Le ruissellement du monde

Face la fureur du monde qui monte tel un grondement, à l’émiettement des espoirs qui rabotent chaque jour notre humanité, je trouve refuge dans la beauté du monde et l’envie de collectionner toutes les traces d’amour dans la lumière des jours à venir. 

Je suis allé ce matin errer dans ce jardin où chante un ruisseau bondissant. Depuis des millénaires, obstinément, avec ardeur et jovialité, il joue le même air. Il raconte la solitude de la montagne dont il provient, la joie prochaine de s’unir à la grande rivière, en contre-bas dans la vallée, et la peur de disparaître dans l’océan dont il ignore tout, mais dont les oiseaux de passage lui ont évoqué l’existence. 

En allant explorer ce minuscule territoire que plus personne ne regarde, j’ai croisé quelques roses sauvages qui, pour ultime testament, me léguèrent leur âme de parfumeuses, en vantant les derniers jours d’une promotion à saisir. Les plus vieilles avaient l’arôme triste des fleurs fanées, tandis que quelques jeunettes, maquillées comme des influenceuses, campées sur leur tiges encore fébriles, faisaient preuve de cette arrogance qu’ont parfois les adolescents qui ne connaissent rien à la vie. 

Plus loin, la forêt m’attendait pour m’accueillir dans sa densité et ses entremêlements de verdure, avec cette eau claire qu’elle laisse traverser, dégringolant vers son destin maritime. J’étais là où je devais être. Au cœur du vivant, dans l’intouchable du monde, dans la poésie verte. 

Je suis resté longtemps assis sur ce rocher qui est devenu mon immuable radeau. J’observais cette eau si vive, étincelante par instant comme une poignée de diamants, lorsque la frondaison autorisait le soleil à se joindre à nous. De longues minutes, une demi-heure, peut-être une heure à regarder chaque détail de ce tableau végétal qui m’était offert, puis à contempler avec fascination le Tout, l’harmonie dansante de chaque détail, à éprouver l’énergie du lieu, à ressentir la joie de ce temps suspendu, la paix virevoltante de ce monde protégé. Mais pour combien de temps encore ?

Face à un tel spectacle, à la fois si simple et naturel, mais en même temps si prolifique de créativité, à ce qu’il convient d’appeler un moment d’exaltation de la poésie de la vie, j’eus envie, si ce n’est un impérieux besoin de lire de la poésie, de me raccrocher à des mots plus grands que nous, comme pour survivre à ce naufrage dans le génie du vivant, de trouver une résonance dans la littérature. 

Je m’assis à une vieille table en bois rabotée par les âges et les pluies diluviennes, sous un parasol d’un autre âge, qui attendait désespérément un rayon de soleil pour justifier un sursaut d’utilité, avant une retraite légitimement méritée. J’ouvris mon ordinateur et me mis à la recherche de quelques textes de poésie qui puissent être à la hauteur de l’expérience que je venais de vivre. Après avoir butiné quelques trésors, dont mon ordinateur était truffé, depuis le temps que j’amasse des mots éblouissants, c’est évidemment René Char qui s’imposa pour la circonstance. Vivre une telle expérience de connexion avec la nature et passer le reste de ma matinée avec un vieux compagnon résistant, qui porte le verbe haut et tente toujours, malgré son absence, de nous montrer le chemin dans l’épineux maquis de notre époque chahutée, que demander de plus, que vivre de mieux ?

Je vous laisse avec ces quelques vers magnifiques qui résonnent comme une profession de foi pour ce monde à reconstruire, en commençant par se donner la peine de le réimaginer. Ces vers, forcément libres, sont tirés du Poème pulvérisé écrit entre 1945 et 1947.

Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire. 

Je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’ouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. 

Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours, avant que la nuit ne devienne introuvable.

Avatar de Inconnu

Publié par

Entrepreneur, écrivain et globe-trotter. L'homme le plus léger, le plus libre et le plus heureux du monde;-)

3 commentaires sur « Le ruissellement du monde »

  1. Gracias por este relato tan poético. Me emociona mucho. El jardín de Medio Mundo es el para mi un templo para encontrarme conmigo. Entre sus flores, su aguas y sus árboles encuentro lo más ancestral de mi familia, mis abuelos, mis padres, mis sobrinos y sus hijos, que no han nacido…….y en paz vislumbro aquí tambien su futuro. Nos hace muy feliz tu visita Frederic.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire