Ronde de nuit

Cette nuit encore, je m’inscris sur la longue liste des veilleurs

Une fois de plus, je monte la garde sur le sommeil de ceux que j’aime

Nul besoin de proximité, l’amour ne se vit pas que dans le côte-à-côte

C’est à distance, que je suis le plus utile

Dans le lointain du voyage, dans les creux imperceptibles de la nuit que je veille au tic-tac éternel du monde 

Là-bas, de l’autre côté de la route, dans l’attente d’une nouvelle aube, quelques coqs poussent la cantonade

Comme les hommes de terre, avec leur esprit de petit-propriétaires, ils revendiquent leur lopin de basse-cour, leur empire sur quelques poules, et leurs rêves de grandeur.

Je suis ici, sous les draps du silence, entre les quatre murs de cette chambre de passage.

La lumière des bougies vacille et danse au plafond

M’invitant à un jeu d’ombres où les choses prennent finalement leur vrai visage

Et moi, veilleur de nuit de ce théâtre aux guichets fermés, je me délecte de ces ombres chinoises qui égaient mes rêves éveillés.

Je suis parmi les miens, au beau milieu du peuple de la nuit, mes compagnons décrasseurs d’idées noires. 

Chacun est occupé sur son échafaudage, à colmater les fissures des jours heureux,

À replâtrer les apparences de cette humanité qui s’écroule de toutes parts

À repeindre les espoirs pour que le monde tienne debout, une journée de plus.

Coûte que coûte.

Je suis avec les miens, gardien de vos nuits réparatrices et de vos rêves horizontaux.

J’écoute le souffle du monde et me satisfait d’un rien, tricotant l’ennui comme savent le faire les vigiles et les portiers de nuit. 

L’écriture est ma fidèle maîtresse et la poésie, ma muse éternelle. 

Ensemble, nous batifolons dans la forêt des mots, nous nous délectons de ce petit trésor qu’est l’alphabet, notre seule fortune, vingt-six minuscules lettres qui sautillent sous la voûte majuscule de la littérature.

Je noue une amitié fugace avec le papillon de nuit qui finira par s’immoler de désespoir dans la flamme d’une bougie, s’inhumant pour l’éternité dans le sarcophage de cire d’un chandelier improvisé.

Je regarde un vieux cafard qui traîne sa carcasse le long d’une plainte infinie. Il ne semble pas avoir le moral. Je lui murmure quelques mots, vaine tentative d’encouragement pour ce soutier du monde que personne ne considère. Il finira avant le jour, par jeter l’éponge. Dans le coin d’un meuble-cercueil, je le vois sur le dos, agitant mollement ses pattes en guise de renoncement. Pour accompagner ses derniers instants, je me surprends à siffler l’air de la cucaracha. La musique nous sauvera-t-elle du naufrage annoncé ? 

Seuls ceux qui régleront la note avant l’aube peuvent revendiquer leurs dernières volontés.

Si j’en crois le moustique qui me serine à l’oreille, avec insistance, ses terribles faims de moi,

La fin de la nuit promet d’être sanglante 

Et tandis que les mots filent sous ma plume insomniaque, je remarque mon vieil ami Lagarto, un Gecko tapi dans le recoin du mur qui se lézarde, comme tout ici-bas.

Il lorgne dans une immobilité parfaite, un sphinx noctambule, qui semble déboussolé. 

Son vol est hésitant, éméché comme un noceur qui guetterait en titubant au milieu de la chaussée un dernier taxi.

Victime annoncée de sa papillonnante insouciance, à trop se rapprocher du reptile, j’attends l’instant où une paire d’ailes disparaîtra dans la bouche de mon vieil ami préhistorique.

La loi de la jungle est immuable. 

On est toujours la proie ou le prédateur de quelqu’un. 

Finalement, seul l’homme moderne, dans sa vorace prédation de la planète est en proie à des angoisses existentielles.

Pour un papillon de nuit, à l’existence éminemment éphémère, se jeter dans le bec d’un lézard est un acte de militantisme pour l’euthanasie et une belle manière de se rendre utile, en se sacrifiant pour l’amour du prochain. 

5h50

Mon réveil sonne la fin de la récréation. 

Tout ce petit monde peut aller se coucher. 

Nous nous saluons pour nous compter. Un signe de croix en hommage aux morts de la nuit et la promesse des survivants de se revoir bien vite.

Le monde semble encore tenir debout et il me reste quelques heures pour continuer d’en faire le tour, avant d’inscrire en bas de la feuille de service, copie carbone de mon examen de conscience, et rapport de cette dernière ronde insomniaque : 

                                     Rien à signaler !

Bonne journée à tous les vivants…

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Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

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