de littérature et il tombera instantanément de son tracteur en vous prenant pour un fou ou vous chassera de ses terres à coup de fourche, en vous priant d’aller plutôt vous moquer de son voisin. Expliquez à un écrivain qu’il a tout d’un paysan, il vous toisera de haut ou vous rira au nez. Et pourtant, ces deux là sont frères de destinée et complices dans le fait de contribuer si utilement à notre existence sur cette féconde petite planète. L’agriculteur pour convoyer jusqu’à nos bouches, de la graine au fruit, de salvatrices nourritures terrestres; tandis que l’écrivain, et à fortiori le poète, nourrissent nos âmes de ce nutriment si essentiel à nos jours, nourritures spirituelles s’il en est, qu’est la langue et par delà le sens de ce grand périple qu’on nomme l’Existence.
L’agriculteur pactise avec la pluie et le soleil pour faire croitre sa récolte et nourrir ses semblables, tandis que l’écrivain s’échine, en martelant vingt-six minuscules lettres d’alphabet sur un clavier, ou à tracer le sillon de sa pensée sur l’étendue neigeuse d’une page, à jeter un rai de lumière sur l’obscurité du monde, dans l’espoir d’illuminer les cœurs et d’apaiser les âmes.
A l’image de son frère cultivateur, l’écrivain engage ses lecteurs dans un voyage de Terre-à-Terre, mais dans un exercice ascentionnel qui passe inexorablement par l’esprit. Ils sont malgré eux les artistes de la photosynthèse, ce miracle qui transforme des organismes vivants, ignorés ou répudiés, en une rose resplendissante, en un ananas juteux, en un épi de blé aux multiples devenirs, et en tant d’autres choses qui transcendent nos vies, en un eternel aller-retour entre la terre et cette part de divin qui nous élève.
Une certitude réside dans le fait que tout aliment, qu’il soit textuel ou végétal, ne sera véritablement nourrissant et utile, que s’il prend racine, avec sa dose de sincérité et de naturel, dans une terre fertile. Dans un monde où on laboure la terre jusqu’à son épuisement et où l’intelligence artificielle, emmenée par quelques apprentis sorciers enivrés d’argent et de rêves désincarnés, se propose d’imiter notre humanité, jusqu’en ses moindres détails, l’écrivain et le cultivateur véritable doit devenir rebelle et retrouver le goût de l’authenticité.
Avant de semer des mots sur le champ d’une page blanche, il faut fertiliser le sol, ce substrat sur lequel quatre-vingt dix pour cent de la richesse d’une recolte dépend. Cela signifie pour l’écrivain: vivre, rêver, imaginer, s’inspirer, creuser en soi, observer le monde et laisser perfuser son essence au plus profond de lui-même. Dans cette phase de maturation essentielle à toute création, il est fondamental d’être à l’écoute de ce que le mystère nous révèle, laisser faire la vie nous proposer ce qu’elle a finalement à nous apprendre. Nous ne sommes que des récepteurs fugaces d’un phénomène qui revendique des millions d’années d’existence, des transmetteurs de miracles que nous ne savons si souvent plus voir ni apprécier.
L’écrivain-cultivateur doit sélectionner ses graines, décider ce qu’il est le mieux à même de planter dans le coeur des hommes. Et, avouons-le, ce n’est pas une mince à affaire. C’est peut-être là l’étape la plus cruciale. “Pourquoi j’écris ?” est la question qui se posera toujours à celui qui sème des mots dans un cahier ou un journal intime, à celui qui par orgueil, nécessité ou passion, décidera de publier et de lancer son texte au visage du monde. Pourquoi j’écris ? Pourquoi je cultive cette terre qui est la mienne, tente d’élever une plante ou un arbre, dans l’incertitude des temps, pour revendiquer mon existence, pour “que mes amis m’aiment davantage” comme répondait malicieusement Gabriel Garcia Marquez, déjà auréolé d’un prix Nobel de littérature, pour survivre à moi-même, trouver un sens à ma propre existence, pour témoigner, par ennui ou pur désoeuvrement… Chacun devra trouver sa place dans le grand remembrement agricole qu’impose chaque génération. Peu importe la raison. Concentrons-nous sur l’exercice de l’art.
Après avoir planté la graine d’une idée, souvent transportée par le hasard du vent, d’un insecte pollinisateur ou de l’inexplicable inspiration qui s’impose à tout artiste-cultivateur, vient le temps de la patience et du travail méticuleux. Le texte requiert une subtile danse, tantôt harmonieuse, tantôt chaotique entre le limon et la feuille. Le style qui en résulte n’est que de la lumière jetée sur une page. C’est la respiration de la vie même que doivent orchestré de pareille manière, avec plus ou moins de talent et d’intuition, l’écrivain et l’agriculteur véritable. C’est ce balai incessant qui scande le rythme de toute vie, l’inspiration qui trouve son chemin vers l’expiration, en une sorte de respiration millénaire du vivant. L’idée qui se formalise. Le pré-sentiment qui s’incarne en coagulant un sang d’encre sur quelques arpents de papier ou de terre. Jeter les mots, les relire cent fois, élaguer les formules creuses, tailler les excroissances qui desservent le propos, car la vie est ainsi, florissante et désordonnée. Protéger le jeune plant, lui mettre un tuteur pour que les bourrasques de la précipitation ou de l’auto-satisfaction ne viennent pas menacer sa croissance. Cette période de compagnonage avec les mots, invisible et difficile, est toujours longue et incertaine. Beaucoup d’auteurs en herbe se contentent d’être des semeurs, en confiant à la chance ou à leur illusion, le soin de faire croitre leur pressentiment, subitement jailli et aussitôt disparu, ou de confier au destin la reconnaissance de leur talent supposé. Mais le cultivateur avisé sait que vient immanquablement les heures de sécheresse, le temps du doute, la grêle de l’auto-suffisance, ou l’ouragan de la notoriété qui détruira durablement toute chance de récolte future.
Vient ensuite cette longue période de l’attente, du dialogue intérieur, du retour en arrière, des pages chiffonées et jetées à la corbeille, des ratûres et des heures d’insomnie. C’est le temps de la pousse véritable, cette période incertaine où le texte s’affranchit de son auteur, où ce qui est doit être indépendant, singulier, unique en son genre, prend racine dans la terre grouillante et compacte de l’invisible. C’est dans ce moment nécessaire que l’agriculteur-plumitif doit apprendre à laisser la graine vivre sa vie et trouver son chemin vers la surface. Nous sommes dans le temps du détachement. Il peut se passer du temps, un hiver et tant d’aléas dans le monde, avant que tout cela fertilise et ose sortir à l’air libre. Car telle est la vocation d’un texte ou d’une plante, se dresser dans la rondeur du monde pour revendiquer sa verticalité. Grandir et prendre sa place sur terre en assumant sa singularité.
Si l’écrivain à survécu à l’hiver, si le poète n’a pas été dévoré par ses vers, vient alors le printemps qui s’avance lentement vers l’été, durant lequel le texte peut enfin être et devenir !
C’est alors le temps de l’édition, avec sa rentrée littéraire et sa moisson de prix honorifiques en tout genre, ou les auteurs en vue viennent récolter les lauriers et où les jeunes cultivateurs d’histoires et les poètes en herbe espèrent un soupçon de reconnaissance dans une feuille de chou locale. Les écrivains-maraîchers se bousculent alors sur les étales des librairies ou des festivals littéraires. Dans ce grand marché de l’écrit, qui finira inéluctablement sur des écrans, et particulièrement lors des foires du livre, c’est la foire d’empoigne des marchands des quatre saisons. Les critiques littéraires y débitent leur salade et se prennent le chou à longueur de colonnes, et la horde des plumitifs proposent leur camelote aux clients. On y trouve pèle mêle des lecteurs qui poireautent en rang d’oignon dans l’espoir d’une dédicace de leur auteur favori, avec la même dévotion que des végans en goguette au festival des fruits exotiques, des moitiés écrivains-moitiés chroniqueurs qui pondent des articles de presse pour mettre un peu de beurre dans leurs épinards, des romanciers spécialisés dans la romance, ce genre en vogue qui s’adresse à tous les lecteurs aux cœurs d’artichaud, des petites maisons d’éditions qui pensent qu’à chaque saison les carottes sont cuites et que le dépôt de bilan sonne la fin des haricots, des influenceurs littéraires qui ne peuvent s’empêcher de ramener leurs fraises, en vantant leur gariguette digitales sur les réseaux sociaux, des romanciers à la noix qui, à force de passer à la Grande Librairie, finissent par nous les briser.
Les grands éditeurs, quant à eux, promulguent les grosses légumes de leur maison respectives, devenues en l’espèce des coopératives d’auteurs avec une seule obsession: faire du blé ou de l’oseille, en tirant leurs marrons du feu de la grande distribution qui domine le marché.
Mais revenons à l’écrivain et au paysan qui se retrouvent tous deux face au devoir accompli. Le champ est vide. La récolte et le manuscrit ont été expédiés. C’est le retour du silence, du temps improductif, celui de la jachère où il faut laisser la terre se reposer et les idées s’assagir. Chacun doit profiter de cette période d’apaisement durant lesquels les fruits de sa production lui sont désormais étrangers, partis à la rencontre d’un regard ou d’une bouche qui saura savourer leur nectar et s’égrenner à leur tour au fond de nos cœurs affamés de nourriture céleste autant que terrestre. Il viendra assez tôt le temps d’un nouveau murissement, d’une nouvelle idée, d’une bouffée d’insipration pour replanter la semence d’une nouvelle histoire, où la nature et la culture feront à nouveau alliance pour œuvrer, en une cause commune, à la florissante histoire de notre humanité.
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J’ai écrit cette nouvelle chronique dans les heures creuses de la nuit. Après y avoir apposer un point final, n’ayant toujours pas sommeil et sachant ma matinée libre de toute obligation, donc propice à un repos différé, je suis allé librement me balader, par le hasard de mes lectures, dans quelques textes inspirants. Ceux d’entre vous qui lisez mes chroniques savent que j’aime donner la parole à des auteurs ou poètes majeurs, afin de prolonger mon propos sous la plume d’un autre, pour donner envie de découvrir et de prendre des chemins de traverse ou pour simplement illustrer la chronique que je viens d’achever.
Je vous livre donc avec bonheur deux perles magnifiques et joliment ourlées que j’ai découvertes. La première est un extrait d’une note biographique sur le grand poète que fut Max Jacob, picoré sur l’excellent site Esprits nomades, dont le titre et l’objet sont pour moi d’une éloquence sans égale. Je vous laisse juge.
« Entre facétie et désespoir, entre besoin de sainteté et tentations charnelles, Max Jacob a promené son innocence canaille en terre de poésie. Ami de Picasso, d’Apollinaire, de Jean Moulin, de Jean Cocteau, – et de tant d’autres car il fut « l’ami des génies de la terre » -, il aura jalonné de facéties et d’ardentes prières son petit bout de chemin. De Quimper à Paris, en passant par Saint- Benoît- sur- Loire pour finir à Drancy il aura donc cheminé le clown triste, faisant du trapèze volant entre la foi christique et ses amours profanes.
Vif-argent, malicieux, roublard mais merveilleusement honnête intellectuellement, il aura éclaboussé ses amis par sa gentillesse, son humour. Derrière tout cela il y a un poète tendre entre Desnos et Cadou. Peintre honorable, tendre écrivain, visionnaire souvent, il fut digne de cet hommage qu’Éluard lui fit à sa mort : « On a pu dire de lui qu’il fut non seulement poète et peintre, mais précurseur et prophète : son œuvre si diverse, où l’ironie laisse toujours transparaître la plus chaude tendresse et la sensibilité la plus fine, marque une véritable date dans la poésie française. » Gil Pressnitzer
L’article biographique complet via ce lien :
La deuxième pépite me fut offerte sur le coup de cinq heures du matin par l’acteur si talentueux qu’est Guillaume Gallienne de la Comédie Française. C’est un poème de Pouchkine qui l’a accompagné depuis de longues années et qu’il a récité par cœur avec un brio magnifique, dans une émission de la fameuse Grande Librairie.
« Tourmenté par la soif des choses spirituelles, je me traînais dans un désert sombre, quand un séraphin à six ailes m’apparut à l’entre-croisement d’un sentier. De ses doigts, légers comme un rêve, il me toucha les prunelles : et, sagaces, mes prunelles s’ouvrirent toutes grandes comme celles d’un aigle épouvanté. Il toucha mes oreilles : et elles furent remplies de tintements et de sonorités et j’entendis la palpitation du firmament et le haut vol des anges, et la marche des polypes dans les bas-fonds de la mer, et le développement des broussailles dans les vallées. Et il se colla à mes lèvres, et arracha ma langue pécheresse, pleine d’artifices et de mensonges ; et de ses mains ensanglantées il darda entre mes lèvres l’aiguillon du sage serpent. Et il me fendit la poitrine avec son glaive et en ôta mon cœur pantelant et dans ma poitrine ouverte il enfonça un charbon tout en flammes. Comme un cadavre, j’étais couché dans le désert ; et la voix de Dieu retentit jusqu’à moi :
— Lève-toi, prophète, regarde et écoute ; que ma volonté te remplisse et parcourant les terres et les océans, brûle de ta parole les cœurs des hommes ! »
Franchement, entre nous chers amis, le jour où j’écris un tel texte, je ferme ce blog et mets un point final à mes œuvres plumitives, car je considère que j’aurais atteint le firmament de cet art et aurais accompli la prophétie. Il sera temps de passer à autre chose ou de disparaitre vers une autre dimension, en espérant qu’une belle plume me taille une oraison funèbre, à la hauteur de celle de Max Jacob. La route est longue, et c’est plutôt rassurant 😉
Quel plus beau chemin de vie – qui plus est pour l’écrivain-voyageur qui me suis comme mon ombre, partout où mes pas me portent – que de parcourir les terres et les océans pour brûler de ma parole (ou de mon verbe), les cœurs des hommes ?!…Merci pour votre temps et votre lecture. La route va bientôt reprendre, car il reste encore tant de champs à cultiver et de cœurs à ensemencer de mots.


















Caro Federico,
Ta chronique est très touchante.
Elle fait vibrer une corde sensible qui lie la création à la terre, le verbe au sillon.
Tu rappelles avec poésie et justesse que semer des mots ou des graines, c’est un même geste humble et sacré : celui de donner vie.
Ce parallèle entre l’écrivain et l’agriculteur est émouvant car il célèbre l’effort patient, l’authenticité, le lien au vivant.
Dans un monde qui court après l’artifice, tu nous ramènes à l’essentiel : l’acte de créer, qu’il soit littéraire ou agricole, est un acte d’amour, de foi et de résistance.
Merci pour cette moisson d’images fertiles.
Récolte mon affection.
Elaeudanla Teïtéïa.
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